‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 10 sur 80 · LE PROGRÈS · texte numérisé non relu

LE PROGRÈS

Nuire faculté de notre espèce ne se développe guère que sous l'empire d'une forte nécessité. Sans la nécessité, le monde dormirait encore, enveloppé dans ses premiers langes.

Au nombre des hautes facultés qui distinguent l'homme des autres créatures de la terre, il en est une qui concourt à en faire ici-bas l'image et ressemblance, l'envoyé, le ministre d'un être infiniment supérieur à lui : c'est la faculté à l'aide de laquelle il nous est permis de retourner la tête en arrière. L'homme voit et comprend, dans une certaine mesure, son passé, ses aïeux, ses origines, de même qu'il voit et comprend, dans des limites également assez restreintes, le présent et l'avenir.

Si l'humanité s'avançait en rangs serrés et par un mouvement de bloc ; si elle ressemblait exclusivement aux caravanes qui, en parcourant les déserts, poussent devant elles les animaux chargés de leurs vivres, de leurs bagages ; si l'homme obéissait à cette unique condition, nul intérêt sérieux n'existerait plus pour lui de retourner la tête en arrière. Rien ne l'obHgerait à exercer son regard scrutateur, sa faculté, pour ainsi dire, prophétique du passé.

Mais le dispensateur suprême en a décidé autrement. A mesure que l'homme marche droit devant lui et poursuit une ligne de progrès, il est obligé de laisser sur la route et sans le savoir, plus d'une richesse, plus d'un objet précieux, plus d'un germe réservé. Ou bien, semblable au vaisseau que l'état orageux de la mer incite à jeter une partie de son fret, l'homme concentre ses vues afin de mieux atteindre un but actuel ; il

se dépouille sciemment, pour mieux remplir la spécialité de sa mission,. pour se rendre plus léger, plus actif, plus

alerte.

Puis vient le jour où un instinct secret l'éclairé, où quelque autre nécessité se fait sentir. On s'applique à rechercher, à féconder ce qui avait été délaissé derrière soi; et, après avoir assisté à la décrépitude rapide d'une foule de prétendues nouveautés, on est conduit à redemander une sève de rajeunissement, le principe du progrès, le véritable feu sacré, à de vieilles inspirations, à des antiquités toujours nouvelles, toujours vertes.

LETTRE VI

Usage des noms caractéristiques et clartés résultant de la rectitude

du langage.

Dans la question religieuse plus qu'en aucun sujet, s'il y a des inconvénients graves et surtout puérilité à se débattre sur des mots, un autre danger suit de près : on sème et on recueille la confusion, dès qu'on n'attribue pas à des noms caractéristiques toute leur valeur, dès qu'on ne distingue pas avec assez de soin la signification théorique et l'usage pratique qu'ils comportent.

Telle est d'ailleurs la première cause de l'intérêt suscité par notre langue française : non-seulement elle exige de s'entendre sur ce qu'on veut dire, mais elle exige de dire avec exactitude les choses comme on les entend ou comme on se figure les entendre.

Prenons d'abord un exemple. Dans le domaine de la politique, le nom de république et le nom de monarchie embrassent des espèces, des genres très-différents. Aujourd'hui, si quelqu'un vient à déclarer sa préférence pour la monarchie ou sa préférence pour la république, on n'hésite pas à lui demander, laquelle? on réclame une explication, une distinction précise. Est-ce la monarchie des jours passés, ou la monarchie des temps

présents, la monarchie de tel droit ou de tel autre droit? Est-ce la république ou la chose publique, conçue et développée d'après tel principe ou d'après tel autre, sous les auspices de tels personnages, dans tel intérêt ou tel dessein?

Évidemment, s'il n'y avait pas des moyens de satisfaire à ces interpellations, on finirait par ne s'entendre sur rien ; on jetterait au vent des mot^ dépourvus d'aucune valeur arrêtée, d'aucune application pratique.

