‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 16 sur 80 · RELIGION ET POLITIQUE · texte numérisé non relu

RELIGION ET POLITIQUE

d'autres à la pensée religieuse, que je vous citerai au moment convenable.

Quant à la politique, son nom, qui dérive du grec, polis, embrasse dans l'acception la plus étendue tout ce qui concerne la cilé. Le mot cité, à son tour, dérivé du mot latin civitas, a engendré toutes les expressions d'ordre civil, de citoyen, de civilité et de civilisation. En conséquence, l'objet de la politique, la constitution de la cité et les progrès de la civilisation sont des idées qui s'associent le plus étroitement, qui se confondent. De quelque manière qu'on l'ait primitivement désignée, il n'y a pas non plus d'incertitude à concevoir sur la volonté exprimée par la religion de l'Écriture ; elle entend établir de fait une cité visible et glorifier en esprit une cité invisible. Si des distinctions profondes se font remarquer dans les intérêts de la religion et de la politique, dans leurs ressources, leur langage, on n'est pas obligé cependant de trop réfléchir pour reconnaître les rapports intimes qui existent entre l'une et l'autre. Elles ont cet objet commun, la manifestation d'une cité, ou une civilisation à introduire parmi les hommes. C'est en ce sens que la religion peut se donner comme une politique ou une cité conçue dans les plus vastes proportions, et la politique comme une religion, une cité renfermée dans des limites restreintes; c'est par la même raison que, en général, les intelligences politiques les plus fortes sont sorties du sein de la religion ou ont été le plus sérieusement initiées à la solidarité des deux points sur lesquels roulent les choses humaines; c'est dans le même sens, enfin, que le génie politique de l'ancienne Rome, sa puissance, son habi-

leté décèlent la première cause de la domination religieuse que la cité latine a conquise et exercée pendant une si longue période.

Or, pour l'une et pour l'autre, religion et politique, ne considérons ici que les conditions extérieures, que les effets qui rentrent dans la sphère des choses sensibles. Personne n'ignore aujourd'hui ce cpi en est de la politique : elle participe d'une science et d'un art, de la science qui constitue et organise, et de l'art qui gouverne.

11 appartient à la politique de relier entre elles des multitudes d'hommes vivants sur un soi déterminé, d'en faire un seul et même corps, d'élever ce corps public en honneur, de le glorifier sous un nom distinct de toutes les multitudes attachées à d'autres terres.

Pour atteindre son but, son idéal, il arrive à la politique de réagir continuellement sur ses œuvres. On la voit traverser des phases qui rappellent assez bien les destinées successives que les Hindoux attribuent à leur triple et fraternelle divinité : Brahma. Vichnou, Siva ou Schiven, les pouvoirs créateur, conservateur et destructeur.

Après s'être conformée aux nécessités des temps où elle est appelée à prendre un caractère, après avoir concouru à constituer le corps de la cité, de la nation; de l'État, comme Brahma chez les Hindoux est censé avoir présidé à la création du monde, la pohtique reçoit Ja charge de conserver ce corps public, de le fortifier, de l'embellir. Dans cette mission, elle poursuit l'œuvre de Vichnou qui est célébré chez ses adeptes comme le plus aimable des trois dieux, et celui dont

RELIGION ET POLITIQUE. y 47

le règne a toujours le plus de durée. Ensuite la politique tombe sous le sceptre de Schiven, de cette terrible divinité, au passage de laquelle vous avez déjà assisté plus d'une fois. Elle met son ardeur à tout bouleverser, à tout anéantir, afin de refaire une place à l'œuvre familière de Brahma, à une nouvelle manière d'être, de se comporter, ou à l'intelligence créatrice d'un. nouveau régime.

Enfin, il appartient à la politique de soumettre tous les sentiments de l'homme au patriotisme, de lui inspirer un amour essentiellement partial et jusqu'à un certain point exclusif du pays confié à sa vigilance et à l'habileté plus ou moins persévérante de ses desseins.

A prendre aussi la religion comme un être abstrait, et si on laisse à l'écart les principes qui l'ont dirigée dans son but pratique, les moyens qu'elle a employés, telle est sa condition originelle, son esprit de prévoyance, de prescience, de prophétie; telle est, en dernière analyse, sa pensée, son espoir, sa volonté : elle aspire à réunir un jour, à rallier entre elles librement toutes les races et populations de la terre.

Ainsi, avec des individus ou des unités personnelles, ces deux puissances, pohtique et religion, s'accordent sur ce point : elles créent des existences publiques, des unités collectives ou, comme on dirait aujourd'hui, des corps imnthéistiques qui étant susceptibles d'être personnifiés sous des formes ou des noms d'hommes et de femmes, donnent facilement matière à des symboles et à des récits en apparence les plus mystérieux. Tandis que la politique constitue une cité particulière, un ensemble vivant, un tout appelé Nation,

une Jérusalem d'État, la religion positive, de son côté, jette tout d'abord les bases, ensuite construit et reconstruit jusqu'à parfait accomplissement une unité, un tout encore plus général, une Jérusalem de l'assemblée des nations, une Sion universelle.

Au sein du pays limité oi^i elle s'exerce et pour remplir sa tâche, si la politique saisit les populations les plus différentes par leur origine, par leurs intérêts de localité, par leur langage, leurs traditions, leurs mœurs ; si elle détruit de bonne volonté ou de force, chez ces populations, les causes de haine ou d'antipathie réciproques ; si elle leur arrache les armes des mains, si elle leur donne des intérêts communs, des sentiments communs, une patrie commune, de son côté la religion positive suit les mêmes errements, mais dans des proportions plus larges. Elle ne recon- • naît pour limites, ni les fleuves, ni les montagnes; elle étend ses prétentions naturelles sur les populations les plus opposées par leurs climats, par leur politique, par leurs souvenirs ; elle veut leur faire tomber les armes des mains, elle veut substituer la justice morale à l'iniquité, la bienveillance réciproque des nations et des hommes aux causes de leurs haines ou de leurs antipathies mutuelles; elle veut leur donner à tous un certain nombre de principes et d'intérêts communs, des sentiments de cœur, des illuminations de l'esprit, une paix, une loi d'alliance commune. I

Page 1