‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 18 sur 80 · EFFET ET CAUSE · texte numérisé non relu

EFFET ET CAUSE

VoY] déclare en ces jours présents de septembre I8/18, au milieu des débats publics engagés au sujet du grave enfantement d'une constitution d'État nouvelle. A la voix de ceux de ses interprètes qui se disent les plus avancés, la politique semble apparaître tout à coup pour nous l'apprendre : non-seulement il existe des vérités éternelles, mais il existe des droits éternels, tout un ordre de principes cuUérieurs et supérieurs j qui pourtant, selon cette même politique, devraient rester assujettis chaque jour au sulïrage du grand nombre et à la mobilité la plus capricieuse d'une volonté inférieure et ultérieure.

Comment donc expliquer cette opposition d'idées, cette obscurité de langage, cette véritable logomachie ? Elle atteste les efforts employés pour amener le nouvel effet à l'état de nouvelle cause, et j'en obtiens la raison en m'en référant aux instruments d'appréciation que vous connaissez.

]^a pohtique, providentiellement transformée, n'a plus de forme religieuse correspondante. Son principe n'a pas encore été consacré. Le nouveau temporel cherche son nouveau spirituel ; il y aspire. Sur ces entrefaites, cette politique de nouveau régime se retrouve toujours en face de l'ancien principe ; il lui paraît beaucoup trop dangereux de se confier à l'organisation spirituelle qui avait consacré le régime ou le fait ancien et la légitimité du vieil homme, auxquels la révolution française, devenue la révolution de l'Europe entière et du monde, a porté le coup décisif.

Alors la politique, toute transfigurée, s'étend en esprit, se généralise, s'enfle outre mesure. Elle s'agite

pour retirer de son sein ce qui ne s'y trouve pas, ce qui ne peut s'y rencontrer. Elle veut se faire un corps d'idées, une religion à soi, tout un ordre de principes antérieurs et supérieurs; ou plutôt elle travaille, sans en avoir conscience, à obtenir une nouvelle phase de la religion écrite et positive. Tout lui prescrit d'atteindre à cette suite convenable, à cet équilibre qui doit s'établir tôt ou tard entre les deux points déjà cités, et sur lesquels je vous ramènerai si fréquemment.

Mais on fait mal ce qu'on ne comprend guère, ce qu'on sait peu, et ce qu'on n'a pas la fonction ou la mission de produire. A chacun son œuvre : à la politique la sienne, à la religion la sienne.

Au reste, l'histoire tout entière, ancienne et moderne, orientale et occidentale, profane et sacrée, confirme la provocation réciproque ou la solidarité intime des événements de la politique et des événements de la religion.

Jetez les yeux avec rapidité sur l'Asie ancienne et réputée profane. Au rapport des hommes les plus compétents, que représentent les incarnations successives des dieux de l'Inde, et leur apparition supposée au milieu des humains sous la forme de prêtre, de héros, de législateur? que représentent ces incarnations?

Elles expriment en grande partie l'action et la réaction de l'intérêt politique et de l'intérêt religieux. Le héros veut se soustraire à la domination du prêtre, le prêtre au joug du héros ; le dieu incarné en la personne du législateur tend à concilier les caractères de l'un et de l'autre. Dans cette même Asie, la réformation de Zoroastre coïncide avec les grands changements sur-

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venus dans les dynasties royales de la Perse. Le bouddhisme, qui remonte à bien des siècles avant Jésus- Christ, et qui, dit-on, compte aujourd'hui deux cents millions de sectateurs, offre pour intérêt de révolution politique, d'avoir ébranlé le dogme oriental et religieux de la séparation absolue des castes.

Dans l'ancienne Europe, et à mesure qu'elle adopte de nouvelles moeurs et un nouvel esprit de société, la Grèce primitive fait subir des transformations et des révolutions profondes aux dieux et à la religion qui lui ont été légués directement par l'Egypte et par l'Asie. Homère devient la Bible religieuse, politique et poétique des Grecs; et que de siècles il a fallu, à -combien de transactions l'on a dû se résigner pour détrôner à jamais les dieux et la popularité de son Olympe !

A Rome, la première grandeur de la république et l'attachement profond du peuple à la sainteté des dieux de la patrie, se prêtent un constant appui. Le ministère de la religion, concentré dans un certain nombre de familles patriciennes, y imprimait la sanction divine à toutes les conceptions politiques. Le jour où Cicéron fut autorisé à reconnaître que deux augures ne pouvaient plus se regarder sans rire, ce jour-là précéda de très-près la chute politique de l'ancienne constitution ; et bientôt une religion nouvelle, celle des hommes dieux ou de la divinité vivante des empereurs, signala le changement de la forme républicaine en empire. N'embrassons pas moins rapidement la succession de nos religions actuelles.

Êlcs-vous juif? La pensée universelle de Moïse se

manifeste immédiatement et s'incarne dans un acte de rédemption politique : une multitude d'hommes est arrachée à la terre d'esclavage.

Êtes-vous chrétien des temps primitifs? Le premier effet du messianisme de Jésus est de concourir à la chute de la nationalité politique des Juifs et au renversement si mérité de l'empire romain. Dans la ruine de cet empire, les associations secrètes des rénovateurs jouent le rôle le plus efficace. Leur influence se fait sentir de toutes parts. La volonté politique de dissoudre ces sociétés occultes dont l'organisation échappait à la puissance des lois, forme une des premières causes des violences et des persécutions ordonnées par les magistrats irrités; elles sont aggravées par les passions populaires.

Si vous appartenez à l'Église romaine, chacun sait comment la politique épuisée de l'empereur Constantin trouva à se retremper dans la nouvelle religion, et lalongue influence qui en est résultée sur les destinées nationales de l'Europe. Chacun ne sait pas moins de quel poids immense a pesé dans la balance politique la figure la plus grande du catholicisme romain, la plus arrêtée, la plus vraie, le pape Hildebrand, Grégoire VIL

En se détachant de l'Église latine, la fille aînée de Constantinople, l'Église grecque emporte en soi le secret avenir d'une puissance politique considérable.

Appuyée sur le nom de Mahomet et sur l'autorité religieuse du Coran, cette même politique, pendant plusieurs siècles, menace de confondre l'Orient et l'Occident dans un seul et même empire.

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