LA RELIGION ET L'ART
riqiies, les mêmes faits, les mêmes signes n^'ont jamais manqué de se produire. 11 s'est élevé un nombre considérable d'ors-anes affectés à l'avènement de doctrines, de religions absolument nouvelles; mais, après avoir fourni leur contingent à l'activité des esprits, ces novateurs exclusifs n'ont jeté qu'une lueur passagère et, pour la plupart, ont été se perdre dans l'océan d'oubli.
En opposition avec leur conduite, les plus puissants interprètes de la religion, les principaux transformateurs de l'ordre social , tous ceux dont la parole a dominé ta terre, tous, n'ont rien eu de plus à cœur que de déguiser, en partie, ce qu'ils apportaient de vraie nouveauté; ils se sont proclamés hautement pour n'être qu'une expression directe du passé, que la suite, l'accomplissement prévu d'une conception antérieure.
Lorsqu'il s'appuyait sur Abraham et sur Jacob, Moïse en rédigeait ou en rééditait l'histoire. Quand les populations grecques et latines se sentaient ébranlées à la voix des apôtres de Jésus, rien ne les frappait autant que d'entendre les novateurs invoquer des livres, des promesses, des prophéties qui remontaient à de longs siècles avant la fondation de Rome et avant les grands jours de la Grèce.
De plus, et comme pour mettre le sceau aux rapports perpétuels de la question politique avec la question religieuse et à la conciliation du droit de rupture avec le droit de suite, les propagateurs de la foi chrétienne cédèrent à un entraînement immédiat. Ils ne se contentèrent pas de produire une généalogie purement spirituelle, un fil traditionnel et conducteur relatif aux prin-
cipcs, aux idées, aux croyances; ils y ajoutèrent un lien d'une autre nature, ils produisirent une généalogie de leur maître, toute temporelle, toute politique, toute mondaine. Et cette dernière généalogie, il faut le dire, ne fut pas celle qui exerça le moins d'influence. A sa faveur, les masses populaires qui, en général, portent en leur sein des instincts aristocratiques prononcés, tous les adeptes grecs et latins, se félicitèrent de n'être nullement rangés sous un chef visible de petite naissance. La crèche si humble où le maître de la religion nouvelle avait reçu le jour, la robe de famille qu'on lui attribuait, celle de charpentier ou de fabricateur d'instruments aratoires, étaient loin d'indiquer un snnple artisan, le fils d'un ouvrier, sans racines dans le passé, sans nom, sans ancêtres.
Au contraire, tant du côté paternel que du côté maternel, les généalogies dont je parle faisaient descendre, en ligne directe, le nouveau docteur d'une vieille race royale, restée en grande vénération parmi les Juifs, et d'un sacerdoce héréditaire encore plus antique.
A son tour, le prophète d'Arabie, Mahomet, apporte le plus grand soin à se replonger dans les profondeurs du passé. Il en déduit à la fois la nouveauté actuelle de sa mission et l'antique généalogie de cette mission, ou sa noblesse spirituelle. « Nous croyons, dit-il, à ce qui a été révélé à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et aux douze tribus; nous croyons aux livres de Moïse, de Jésus, des prophètes; nous n'établissons entre eux aucune différence, et nous sommes musulmans. »
LETTRE VIII
Première application des règles précédemment établies, on comparaison générale des révolutions anglaise et française.
Comme point de repos, 'et avant d'en venir aux quelques observations qui vous ont été annoncées touchant la nature des dogmes, leur classification et la maxime de la séparation absolue entre le spirituel et le temporel, j'ai à faire un essai. Il me faut poursuivre la première application des deux règles solidaires établies plus haut, et dont le but est de constater les rapports inévitables des révolutions politiques, marquées d'un sceau providentiel, avec les rénovations ou transformations religieuses. Cet essai regarde la comparaison générale des révolutions anglaise et française, et forme la meilleure introduction à l'appréciation nouvelle des événements compris de l'an 1789 à fan 1815.
D'oii vient que, prise d'ensemble, l'œuvre de l'Angleterre a réalisé une rénovation religieuse, une révolution politique et une révolution dynastique ? D'où vient que la révolution française, au contraire, plus profonde que sa devancière, plus universelle, est restée officiellement associée à la forme religieuse ou à l'esprit protecteur et en partie créateur du régime politique, social et dynastique, qui a été renversé ?
