‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècleChapitre 120 sur 256 · LE VIN D'ESPAGNE ET LA CROIX DU T I R 0 U E R · texte numérisé non relu

LE VIN D'ESPAGNE ET LA CROIX DU T I R 0 U E R

Voicy le pays de Cocagne,

Où l'on boit le bon vin d'Espagne,

1 Étoffe de laine ou de soie sur trame de laine.

2 Voyez ci-dessus clans J'aris ridicule, les n°s XL et xli, avec les notes. « La Croix du Tiroir, ou du Tiroer, ou du Trahoir, du verbe trahere, dit Fr. Colletet dans son ouvrage intitulé lu Ville de Paris, parce que c'est le lieu patibulaire et des supplices. Brunehaut y fut tirée à quatre chevaux.»

Le doux hypocras, le muscat, Et l'Alicant si délicat.

Sçais-tu quelle est cette fontaine ?

Ce n'est pas la Samaritaine ; C'est l'autre que tu viens de voir :

C'est icy la Croix du Tiroir.

Place où Themis punit le vice, Du honteux et dernier supplice.

Prens garde, contre ce poteau, De t'aller casser le museau :

Ne t'es-tu point blessé la joue V C'est un voleur sur une roue, Qu'on expose là quelque temps, Pour servir d'exemple aux passans.

Détournons de là nostre veuë, Et tournant dans cette grand'ruë, Qu'on nomme de Sainct Honoré, Sans l'un de l'autre estre écaré :

l'N MAUVAIS LIEU QUE L'ON FAIT SAUTER1.

Continuons nostre voyage Vers un pays assez sauvage, J'entends la Butte de Saint-Rocli, Où nous trouverons quelque escroc :

Mais d'où viennent tant de chandelles,

1 La prostitution publique, étant seulement tolérée par l'usage et prohibée par les lois, ne rencontrait alors aucune espèce de protection de la part des gens de police. Voyez, sur ces monstrueuses violences, qu'on appelait sauter un

b les Mémoires curieux sur l'histoire des mœurs et de ta

prostitution en France au dix-septième siècle, par Pierre Dufour.

Dedans l'une de ces ruelles 1 ?

Quel tintamarre ! quel sabat !

Et comme diantre Ton s'y bat !

Ou de loin ma veuë est trompée, On je croy voir tirer l'espée A trente ou quarante bretteurs, Toujours du desordre amateurs.

N'aclions, de fenestre en fenestre, A peu près ce que ce peut estre; Ce n'est pas un acte cruel : C'est qu'on fait sauter un bordel.

Déjà par la fenestre on jette Et la paillasse et la couebette ; On oit l'un de ces obstinez, Qui chante : « Coupez-luy le nez 2 !

C'est cette infâme créature Oui perdroit toute la Nature.

Et l'envoyroit à l'hospital, En luy communiquant son mal.

Elle se sauve, la donzelle, Et puis une vieille avec elle,

La batte Saint-Roch ét.iit, en quelque sorte un domaine consacre à la prostitution. Il existait encore, de nos jours, dans la rue d'Argenteuil et dans les rues voisines, beaucoup de vilaines maisons qui n'étaient que des mauvais lieux- Dans la Desroute et l'Adieu des filles de joye, qui parut en 1660, on lit les vers suivants :

Action, Pont-Neuf, Samaritaine, Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,

Où nous pissions des jours si beaux '

~ C'était un ancien usage, dans le peuple de Paris, que cette horrible mutilation du nez exercée sur les femmes de mauvaise vie. les ruflens et les hommes dépravés, qui vivaient dans les mauvais lieux, avaient un talent particulier pour faire ces exécutions, avec un jeton aiguisé, sinon avec un méchant couteau.

F, E TU A C A S DE P A RTS. 30"

Qui n'a que le cuir et le? os.

Et pas une chemise au dos.

