‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècleChapitre 88 sur 256 · L INVENTAIRE DE LA FRIPPERIE · texte numérisé non relu

L INVENTAIRE DE LA FRIPPERIE

Je te fera y voir cent manteaux,

De vieux pourpoints, de vieux chappeaux,

Des casaques et des mandilles l,

Une infinité de guenilles,

De vieux juste-au-corps de velours,

Les uns trop grands, d'autres trop courts,

Le long de la Tonnellerie,

En passant dans la Fripperie -.

Allons, viens donc? Despesclions tost ;

Nous y voicy presque tantost,

Nous n'avons pas cent pas à faire.

Mais prends bien garde : il te faut taire ;

Entends les Frippiers seulement.

Ils parlent éternellement,

Et par certaine rhétorique

Ils font entrer dans leur boutique,

1 Casaques de laquais.

2 La rue de la Tonnellerie, qui s'appelait déjà ainsi ait treizième siècle, était alors occupée par les fripiers, ainsi que les deux rues de la Grande et de lu Petite Friperie, qui venaient y aboutir. Les pilier- des Halles régnaient d'un côté de cette rue, qui a presque disparu dans les récentes démolitions. Voy. ci-dessus, Paris ricl., n« xxxi-xxxhi.

1<SU l'A KIS BURLESQUE.

Quand bien vous ne voudriez pas, Et quand vous doubleriez le pas.

Çà, nous y voicy ! Prends bien garde À cette vieillerie de barde ; Considère ce grand pourpoint :

Voy qu'il a le colet bien joint?

Cette vieille robe fourrée, Comme diable elle est rembourrée !

Le collet, c'est un cocluebon, Doublé de quelque vieux manchon.

Voy-tu celui-là qui la porte, En parade dessus sa porte?

Jarny, voici qui vient à nous !

« Icy, Messieurs, approchez-vous'?

Venez voir une camisolle, Un pantalon à UEspagnolle :

C'est de ratine de Beauvais; Voyez, il n'est pas fort mauvais?

C'estoit d'un marchand de ilolande ; .l'ay bien aussi la houppelande, Avccque de grands passements. . .

Le diable emporte, si je ments !

lia, Monsieu, voicy quelque ebose :

Un juste-au-corps couleur de rose, Carny de gros boutons d'estrain1.

Avec des freluches 2 de crain ; La bigarrure n'est pas laide.

Prenez le? Jamais Dieu ne m'aide, S'il ne vous ira comme il faut ; 11 n'a pas un petit défaut,

1 Pour : ctnin.

' Pour : fanfreluche*, franges garnitures.

Il est juste sut' le corsuge :

Il estoit t'ait pour vostre usage.

— Malle peste 1 vous vous moquez !

.l'aurais tous les sens disloquez, Si je m'iiabillois de la sorte !

— Hé, pourquoy uon, Monsieur, qu'importe'.'

Ce juste-au-corps n'est-il pas beau'.'

Aussi beau au jour qu'au flambeau?

Monsieur, vous pourriez prendre pire ?

Il vous est fait comme de cire...

Mais pourtant s'il ne vous plaist pas,

J'ay bien quelque chose là bas.

La plus belle pièce du monde,

Un grand bulletin à la Fronde ',

Qui fut trouve dans Charanton '.

Après le combat (ce dit-on i :

11 a bien quelque coup de balle,

Et par le collet il est sale,

Mais, avec un peu de savon,

Ou bien eu le frotant de sou,

Quand il serait noir comme un merle,

Il deviendra plus clair que perle.

Si vous voulez vous équiper,

Je vous feray participer

Au butin que j'eus de la guerre ;

J'ay tout cecy dans une serre,

■ Justaucorps de buffle, que les Frondeurs avaient mis aU mode.

2 Le comb nton eut lieu le s février 1640, pen-

dant le Blocus de Paris. L'armée royale commandée pai Monsieur le Prince et le duc d'Orléans, s'empara de Charenton.