Qunnd on calcule le nombre d'années que l'une de ces révolutions a exigées pour mettre d'accord, selon les conditions de sa nature, le nouveau principe, le nouveau fait, le nouvel homme, cjue faut-il en conclure par rapport à l'autre?
En Angleterre, et pendant le long intervalle de temps qui prépara sa grande révolution, ce fut sous les auspices du pouvoir royal que les défiances réciproques, les hostilités, commencèrent à éclater entre les représentants de ces deux points, la religion et le gouvernement politique. D'abord, la politique présida au changement de la* forme religieuse établie depuis sept à huit siècles ; plus tard, la forme religieuse nouvelle devint à son tour provocatrice; elle réagit contre le pouvoir royal que les circonstances avaient fait tomber dans des mains dont on croyait avoir tout à redouter.
11 en résulta la première révolution, marquée du nom de Cromwel, celle qui vit monter sur l'échafaud le petit-fils de Marie Stuart, cet infortuné Charles P% que son titre de prince protestant n'avait nullement garanti de passer pour le représentant fatal de la forme religieuse ou catholique, précédemment souveraine.
Après l'expulsion définitive de la famille des Stuarts, il appartint à la seconde révolution de concilier, pour un temps indéfini, les trois conditions déjà citées de toute nouveauté sociale, mémorable.
On raconte qu'aux jours où la révolution politique d'Angleterre débutait par sa rénovation religieuse, un colloque curieux fut engagé à Paris entre le roi
François T" et l'envoyé du Saint-Siège. Dans un accès de mécontentement, le prince français aurait exprimé, devant le légat, la velléité de suivre l'exemple de nos voisins et de se détacher de Rome. Mais l'habile diplomate lui aurait répondu : « Franchement, sire, vous en seriez marri tout le premier; car une nouvelle religion mise parmi un peuple ne demande après que le changement du prince. »
Sans contredit, il n'est pas de parole qui corrobore mieux mes assertions; car, autrefois, le nom de prince entraînait tout le gouvernement, toute la question, toute la théorie politique. Seulement, comme les effets deviennent des causes, j'ai ajouté qu'une révolution politique profonde, mise avec providence parmi un peuple, et, à plus forte raison, mise parmi un grand nombre de peuples, ne demandait après, que le changement dans la religion, ou plutôt le changement des formes religieuses jusqu'alors régnantes.
Tant que l'œuvre n'est accomplie que d'un côté, la société marche d'un^ pied boiteux, l'esprit public ne rencontre pas son équilibre. A chaque instant tout est remis en question, et Ton s'épuise, en vain, à en découvrir le pourquoi. Pour réengendrer quelque harmonie entre le principe ou la religion et. le fait ou la politique, entre ce qui découle d'en haut et ce qui s'élève d'en bas, entre ce que nous avons reçu et ce que nous avons produit, il faut, de toute nécessité, que le mouvement de suite soit bilatéral : le progrès doit atteindre, de part et d'autre, à un certain degré de proportion, à un parallélisme.
A chaque événement qui se produit dans la société
humaine, on peut facilement donner des explications, attribuer des motifs d'un ordre inférieur. Il y a toujours des causes de diverse nature qui s'entremêlent, s'entrecroisent dans toutes nos agitations. Parmi ces causes, les unes, que j'appellerai domestiques, dépendent des intérêts privés, des situations, des passions toutes personnelles. Elles servent, en grande partie, d'aliment aux récits quelquefois si précieux, fréquemment si abusifs, qui portent le titre de Mémoires.
Les causes publiques, les impulsions nationales impriment la vie aux grands intérêts et aux personnages dont l'histoire proprement dite est spécialement occupée. Les causes universelles et providentielles, qu'on a enrichies du titre récent d'humanitaires, relèvent tantôt de la science, tantôt de la philosophie, * tantôt de la religion.
Comme cause privée ou domestique, le grand changement de la religion, en Angleterre, avait été provoqué par un genre de scrupule qui dominait chez le roi Henri VIII, et dont François l' et, après lui, tous les occupants du trône de France, surent bien se garantir. Le prince anglais cédait facilement à la puissance des femmes; mais, en toute occasion, il voulait que le mariage consacrât ses amours. C'est pourquoi le flambeau de l'hyménée fut allumé six fois en sa faveur, et pourquoi ce flambeau se changea deux fois, par ses barbares arrêts, en torche funéraire.