L'une de coups est toute noire, L'autre saigne de la mâchoire, Et toutes deux, le sein tout nu, ?s'ont qu'une juppe sur le eu, Et se sauvent échevelées Dans les plus prochaines allées.

Cependant ces bons garnemens Se saisissent des vestemens, Et, sans sergent ni commissaire, Ils font eux-mesmes l'inventaire :

L'un emporte le matelas ; L'autre, les rideaux et les draps :

Celuy-cy prend la couverture, Et cet autre, quelque guipure ; L'un, si peu de linge qu'elle a ; L'autre, cassette et ceetera, Brise les vitres et les portes, Fussent-elles cent fois plus fortes Que ne sont celles de l'Enfer, Force son coffre avec un fer, Et s'enrichit de vieilles nippes Qu'avoient amassé ces guenippes ', Soit chez elles ou soit dehors, Aux despens de leur chien de corps.

Que cette avanture plaisante, Amy, me plaît et me contente, Et voudrois qu'on eust à nos yeux Fait sauter tous les mauvais lieux !

' Nom injurieux qu'on appliquait aux piostituées qui ne possédaient pas même les nijipes qu'elles portaient sur elles.

Au moins, noslre folle jeunesse, Qui se débauche et qui s'empresse A voir ces infâmes beautez Qui font leçon d'impuretez, Qui corrompent les belles âmes Avec leurs impudiques fiâmes, N'iroit plus d'un pas diligent Perdre son ame et son argent ; Et, par des laschetez iniques, Jamais, dans nos places publiques, On ne verroit plus nos cadets Finir leurs jours sur des gibets.

Certes, les maux qui nous arrivent,

Et qui de cent grâces nous privent,

Sont les suites des vanitez

Et de ces lasches voluptez :

L'une tous les thresors consomme;

L'autre rend beste, et corrompt l'homme,

Si, qu'ayant perdu la raison

Loin de maintenir sa maison

Dedans un lustre raisonnable,

C'est lui qui la rend misérable.

L'espouse qu'il a rencontré, Suit le chemin qu'il a montré :

Si c'est un fils qui le contemple, Ce fils un jour suit son exemple :

« Vive, dit-il, les bons repas !

Mon père ne buvoit-il pas?

Si j'ay de l'amour pour les dames, N'avoit-il pas les mesmes fiâmes?

Et comme il avoit de l'esprit,

Je suis les leçons qu'il m'apprit !

Avec ces infâmes maximes, On mené en triomphe les crimes :

En vingt ans, vous voyez chez vous, Tout aller sens dessus dessous :

Après vostre mort, une veufve Dedans mille embarras se treuve, Et tous vos enfants vicieux Mangent tout et deviennent gueux.

Prolite de cette morale; Ne suis pas cette loy fatale.

Et quand tu seras retiré, Vis dans ton ménage asseuré ; Instruis tes enfans et ta femme, Et songe moins au corps qu'à l'aine :

Et, t'ayant ainsi pour miroir, Chacun sera dans son devoir.

Cependant avançons encores, Et ne soyons pas si pécores De nous fourer en cet endroit, Où quelqu'un nous assommeroit :

Les valets, ainsi que les maistres, Jettent des grais par les fenestres l, Et je prévoy quelque malheur, Si ces gens font plus de rumeur ; Tel portera la folle enchère, Qui ne s'en interesse guère,

1 II y avait alors dans toutes les maisons un petit arsenal de pierres et de cailloux, qu'on gardait, suivant un ancien usage, pour s'en servir au besoin, en cas d'attaque. Ces dépôts de projectiles survécurent quelque temps à l'enlèvement des chaînes qu'on tendait dans les rues pour faire des barricades.

Et, passant avec son falot, N'aura pcut-estre dit qu'un mot.

Donc, pour conserver nostre vie, Ne hasardons rien, je te prie, Et, sages, nous tirans à part, Prenons ce chemin à l'escart.

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