RELIGION ET PHILOSOPHIE
philosophie qui, à mesure qu'elle s'élève, s'étend, se popularise, ne finisse par atteindre à quelques-uns des caractères de la religion.
Mais, dans leurs différences, tel est le trait capital ^.qui ôte à la sagesse philosophique le pouvoir de se substituer sans réserve à la sagesse religieuse. En philosophie , l'impulsion et l'activité sont dévolues à l'homme. Or, dans la réalité des choses, l'homme est multiple. L'homme n'est ramené systématiquement à l'unité que dans la sagesse religieuse elle-même. En conséquence, un être multiple peut servir de représentant à l'intérêt et au droit de diversité; mais il ne fournit point par nature un principe ou centre à l'unité.
En philosophie, l'esprit marche avec réflexion à la recherche de la vérité. Il est allégoriquement représenté par un Grec célèbre; celui qui, en plein jour et armé de son modeste flambeau, s'était mis à la poursuite de l'homme vrai, et se trouvait exposé par là aux mêmes difficultés que le Juif non moins célèbre dont la légende raconte qu'il a tant couru, tant erré, sans convenir toutefois que, selon le plus de probabilité, c'était à cause de l'obligation qui lui aurait été imposée de rencontrer un peuple vrai, un peuple libre. Bien plus, en s'adonnant à la recherche philosophique de la vérité, l'esprit emporte un caractère spécial : il entend définir avec rigueur les procédés nécessaires, les routes ou méthodes à suivre pour y atteindre; il veut se rendre compte des facultés qui sont en sa possession et à son usage. Enfin l'homme de la philosophie s'applique à faire l'épreuve de toute chose, à en acquérir l'expé-
rience directe, comme jadis le roi Salomon, et cela pour en venir à se mieux connaître, à se savoir lui-même.
Dans la religion, au contraire, les causes principales d'impulsion et d'activité partent d'un centre unique et bien autrement universel que l'homme ; elles émanent du principe commun à tout ce qui existe, d'un être, d'une intelligence, d'une loi dont la portée est infiniment supérieure à nous et ne se laisse jamais dévoiler qu'en partie. La religion, la sagesse religieuse considère qu'il suffirait d'un vent brûlant, d'un souffle du désert propagé au loin, d'un décret suprême et terrible pour faner, en un seul jour, toute la race des humains, pour la faire disparaître comme l'herbe des champs qui se fauche ou que. l'on foule. Selon cette religion de l'Écriture, avant d'être en état de I poursuivre la vérité, l'homme est appelé à la recevoir* ) La vérité se révèle à lui. On ne court pas après; elle vient de son propre gré. On ne la cherche pas une lampe à la main; c'est la vérité elle-même, l'inspiration qui, maîtresse du feu sacré, cherche l'homme ou le peuple dont elle a besoin de se faire un instrument, et le trouve.
Une autre différence capitale existe entre la philosophie et la religion, et cette autre différence, aux époques de renouvellement, a pour effet d'imprimer à celle-ci une force dont celle-là reste privée.
La religion représente une sagesse, une philosophie qui, à un jour assigné, se manifeste positivement, se condense, s'organise. Elle monte sur la brèche et dit: « Me voici; j'ai un livre, une couleur, un nom, un drapeau; j'ai une langue à moi, des moyens d'action;