Il est presque superflu de dire ([ue, pour satisfaire à une de ses premières passions, la demande de divorce adressée par le prince anglais au pape Clément Vil, rencontra tant d'obstacles, donna lieu à tant d'intri-
giies, tant de débats, que Henri Vlll se jeta dans les bras de la réforme, dont il avait été un des chauds adversaires. Un écrit théologiciue, publié contre Luther, lui avait même valu, de la part du prédécesseur de Clément, la qualification de défenseur de la foi, qui est restée attachée à la couronne d'Angleterre.
A défaut du divorce demandé, une rupture plus éclatante fut réalisée avec Rome et avec son mode de catholicisme. Malgré la retenue imposée d'abord à toutes les bouches par le prince novateur, il était difficile d'arrêter longtemps les attaques, les récriminations, le langage de violence dont les disciples de la réformation, en Allemagne, avaient donné le signal et qu'ils opposaient aux foudres de Rome. Tout ce c|ue la raison, la raillerie, la colère purent y ajouter de plus fort, de plus cruel, de plus mordant, tout cet appareil de guerre religieuse, par l'esprit et la parole, ne tarda pas, chez les Anglais, à atteindre et à briser la puissance jusqu'alors dominante.
Singulier retour des choses d'ici-bas, qui, dans l'occasion que je cite, ne vous avait peut-être jamais frappé, tous ces moyens de renversement religieux auxquels l'avenir devait assurer encore plus d'énergie et d'ampleur, se trouvaient renouvelés, pour une grande part, de l'antiquité sacrée. Ils ne faisaient que reproduire, avec quelques variantes, le genre d'attaque, les reproches d'hypocrisie, d'ambition, de corruption, dont le maître et les premiers disciples du christianisme ou messianisme actuel avaient usé, avec tant de succès, contre l'autorité nationale et religieuse établie dans leur patrie naturelle.
Henri, revêtu du caractère pontifical, employa son pouvoir à détruire les monastères, à faire passer leurs biens sous la main de l'autorité politique. Il fit décréter une constitution du clergé qui, dans les règnes suivants, fut modifiée et mieux appropriée aux convenances nationales. H fit décréter des articles de foi qui ne lui survécurent point, et dans lesquels ses prétentions de prince théologien l'avaient entraîné à mêler ensemble une partie des dogmes catholiques et des théories de la réforme.
Mais si l'intérêt politique et la dignité de la Grande- Bretagne n'avaient pas eu plus d'un motif d'accéder à ce changement, il est probable que les efforts de Henri VIII auraient été paralysés.
On ne citerait pas un exemple plus curieux que l'Angleterre, de l'influence que les situations géographiques exercent sur la destinée des populations. Un simple caprice de l'Océan, les flots de la Manche jetés entre le continent des trois royaumes et le continent européen, ont décidé, avant tout, de l'originalité du génie anglais. Il en a retiré les moyens de remplir, dans les diverses parties du globe, un rôle de conquérant analogue à celui du peuple romain, quoique sous des formes et dans des conditions différentes. Dès la plus haute antiquité, d'ailleurs, on avait habitué les esprits à regarder le pays des Bretons comme un monde h part; et cette pensée est devenue tout naturellement le dogme national, le sentiment et l'orgueil des habitants et possesseurs de ces contrées.
Mais il semblerait que la Providence a voulu présenter , dans un espace très-rcstreint , les résultats
opposés d'une même cause; c'est également un pur accident géographique, un petit bras de mer, le canal jeté entre l'Irlande et la rive occidentale des Bretons qui a facilité les moyens de peser sur la race irlandaise, et de réduire la terre verdoyante d'Erin au plus fâcheux état de servitude et de misère.
Toujours est-il que le peuple anglais ne laissa pas échapper l'occasion d'opérer une rénovation religieuse qui se dressa viable et forte, par la raison qu'elle se faisait une loi de remonter à une sève originelle, d'établir une suite en même temps qu'une rupture avec le passé. Sa séparation de Rome ouvrit à l'Angleterre une grande liberté d'esprit et une grande liberté dans ses conceptions nationales.