Or, dans le domaine de la religion écrite et positive, une condition toute semblable est faite aux deux plus grands noms qu'il soit permis d'y prononcer, celui de christianisme ou de messiauisme, et celui d'universalité ou de catholicisme. Ces noms sont des chefs de classe et renferment des espèces très-différentes; deux espèces, entre autres, dont l'importance et la légitime opposition concourent naturellement à former l'âme de mon sujet : d'un côté c'est le christianisme ou messianisme selon les chrétiens, d'un autre côté c'est le messianisme ou christianisme selon les juifs, un messianisme obtenu ou accompli et un , messianisme attendu ou à accomplir. Vous n'ignorez pas, en effet, que le nom de Christ et par suite de christianisme, n'est que la traduction en langue dite profane ou grecque du nom de la langue sacrée mosclnarh. Messie, et par suite messianisme. Pour mieux distinguer encore leurs deux natures, j'appellerai celui-là le christianisme ou messianisme des Pères de la foi, celui-ci le messianisme ou christianisme des Pères de la loi. L'un, ce dernier, est représenté spécialement par les cinq livres de Moïse et

par tout le recueil juif nommé Sépher, le livre par excellence ou la Bible, nommé également Mikra ou la lecture générale, dont Mahomet a fait son nom de Koran; l'autre est représenté par les Écritures chrétiennes, réunies sous le titre d'Évangile, c'est-à-dire bonne nouvelle; lequel nom a été emprunté aussi et directement aux livres juifs. Il signifie, à cette source, la bonne et prophétique nouvelle, la sainte promesse d'un état social à venir, juste, heureux et glorieux, dont le génie de ces mêmes livres juifs s'était attaché à faire une cause de préoccupation pour toutes les races et populations de la terre.

A son tour, le nom d'universahté ou de catholicisme est un chef de classe. Ainsi, sans rien préjuger ni sur leur mérite intrinsèque, ni sur leur légitime droit, on distingue dans le domaine idéal de la religion une Jérusalem universelle qui n'est nullement catholique, et dans son domaine réel une Jérusalem catholique qui, par le fait, n'a pas réalisé et ne semble nullement en mesure d'obtenir un résultat universel.

Du reste, l'Église romaine a été la première à rendre un féal hommage à cette rectitude dans l'usage des noms, à cette nécessité d'une classification exacte, dont je vous entretiens. Elle ne s'est pas contentée d'un seul titre : Rome a judicieusement senti que le mot de catholicisme, que l'esprit et la loi d'universalité pouvaient s'appliquer à des formes religieuses, à des principes, h des dogmes opposés en tout ou en partie à la nature de ses desseins et à la nature de son dogme. Afin d'éviter toute équivoque, trois noms, au lieu d'un seul, lui ont paru indispensables. Au nom trop vague

de catholique, elle a ajouté, par qualification adjective, le nom d'apostolique et, de plus, le nom de romain. Dès lors nul ne saurait s'y méprendre; il y a des règles claires, certaines, pour reconnaître si le monde vit et se meut aujourd'hui dans cet ordre de catholicisme, ou si, en affectant d'en prendre le nom, d'en déployer la bannière, on ne marche pas généralement en sens inverse des conditions hors desquelles il n'est plus qu'une ombre de lui-même, il n'est plus qu'un faux-semblant.

Mais, chose étrange, et qui ne doit vous frapper ici que par rapport à la régularité des noms essentiels, comment se fait-il que, sous l'influence spéciale de ce catholicisme à triple titre, le moyen de distinction le plus natm^el, la qualification la plus légitime ne puisse être appliquée désormais au christianisme proprement dit?

Toutes les philosophies, toutes les religions se laissent désigner par le nom personnel de leur fondateur, qu'on emploie tantôt sous la forme substantive, tantôt sous la forme adjective. Ainsi l'on proclame substantivement le platonisme, et sous la forme adjective les idées platoniciennes. On proclame le mosaïsme ou la révélation mosaïque, le mahométisme, le bouddhisme. Mais dans la rigueur du langage dont cette lettre est exclusivement occupée, et en rejetant toute mauvaise interprétation, la seule religion de Jésus est devenue, jusqu'à un certain point, une exception à cette règle.

