‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 24 sur 80 · RELIGION ET PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

RELIGION ET PHILOSOPHIE

j'adopte une forme arrêtée, sous laquelle je me fais saisir par la masse des populations, sous laquelle je vis, j'ai puissance, autorité; je suis ministère ou gouvernement, je lie et je délie. »

La philosophie, au contraire, est comme une religion flottante et qui ne s'engage à rien de décisif, une religion dont la condition, dont le droit est d'offrir le lendemain un aspect, une allure tout autre que la veille. En matière religieuse surtout la philosophie consent bien à exprimer ce qui ne lui semble pas bon; mais elle évite de définir l'idée, la doctrine, le système qui lui conviendrait le mieux, le jour où elle serait mise en demeure de quitter l'état de critique irresponsable, pour prendre, à la face du monde, le gouvernement et au besoin la dictature pacifique de l'esprit ; le jour où elle se verrait forcée d' exercer, sans réticences, sans détours , le plus sublime et le plus ardu de tous les ministères.

LETTRE VIT

Rapports de la religion avec l'art, ou par quelle raison il n'est permis de s'attendre à aucune religion absolument nouvelle.

Octobre I8/18,

Outre les points de conformité avec la politique et avec la philosophie, la sagesse religieuse, la religion de l'Écriture a des rapports avec l'art. Dans cet ordre d'analogie, nous puisons une dernière preuve que l'esprit de suite, qu'un fil conducteur reste à jamais nécessaire pour obtenir l'accord entre le nouveau fait, le nouvel homme, le nouveau principe, entre la révolution politique, la révolution dans les mœurs et les dynasties, et la transformation religieuse. Hors de cette condition, c'est-à-dire si l'on prétend à des religions de nouvel ordre qui ne dérivent pas d'une sève déjà éprouvée, le danger est inévitable : on tombe dans un contre-sens qui détruit soudain, et au positif, le principal office dévolu à l'Écriture, et à la science religieuse.

Sous son titre et par son titre de -Révélation, un' des caractères dominants de la sagesse primitive est de présenter le génie collectif de l'humanité comme soumis à la même loi qui est faite à l'art, et dans le domaine de l'art, à l'homme de génie. Chez celui-ci, le premier jet de sa pensée, sa première inspiration renferme déjà toute la force, la grâce ou la grandeur future

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de son œuvre. Les travaux ultérieurs poursuivis avec le plus de persévérance n'ont d'autre objet que de développer, de régulariser, d'accomplir cette idée première. Or, au moyen de l'Écriture, la religion a satisfait à la condition intime de l'art ; elle a manifesté l'existence d'un premier jet universel. Dans une œuvre concise, source de travaux ultérieurs incessants, elle a résumé la force, la grâce et la grandeur future de ses desseins. S'il en était autrement, s'il y avait possibilité que tout grand changement dans la religion ne dérivât pas d'une source lointaine, d'une sève créatrice, on n'aboutirait qu'à une négation; on n'y retrouverait pas le vrai génie de l'humanité, qui consiste à être aussi prévoyant que rétroactif, aussi spontané ou puissant par inspiration, que persévérant ou puissant par sa nature réfléchie.

Pour l'honneur de cette humanité, il faut donc qu'elle soit en mesure de dérouler à tous les yeux son premier jet, son inspiration originelle ; il faut que son premier élan d'esprit et ses efforts successifs trouvent toujours à se relier par un fil conducteur expressément disposé à cette fin. C'est à la faveur de l'impulsion immédiate de son génie et du témoignage ofllciel de sa prévision, que la grande et sociale famille d'Adam est rigoureusement appelée à former, soit en fait, >v soit en esprit, un même et noble corps, une légitime unité dans la succession naturelle des siècles ou du temps, tout comme dans l'espace.

Aussi, dès qu'on regarde à leur histoire, dès qu'on les compare à la science critique et à la science d'observation, ou à la philosophie, les deux branches de

l'inspiration, la religion et l'art nous montrent qu'elles ont subi plus d'une fois et conjointement les mêmes destinées. Quand il est arrivé à l'un et à l'autre de dévier de leurs voies ou de se trouver épuisés sous une certaine forme ; quand ils manquent du véritable enthousiasme, qu'ils se rapetissent ou se déshonorent, alors la pure critique et la pure philosophie grandissent et se fortifient au point de dominer l'art et de détrôner en apparence la sagesse religieuse.

Mais dès que la critique et la philosophie à leur tour ont épuisé leur feu, lorsque nulle idée vivante ne communique à leur voix un intérêt d'entraînement; quand les systèmes qui avaient le privilège de provoquer la publique admiration ne brillent plus que par leur impuissance, une réaction ou révolution nouvelle s'opère ou se prépare. L'art et la religion ressentent, en secret, le désir de se dégager de leur état présent d'infériorité et de se retremper dans leur première sève, à leur céleste source.

A la vérité, comme rien ne s'accomplit au sein de la race humaine, qu'à la sueur de notre front et qu'après de nombreux frémissements, l'art et la religion peuvent attendre longtemps et avec anxiété de quel côté viendra le souffle, le germe, l'éclair qui doit les ranimer et les introduire dans une nouvelle phase de leur existence.

Quoi qu'il en soit, la pratique ici confirme au plus haut point la théorie. A toutes les grandes et rares évolutions du monde, qui méritent de passer pour des âges de renouvellement, pour des crises climaté-

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