Aujourd'hui, une puissance non moins portée à la domination, aussi réfléchie, aussi persévérante, la Russie, nous rend témoins de la même manière de procéder. L'empire russe associe à sa politique une religion détachée des autres Églises de l'Europe. Elle s'applique à imprimer, d'avance, le caractère sacré à ses projets de grandeur, à ses espérances de gloire.
Les luttes de la religion, en Angleterre, précipitèrent donc la manifestation des rapports perpétuels qui existent entre la question politique et la question religieuse. Les violences exercées pour rétablir le catholicisme romain développèrent des impulsions nouvelles. Celles-ci eurent à leur tour pour résultat d'amener l'accomplissement de la révolution politique ; elles assurèrent le règne du nouveau fait qui a été destiné à servir de pendant à la rénovation religieuse, ou à la
consécration du nouveau principe, à laquelle l'initiative avait été accordée.
Mais comme sujet de comparaison, le temps employé à toutes ces péripéties et à l'ensemble de l'œuvre, mérite surtout d'être noté. Quoique renfermée dans un intérêt essentiellement national, la triplicité religieuse, politique et dynastique de cette œuvre, a exigé au delà de cent cinquante années d'enfantement. Le calcul à en faire n'est pas long. La réformation ou les changements religieux de Henri VJII absorbèrent environ seize ans; la continuation de l'œuvre, sous le règne de son fils, six ansv la réaction violente de sa fille Marie, en faveur de l'Église romaine, dure cinq ans; la rénovation religieuse, reprise et assurée par la sœur de Marie, la grande Elisabeth, embrasse un intervalle de quarante-cinq ans, pendant lesquels l'intérêt général trouve à se porter sur la malheureuse et coupable fille des Stuarts, qui, à part ses fautes, et son crime, était l'instrument et le drapeau du parti catholique. De l'an 1603, époque de la mort d'Elisabeth , jusqu'à la révolution de Cromwel, il s'écoule trente-six ans. Onze ans sont réservés à l'interrègne causé par la mort tragique de Charles 1", au protectorat de Cromwel et de son fils; enfin, depuis la restauration anglaise jusqu'à la seconde révolution, on compte vingt-huit années.
LETTRE IX
Différence de la révolution française avec la révolution d'Angleterre touchant la question religieuse.
En France comme en Angleterre, la révolution politique a eu pour prélude une réaction, une révolte croissante et irrésistible des esprits contre la forme et le pouvoir religieux qui jusqu'alors avaient été dominants. Dans la lutte, le tempérament français déploya l'activité de sa nature, l'impétuosité si souvent capricieuse de ses impressions. En France comme en Angleterre, le mouvement précurseur de la révolution venait de loin ; il était descendu des sommités de la société avant d'y remonter sous les efforts populaires. Les premières causes de ce mouvement avaient été produites ou entretenues par les préoccupations politiques et les irritations de la royauté, par le spectacle continuel des résistances que les grands corps de l'État étaient forcés d'opposer aux exigences de Rome. Ce môme mouvement préparateur de la révolution n'avait pas été faiblement favorisé non plus, par les cris, les chants populaires, les récits anecdotiques, toutes les traditions qui, depuis plusieurs siècles, défrayaient l'esprit d'opposition et la malice française. De'toutes parts, on s'encourageait à réclamer contre les splendeurs anti-
apostoliques du clergé, contre les corruptions et les déporteinents réels ou exagérés qui étaient censés se cacher dans les couvents d'hommes et de femmes.
De son côté, la réforme de Luther avait exercé une influence jusque sur les cœurs qui s'en déclaraient les adversaires et qui restaient les plus attachés au centre romain. Mais ni les vues politiques des hommes désireux de s'assurer des digues contre le pouvoir sacerdotal, ni l'activité morale des sectes religieuses, dont le principal but était de corriger ou de réformer les abus intérieurs de l'Église, ni celles-ci, ni celles-là, n'offraient encore un caractère assez tranché , une rupture assez définie pour agiter avec violence l'espriL français, et pour entraîner les masses, à une révolution complète.