En dehors de la qualité générale de Messie ou Christ, il est arrivé au nom personnel du fils de Marie quelc|ue chose d'analogue au sort éprouvé par le grand et

biblique nom de Juda et de Juif, qui a été détourné de son premier sens et a reçu l'acception la plus fâcheuse.

Que ce soit pour une cause ou pour une autre, sous un prétexte ou sous un autre, le fait reste constant. Jusque parmi les cœurs les plus dévoués à la religion des Évangiles, des multitudes ne consentiraient à aucun prix à se voir englobées ni dans la forme substantive qui dérive du nom de Jésus ou sous la bannière du jésuitisme, ni dans la forme adjective qui les signalerait comme sectateurs exclusifs d'un christianisme ou messianisme purement jésuitique.

30 PRÉAMBLLE.

LETTRE \^II

Distinctions à établir entre l'Ère ancienne, l'Ère vulgaire ou moyenne et l'Ère nouvelle; époques majeures et mineures de transition ou de passage.

Pour en venir au plan de ces lettres et aux divisions qui me seront fournies par les trois cités, Paris, Rome, Jérusalem, je n'ai plus qu'à m' expliquer dans ce préambule sur les expressions ère ancienne, ère moyenne, ère nouvelle, qui reparaîtront le plus fréquemment, et sur les époques majeures et mineures de transition ou de passage. L'utilité de ces explications est de faire ressortir le motif d'après lequel on ne saurait démêler les complications les plus profondes de nos jours, si l'on ne se reportait à la transition d'une ère à une autre ère, dont le christianisme ou messianisme actuel a été le dernier résultat, le glorieux enfantement.

Dans la comparaison des temps, il y a à la fois de grandes différences à établir et de grandes analogies. Quoique la politique soit toujours la politique, la philosophie toujours la philosophie, la poésie toujours la poésie, on n'applique pas moins à chacune d'elles des distinctions et divisions fondées sur le temps, comme sur les systèmes, les écoles, les maîtres. On

cite une politique ancienne et une politique nouvelle, une philosophie d'avant et une philosophie d'après Jésus-Christ, une poésie du moyen âge et des temps modernes.

Je n'en userai pas différemment à l'égard des affaires qui relèvent de la question reUgieuse. Quoique le temporel aussi soit toujours le temporel , cependant, sous peine de tomber dans une foule d'équivoques, il y a à admettre un temporel ou plutôt une manière. de l'entendre et de le constituer qui appartient au temps ancien, un temporel qui appartient au moyen âge, un autre temporel qui appartient au temps moderne. Le spirituel est sujet à la même règle.

Mais à côté de ces diiférences , l'analogie des temps et des situations se montre souvent telle, que, dans le but de se mieux connaître, chaque époque est intéressée à consulter les jours qui lui sont équivalents.

Pour les besoins de son esprit, l'homme divise et subdivise le temps ; puis , il reprend ces divisions et subdivisions, il les réunit, les enrégimente, et en fait un nouvel ensemble. Ainsi nous concevons de grands cycles astronomiques, de grands âges qu'on attribue aux développements de l'univers, et que certaines religions de l'Asie traduisent en hnagination à l'aide de chilfres énormes. Mais en dehors de ces périodes réelles ou fictives, nous admettons tous dans l'histoire de la famille humaine, dans l'histoire du monde social, de grands âges ou des intervalles majeurs qui sont appelés spécialement des ères. Ces ères se divisent en époques mineures ou âges de

second ordre. De ces époques on descend aux siècles, aux années et bien au-dessous.

A rimage de l'homme, les institutions, .les nations, l'humanité ont par conséquent des phases successives à parcourir, des intervalles distincts. Les grandes ères ou les grands intervalles de la vie, chez l'homme, embrassent, comme chacun sait, l'âge de développement ou la jeunesse, l'époque d'équilibre, de maturité, de virilité, les jours de défaillance ou la vieillesse. Mais jeunesse, virilité et vieillesse présentent, à leur tour, des divisions nombreuses, des âges secondaires, des intervalles mineurs. Il y a un temps de jeunesse pour la jeunesse elle-même, une jeunesse pour la virilité, une jeunesse enfin pour le vieil âge.