Mais je ne l'ose pas montrer, Craignant qu'on vint à rencontrer Quelque babil ou bien quelque juppe Alors je serais pris pour duppe.

Mais vous este un estranger?

.le ne sçacbe point de danger A vous montrer toutes mes nippes :

En voicy desja des principes.

Je vous connois homme légal d ; Je cm y ne m' adresser pas mal, En vous monstranl ma marebandis .S'en ay de jaune, verte et grisi Sur tout j'ay trois grands pistolet-.

Avec les fourreaux violets; Ils sont de Sedan, je vous jure.

On le voit bien par l'escriture ; II est vrav qu'ils sont l'oit rouillez ; Et les fourneaux tous barbouillez; Ce n'est pourtant que de la crotte.

Tenez, regardez cette cotte'.' Comme elle estoit belle autrefois : Elle fut prise dans un bois, A\ee un collet à languette, Que l'on me vendit en cachette :

Elle est très-bonne asseurement, Je vous le dis sincèrement.

Prenez-la, Monsieur, sur mon ame !

C'est un meuble pour vostre femme :

Elle la portera dessous :

Cela garde bien les genoux.

' Pour : loyal.

PARIS BURLESQUE. 1 Sr;

Quand elle est, dedans une Eglise, Exposée au vent de la bise.

— Helas ! Monsieur, je n'en veux point, Quoy qu'elle ait un arrière-point :

Fust-elle cinq cens fois plus belle,

Je n'ay point de femme pour elle ; Jamais femme ne me fut rien.

Ainsi, je ne dy pas combien...

— Hé bien, Monsieur, cela n'importe.

Vous allez voir ce qu'on apporte ?

Allons, hé, Jean, viens vivement '.' Apporte à Messieurs promptement

Ce grand paquet, couvert de toile.

Où tu verras peinte une Estoile ;

11 est auprès du grand buffet.

Tu sçais fort bien comme il est fait .'

Çà, donc, çà, Jean, allons, despesche .'

Oste ce manteau qui t'empesche.

Or sus, voicy nostre paquet !

Tenez, voulez-vous ce roquet *

(11 est doublé de bonne frise),

Ou bien cette casaque grise

(Qui n'est pas neufve, mais pourtant

Vous n'en aurez jamais autant.

Qui ne vous couste une pistole ;

Je vous le dis sans hyperbole :

C'est un fort bon drap de meusnier),

Qui fut prise dans un grenier,

Du temps de la guerre de Brie - '(

1 Manteau court.

3 Pendant la nouvelle Fronde de 1652.

[84 PAKIS BURLESQUl

Acheptez-la, je vous en prie ; Je vous jure, sur mon honneur, Qu'elle vous portera bon-heur :

Elle estoit d'un vieil gentil-homme (.le ne sça) pas comme il se nomm Mais je suis très-bien asseuré Qu'il est beau frère d'un Curé, Qui demeure, ainsi qu'on le compte, Proche Ville-neufve-le-Comte.

Quoy qu'il en soit, achetez-la, Un bien prenez ce manteau-là?

C'est 1 > i « 1 1 vostre lait, ce me semble.

— 1 v, i\ . quand je le voy, je tremble . 11 est pelé de bout en bout.

Regardez-le dune bien partout

Comme diable il montre la corde'.' Jarny, j'ay peur qu'il ne me morde.

Malle1 bosse ! il montre les dents :

11 feroil peur aux pauvres gens.

— liai Messieurs, ne vous en desplaise, Croyez-vous que je sois bien aise,

Que l'on se mocque ainsi de nm\ ï Voulez-vous achepter, ou qum '.' Dites-le-moy, je vous eu prie, Car je n'entens pas raillerie.

On ne se mocque pas ainsi Des hommes en ce pays-cy ! »

Allons, quittons i ette boutiqu< .

Je voy le marchand qui se pique.