Ce fut au nom de la philosophie que le soulèvement éclata, au nom de la philosophie du xviir siècle qui ne peut être appréciée sainement, si on ne la considère comme un véritable essai de religion. Elle en a toute la foi, l'inspiration, le fanatisme. Elle remplissait surtout une des conditions les plus capables de lui attirer' une foule de sectateurs. A. la différence de la science philosophique, proprement dite, qui oblige à un exercice prolongé de l'attention et du jugement, la philosophie militante du xviii' siècle se restreignait à un petit nombre de vérités et cédait à des erreurs d'un accès facile pour tous. Au sujet de la guerre incessante h soutenir contre les superstitions, les préjugés, et au sujet des accusations d'ignorance et de barbarie étendues, sans réserve, sur toutes les grandes époques et les grandes figures religieuses, elle propageait un sym-
bole aussi court que le symbole des apôtres ou le symbole de Nicée.
Toutefois, comme nul ne peut donner que ce qu'il possède, vous avez vu qu'en matière religieuse le double privilège de la philosophie s'arrêtait, ici à défaire les anciennes religions, là à préparer les nouveaux avènements. Elle ne renferme pas en son sein la sève, l'ordre de prévision, le feu sacré nécessaire pour vivifier ses conceptions les plus avancées, les plus fortes. Il devait donc arriver à la philosophie du xviii' siècle de toucher bientôt à la limite devant laquelle son énergie primitive, sa foi presque religieuse, serait ou paraîtrait épuisée.
En attendant, des deux côtés, en France et en Angleterre, il y a eu cette similitude que la révolution politique ne s'est opérée qu'après avoir attaqué avec force et comme pris d'assaut , la religion dominante, l'ancien principe, l'ancien dogme. Mais par son adhésion à la réforme, l'Angleterre avait mis quelque chose à la place de ce qui était renversé. La France, au contraire,, n'a tenu compte jusqu'ici ni de l'une ni de l'autre des deux règles solidaires ou des deux suprêmes nécessités que je vous expose, et auxquelles j'attribue une si haute influence. La philosophie qui présidait à son mouvement ne croyait qu'en partie à la première de ces nécessités, ou aux rapports inévitables entre les changements dans l'économie de la société et dans l'économie de la religion. De plus, elle rejetait bien loin l'autre règle relative aux conditions qui, seules, peuvent rendre une transformation religieuse possible, viable.
Dès lors, quoiqu'elle fût de nature plus universelle que la révolution d'Angleterre, quoiqu'elle entrât plus avant dans les entrailles de la société humaine, la révolution française, le nouveau fait, n'a pas encore obtenu sa propre religion ou la sanctification légitime du nouveau principe. A la suite de quelques essais malheureux de nouveau culte, dont je ne tarderai pas à reproduire le tableau, le génie de la France nouvelle, ou plutôt le génie de l'ère nouvelle, est revenu purement et simplement sur ses pas. En matière de spirituel, il n'a fait preuve d'autre inspiration, d'autre nouveauté que de se rattacher, par voie officielle, à <;e qui avait été le plus violemment aboli. A l'exemple d'un ligueur célèbre que la poésie a illustré : « il a pris, quitté, repris la cuirasse et la hère. » Aussi les résultats n'ont-ils rien d'obscur, si l'on en juge par les complications nouvelles et les dangers qui semblent réservés à l'avenir , dans les jours où je trace l'ébauche de cette lettre.
Mais après avoir dit la différence entre les deux révolutions, il en faut voir les causes, et, après les causes, la conséquence. En Angleterre, plus de cent cinquante ans ont été employés à réaliser la triple rénovation religieuse, politique et dynasticiue. Dans ce nombre d'années, plus de cent ans ont séparé la rénovation religieuse d'avec la révolution politique qui en était la conséquence inévitable.