Aujourd'hui, et de mille façons, tout annonce, tout prouve que nous sommes entrés dans un âge nouveau et majeur de la société humaine ou du monde. Le nom de xix^ siècle n'offre plus à la pensée qu'une concession qui est faite sagement à l'usage. En réalité, nous vivons dans le siècle premier d'une série nouvelle de siècles; nous assistons à l'aurore d'un nouveau jour dont l'étendue ne peut encore se mesurer. Dès lors, l'ère vulgaire, qui se trouve placée entre l'âge ancien et notre âge nouveau demande, exige d'être distinguée sous le titre d'âge moyen ou d'ère moyenne. Le moyen âge, proprement dit, ne représente qu'une des divisions secondaires de ce grand intervalle. Les siècles de l'Église chrétienne, appelés primitifs, en forment la jeunesse ou le développement; le moyen âge en forme l'époque de maturité; enfin, l'on a donné, comme par antiphrase.

le titre de Renaissance à la période qui a préparé de loin nos nouveaux jours, à celle qui, dans les destinées de l'ère vulgaire ou moyenne, dans Tordre de son existence politique et religieuse, dans l'ordre de sa mission, constitue son évolution dernière, sa troisième époque ou sa défaillance.

Mais dans Thistoire religieuse et politique du monde pas plus que dans la vie de l'homme, ni les âges ou intervalles majeurs, ni les âges ou intervalles de second ordre, ne sont séparés d'une manière absolue et comme sous l'action d'un tranchant. Tout est si bien lié dans le temps et dans l'espace, que nos divisions et subdivisions les mieux entendues, les plus logiques, emportent quelque chose d'arbitraire. Pour les jours prolongés et métaphoriques de l'histoire, de même que pour les jours ordinaires, il y a des aubes et des crépuscules, un matin et un soir. On n'arrive jamais d'un âge à un autre âge, d'une ère à une autre ère qu'après avoir traversé des temps intermédiaires, tels que les jours où nous sommes, des époques de transition.

Le mot transition est synonyme de passage. Pour des causes qui seront dites en leur lieu, le mot juif PessaTj, Pâque, a la même signification : il indique le passage à un changement d'état, la substitution d'un régime public à un autre régime.

Le caractère principal de ces temps intermédiaires, dont le séjour des Hébreux et leur vie dans le désert forment une image, est de laisser les individus, les sociétés et le monde suspend lis et flottants entre le temps qui s'en va et l'âge qui commence, entre le

pays d'ancienne institution auquel on échappe et la terre de nouveau régime, de nouveau principe où l'on doit entrer. On n'est plus enfant et l'on n'est pas encore homme, on n'est plus esclave et l'on n'est pas encore libre, on répand le grain et il appartient à d'autres d'en faire la moisson. Un caractère non moins réel de ces époques de transition est de produire des signes qui leur sont propres et de donner carrière à des crises souvent pleines de douleurs et de dangers. C'est ainsi que la conclusion de ma lettre en revient à son premier objet.

* Quand les jours de passage sont placés entre deux intervalles de premier ordre, ou deux ères, ils constituent une grande transition, une vraie Pâque. Notre époque, qui s'agite entre l'ère vulgaire ou moyenne et l'ère nouvelle, entre le passé et l'avenir, entre les deux génies en partie opposés, la révolution et la réaction, notre époque tombe dans ce dernier cas. Pour la connaître en bien et en mal, afin d'en juger, il ne faut pas s'en tenir à chercher des lumières, des rapports dans la comparaison qui en est faite avec des transitions de second ordre. La raison dicte de remonter tout droit à des jours équivalents : l'histoire n'en renferme pas d'autres que ceux dont le christianisme actuel- s'est dégagé. En conséquence, il serait impossible pour nous de puiser de meilleurs signes et de meilleurs enseignements que dans le passage si complexe qui a fait succéder à l'ère ancienne de la religion des Écritures et du monde, une ère alors toute nouvelle, l'ère vulgaire, l'âge ou les temps. moyens.

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