P \ FUS BURLESQ1 !.. ] .

Dedans ce lien faut filer doux :

Peut-estre iroit-il mal pour nous, Si nous !e raillons davanl Car il n'entend pas ce I.

Allons-nous-en, laissons

is tout droict dans ce coin-là Nous aurons le plaisir de faire Le racourcy d'un inventaire De cinq cens mille guenillons, De vieux morceaux de rutilions.

L'un d'un quartier, l'autre d'une aune.

De verd, de bleu, de gris, de jaune.

De toutes sortes de couleurs, Qui sont le butin des voleurs, El de tous les tireurs de laine, Qui font, vers la Samaritaine, Laisser aux Bourgeois des manteaux (Souvent ils en prennent de beaux), Qu'ils donnent à cette canaille ; Car cecy est une racaille.

Qui sert souvent de receleurs A tous ces infâmes voleurs. Ces fripiers sont du badinage ; Us vous font changer de visage A tous les habits qu'on a pris ; Les noirs, ils les font quasi gris, Et les mettent en telle sorte, Qu'on ne peut 'le diable m'emporte!

Tant ces Fripiers sont entendus Jamais trouver d'habits perdus.

Ces rapetasseurs, sur mon ame !

D'un meschant cotillon de femme (Au moins à ce que l'on m'a dit)

Font, ce nous semble, un bel habit.

Qui n'est pourtant qu'une vétille, Puis qu'il est fait d'une guenille :

Un juste-au-corps devient pourpoint :

Ainsi l'on ne le connoist point.

Un long manteau se fait casaque ; C'est une horrible micque-macque :

Ce qui fut un buffle autrefois, N'est plus qu'un pourpoint de chamois ; Enfin, c'est, en la Friperie, L'abrégé de la tromperie.

N'importe, passons au travers.

Tien, regarde ces habits verts, Chamarez d'une vieille nue *, Proche le coin de cette rue ?

Cela n'est-il pas surprenant ?

Faut estre Caresme-prenant ■>, Ou maistre des Marionnettes, Ou bien vendeur de savonnettes, Fstre aprentif de Charlatan, Ou valet de l'Orvietan *,

' Galon de couleur passée.

Masque.

» Je possède un curieux prospectus imprimé et entouré

deTiSEfÏÏ "'"" ""' b°iS' "" Rgureat grossièrement

: ,"" °ues' des «Pères, crapauds, lézards, champignons.

etc. En tête, on rappelle un privilège en date du 9 avril 1 647

confirmé le 28 septembre 17/.1. date de ce prospectus. Il

SdS-tT"168 VCrtUSde la droSue' dite orviétan, qui .kl ait alors rue Dauphine, au Soleil d'or, à la descente

te , ïr?™ -r J?"le dG "'""" Pièce *" •• Hiérosme Fei^'i lSàS-u d°rTiet0) est «nventeur. Il obtint un privi- Yifmri.f Fn' ZT ï'1 '647' 6t ]ivra PJus tard son se<^t à -Jean rônu " 'ri, ' "' le Sllc,cesseur de Vitrario était Jean-Louis Contugi de Rome, nommé par le vulgaire YOrviétan, comme

PAKIS BURLESQUE. 187

Pour avoir la bizarrerie D'achepter cette droslerie !

Regarde un tant soit peu plus bas ?

Par ta foy, n'admires-tu pas Cette boutique bigarrée?

Voy comme diable elle est parée :

Trois mescbans morceaux de velours, Un long habit, deux manteaux courts.

Quatre chapeaux et trois mandilles Arrangez dessus ces chevilles ; Quinze ou vingt pourpoints de laquais Assemblez en divers paquets; Deux manteaux longs de feuille-morte (Yis-tu jamais rien de la sorte ?)

Ghamarez de grand passement

Yoy qu'ils sont faits crotesquement '?