Aujourd'hui, sans doute, tout s'opère plus vite ; tout va courant, les corps et les esprits. Mais en France, où la révolution est beaucoup plus profonde que chez nos voisins, et en ce mois d'octobre 1848, il ne s'est
encore écoulé que cinquante-neuf ans, à dater du point de départ. Ce temps considérable, si on le compare à l'existence des individus, n'offre qu'une faible étendue comme introduction, comme transition à une nouvelle période, à un nouvel âge de l'histoire. Il témoigne surtout, que les délais voulus pour une transformation religieuse correspondant à l'universalité du nouveau fait, sont loin d'avoir été franchis. D'ailleurs, plus on sentait en France que cette révolution politique était immense, plus les circonstances qui en avaient accompagné l'explosion restaient marquées d'un sceau terrible, et plus on en venait à admettre, par une disposition secrète, par instinct, qu'il suffisait d'avoir conquis la première moitié de l'œuvre régénératrice, le règne du nouveau fait. L'autre partie du même ensemble, le renouvellement du principe ou la transformation religieuse pouvait attendre.
Sur ces entrefaites, la philosophie du xviii' siècle qui avait formé comme l'avant-garde de la révolution c{ui avait servi de bélier pour abattre le principal mur de défense de l'ancien régime, ou la domination religieuse existante, la philosophie du xviir siècle perdait chaque jour de son prestige. Elle se trouvait placée entre deux genres d'impuissance, auxquels les événements compris de l'an 1789 à l'an 1815 donneront le plus de relief: impuissance de rien substituer de nouveau à la forme religieuse du régime politique et social écroulé; impuissance de surmonter les résistances, do contenir l'activité inhérentes à l'organisation presque militaire de la forme religieuse ancienne qui était à la fois temporelle et spirituelle.
Une autre cause plus importante concourait à cette situation et favorisait au dernier degré l espèce d'anom.ilie d'après laquelle, entre les deux révolutions comparées, celle qui avait avancé le plus en matière politique seml)lait la plus disposée à reculer en matière religieuse. L'opinion était établie, en façon d'axiome ou de chose h jamais jugée, que toute la sève sacrée originelle, que toutes les conceptions, les prévisions, les images, tout le génie des anciennes Écritures avaient été complètement épuisés dans les formes et les succès du christianisme actuel. Or, comme l'œuvre de Luther avait eu ce caractère de se rattacher h la source évangélique, au christianisme primitif, on croyait ne pouvoir plus aller au delà en matière de nouveauté religieuse. 11 était censé que la religion des Écritures ne renfermait plus d'autre moyen de transformation que de faire arborer, avec quelques modifications, la bannière luthérienne ou la bannière calviniste.
Malgré les services que la réforme avait rendus aux libertés de l'esprit et au mouvement philosophique, deux raisons tirées, l'une du passé de la France, l'autre de son avenir, provoquaient les plus grands obstacles à une pareille résolution. Comme affaire du passé, les anciennes guerres de religion, qui, au fond n'étaient rien de plus que ce qu'on appelle aujourd'hui des guerres de principes, la ligue et tous les anciens débats théologiques avaient laissé au cœur du pays un levain sensible de répugnance pour le protestantisme. La simplicité du culte et la raideur apparente des membres de cette Église ne convenaient, en
général, ni à son esprit, ni à ses mœurs. Nous avons, en France, un goût prononcé pour les formes d'apparat, pour les elîets de pure sensation, pour les chants, le bruit, les transports, les nuages odorants de fumée.
Comme affaire d'avenir, les intelligences les plus indépendantes avaient fait tout haut ce calcul : « A se jeter dans une œuvre aussi majeure qu'une rénovation religieuse, ce ne serait plus aujourd'hui une conquête assez riche, un progrès assez formel que de réenchamer le génie de l'ère nouvelle aux croyances dont la réforme de Luther et de Calvin faisait une condition absolue. »
Vous l'avouerez, c'était déclarer implicitement que, en cette matière, il appartenait à la France de laisser venir, et, en attendant, de louvoyer sous la bannière religieuse ancienne; c'était reconnaître que l'impulsion politique nouvelle de la nation française se distinguait à tel point de toutes les autres impulsions, qu'il lui était interdit de se placer en sous-ordre, pour atteindre à la nouveauté religieuse correspondante. Dans l'intérêt universel, la Providence faisait une loi à cette France nouyelle de ne proclamer ni nouveau dogme, ni nouveau symbole, de ne céder à aucun mouvement de rénovatioD spirituelle qui ne se ressentirait de sa propre inspiration, qui n'aurait pas pour objet manifeste de revivifier ses grands principes d'unité, qui ne poursuivrait pas le légitime espoir d'un nouvel et libre pacte d'alliance à sceller, entre toutes les sincères convictions et tous les peuples.