Jamais aux Rois une chandelle

N'eut la bigarrerie plus belle :

Deux blancs, deux rouges et deux verts,

Quatre de long, deux de travers.

Quelle fantasque bigarrure !

Sans doute c'estoit la parure

Du grand Chancelier du Japon,

Ou du Roy de Colintampon.

Faut estre Suisse à triple estage,

Pour se charger de ce bagage .

Examinons un peu de près

ses deux prédécesseurs. Louis XIV, en juillet 1700. lit examiner cette sorte de panacée, par le sieur Andry, et Louis XV. en septembre \W, par le sieur Dionis. L'Orviétan dont parle

Berthod est donc Jérô Feranti, qu'on désignait, lui et sa

drogue, sous ce même nom. (A. B.)

Ce que nous voyons tout auprès :

Cinq ou six manteaux d'écarlatte.

Trois vieux eschevaux de soye platte,

Six capuchons de baracan *,

Quatre bas de serge de Caën

Deschirez par les talonnieres,

Et deux nieschantes devantieres -

De taffetas, rapetassé

D'un morceau de satin passé ;

Trois vieux bonnets de broderie,

Deux chaises de tapisserie,

Trois mulles avec un patin,

Dont le dessus est de satin ;

Des bas à botter de futaine,

Bordez d'une frange de laine ;

De grands canons de vieux treillis 3,

Qui furent noirs, mais qui sont gris.

Voy-tu là cette camisole ?

C'est un reste de justobolle4,

Car il ne se peut autrement,

Qu'homme d'un peu d'entendement

L'eust osé porter de la sorte.

Regarde bien dans cette porte,

Considère ce grand panier,

Et cette corbeille d'ozier,

Comme ils sont plains de bagatelle,

De petits morceaux de dentelle,

Des jartieres de pantalon,

Cinquante morceaux de galon,

1 Pour : bnuracan.

- Tabliers, jupes.

■ Haut-de-chausses de vieux tricot.

* Jeu de mois mrjustanc >rps.

Quatre masques sans mentonnière, Le dessus d'une gibecière, Quatre plottons, deux esguilliers, Cinq ou sis estuis de cuilliers, Une pièce de broderie, Qui fait à la galanterie, Avecque ce meschant chiffon, Qui pend auprès de ce manchon, Vis à vis de cette fenestre.

Afin de faire mieux parois! re Cette escharpe de taffetas, Et ces guenillons en un tas ; Enfin regarde ces boutiques :

Tous les chiffres arithmétiques Ne seraient jamais suffisans, Pour nombrer ce qu'on tient dedans, Et le meilleur compteur de France Perdroit bien toute sa science, S'il vouloit, avec ses jettons l Suputer tous ces vieux chiffons.

Voilà pourquoy gaignons la Halle :

Ce lieu-cy pue, il est trop salle :

Allons, nous ne ferons pas mal !

Cet endroit sent fort l'Hospital.

Entrons par dessous cette arcade, Proche ce vendeur de salade :

Nous trouverons asseurément De quoy rire quelque moment.

Or sus, voicy la Halle illustre 2 !

1 Tous les comptes se faisaient encore à l'aide de jetons, chez les marchands et les particuliers, comme à la Chambre des comptes.

2 Voy. ci-dessus, Paris ridicule, n°' xxv-xxix.

•fl

Elle est aujourd'huy dans son lustre .

Voilà quantité de poisson.

Nous rirons de bonne façon, Si tu veux prendre patience, Car c'est ici le lieu de France, Où se disent les meilleurs mots ; On fait les contes les plus sots, Surtout parmy ces poissonnières, Oui ne sont jamais les dernières A dire le mot en passant :

Quand elles attrapent un marchand Qui leur fait un tant soit peu teste, Alors elles font belle feste ; Elles luy donnent son paquet, En disant quelque sobriquet.

Abordons cette Harangere, Vis à vis de cette Lingere ?

Entendons ce qu'elle dira :

Bien-tost elle querellera.

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