Voilà comment la rigueur de mes deux règles, loin d'en recevoir aucune atteinte, se fortifie de cette cir-
constance que, contrairement à l'Angleterre, le génie de la révolution française, le génie de Tère nouvelle, n'a encore rien obtenu de formel en matière de rénovation religieuse.
Enfin, les causes précédentes ont pour conséquence de justifier en partie notre pays, si, chaque • jour et à la surface, il offre quelques motifs de plus au reproche de versatilité que, depuis des siècles, et même avant Jésus- Christ, on ne cesse d'adresser à ses habitants. Ces causes n'expliquent que trop comment les occasions se succèdent où nous sommes forcés de nous reconnaître, en masse, dans le trait de mœurs qui a été si spirituellement rendu par un poëte des jours de notre jeunesse :
« Le commun caractère est de n'en point avoir,
Le matin, incrédule, on est dévot, le soir. » Tel s'élève et s'abaisse au gré de l'atmosphère, » Le liquide métal contenu sous le verre. »
LETTRE X
Le dogme et les dogmes; en quel sens lem- immuabilité prépare et nécessite les transformations religieuses.
Après avoir fait une comparaison générale des révolutions anglaise et française, afin d'y introduire le mode d'appréciation qui sera appliqué aux événements compris de l'an 1789 à l'an 1815, il vous a été dit que la première partie de mes lettres aurait encore quelques observations théoriques à vous présenter. Je vous ai indiqué en même temps ces divers points sur lesquels votre attention ne sera pas longtemps retenue et dont l'influence s'étend à la politique aussi bien qu'à la morale. Ils regardent la distinction à établir entre le dogme et les dogmes, les conséquences de leur immuabilité, la nécessité de leur classification, et la vérité de même que le non-sens renfermés dans la célèbre maxime de la séparation absolue entre le spirituel et le temporel.
Quand une, confusion sensible existe dans les esprits, vous avez reconnu que, pour en démêler les causes, la principale obligation étfiit de sortir des pures généralités, de préciser avec soin la portée des noms, des opinions, des croyances qu'on invoque.
Le mot grec dogma, dogme, signifie une opinion,
un avis, un enseignement. En matière religieuse, ce mot a trois acceptions distinctes et essentielles : le dogme en général, les dogmes en particulier, et celui d'entre les dogmes particuliers qui sert comme de chef et de régulateur souverain à tous les autres dogmes d'une église, à sa morale, à sa politique.
Dans l'acception la plus générale, le dogme embrasse l'enseignement entier d'une école religieuse, les parties les plus diverses de son institution. Le dogme, au singulier, est à l'égard des dogmes indiqués au nombre pluriel, ce que la loi d'un pays est à la diversité de ses lois. En ce sens, le mot grec dogme est le synonyme exact du mot juif lalmud. Le talmud forme tout un corps de doctrine et représente l'enseignement judaïque de la Jérusalem ancienne, ou de la Jérusalem juive, placée sous le coup de la défaite, de la dispersion, et organisée dans le but de faire la plus longue résistance. Aussi me renfermerai-je, pour le moment, à vous rappeler sur ce point une considération capitale. On a souvent comparé et l'on oppose, chaque jour, avec affectation ou dédain, la morale évangélique à la morale talmudique, le sermon de la montagne au recueil sentencieux des pères talmudistes, appelé le Pirké. Abolh. Mais, en cela, on tombe dans une injustice flagrante; on manque aux premières exigences d'une bonne comparaison ; on met en regard des termes ou des situations qui n'ont presque rien de commun. En effet, le génie conquérant et éclatant des Évangiles est une donnée ; et le génie résistant et concentré du talmud est une donnée tout autre qui ne se justifie ou ne s'explique
que par l'efficacité de sa force et par Timporiance réelle de son but.
A la différence du dogme, pris en général, les dogmes, en particulier, comprennent les éléments divers, les opinions arrêtées et obligatoires, les articles de foi qui, liés entre eux, constituent l'enseignement complet de toute Église. Si on compare celui-ci, le dogme en général, à un édifice, ceux-là, les dogmes en particulier, en sont les fondements, les appuis; ils en déterminent la nature. Ainsi que le nom l'indique, pour qu'il y ait dogme, une opinion, une croyance préalable a dû exister, qui, à un jour voulu, a abandonné l'état flottant. A la voix d'un maître officiellement reconnu, ou sous le gouvernement propre à une Église, cette opinion, cette croyance a pris une forme ; elle est passée à l'état de règle vivante, de symbole, d'article de foi. Presque tous les dogmes de l'Église chrétienne et catholique, comme vous en aurez la preuve plus tard, avaient eu une existence antérieure à cette église, des manifestations sensibles.
Quant à la dernière acception du mot dogme, ici la plus importante, elle s'étend à celui des dogmes qui sert de clef de voûte à l'édifice, ou qui, dans le corps entier de l'enseignement, possède l'autorité suprême, le caractère papal.
En conséquence, cette dernière acception du mot nous avertit que, dans sa période de domination, chaque dogme a une manière distincte d'agir sur la morale et sur la politique; ce qui nous ramène toujours et forcément à ridée que je poursuis, savoir : qu'il y a
des époques climatériques où la révolution opérée dans la question politique et la révolution dans les usages, dans les mœurs, Tavénement du nouveau fait, Tavénement du nouvel homme, appellent l'avènement du nouveau principe, ou la rénovation dans le dogme.
Comme exemple par excellence de l'association étroite du dogme avec la morale, à quel résultat n'est-on pas conduit dès qu'on se propose de séparer les préceptes de la morale évangélique d'avec le dogme qui domine dans les Évangiles? Soudain le vrai caractère de cette morale, sa principale force s'évanouit; vous obtenez quelque chose qui n'appartient plus aux Évangiles; vous obtenez un recueil de sagesse sentencieuse, dont la branche judaïque et le messianisme d'avenir restent aussi libres de se prévaloir que le messianisme actuel ou la branche chrétienne.
Je m'en suis expliqué autre part ; on ne citerait guère un seul précepte de la morale évangélique, un seul qui,- au fond ou dans la pensée, et bien plus dans la forme ou la rédaction, puisse être attribué exclusivement aux évangélistes. Non-seulement ces préceptes se retrouvaient dans les anciennes Écritures juives, mais dans les Imitations,, dans les livres sentencieux récents, les résumés ou manuels de pure morale qui étaient les plus répandus en Judée avant la naissance du nouveau maître.
, Ce n'est pas tout, et rien ne confirme mieux l'abondance infinie de la source dont les préceptes de la morale évangélique, détachés de leur dogme, ne seraient plus qu'un simple extrait. Je n'exagère pas ; mais, aujourd'hui, si des hommes d'intelligence et de
goût y mettaient du temps et du zèle, ils finiraient par tirer de la source à laquelle je fais allusion d'autres recueils qui seraient peut-être égaux à l'extrait évangélique par l'élévation ou la délicatesse des sentiments, et qui, je crois, se montreraient supérieurs sous le rapport de la vraie connaissance du cœur humain et de la pratique sociale.
Mais quelle est la conséquence à déduire de ce fait ? Serait-ce, par hasard, comme il avait paru bon à quelques critiques de m'en prêter l'intention, serait-ce de refuser aux Évangiles un caractère éclatant d'originalité morale, de les accuser de plagiat? Certes, une pareille conclusion mériterait d'être flétrie, comme puérile, insensée. Qui ne sait, et dans le système où je marche je suis intéressé plus que personne à l'admettre, à le vouloir, qui ne sait que, avec les pierres ou le marbre sortis d'une même carrière, les architectes construisent des édifices très-différents? Or, l'architecte évangélique, le dominateur de la morale, celui qui a été appelé à la vivifier, celui qui, plus tard, l'a fait plier selon ses vues, ses espérances, ses intérêts et même ses passions, ce dominateur, cet architecte, c'est le dogme.
N'oubliez pas qu'il m'est prescrit par mon sujet de puiser des témoignages dans les événements du monde autant qu'à nulle autre source; j'ai surtout à chercher des éclaircissements et des signes dans la comparaison directe des deux seules époques qui soient aujourd'hui équivalentes, l'époque ancienne et l'époque nouvelle, do transition ou de passage d'une ère à une autre ère.
Dopuis les premiers jours de cette présente an-
née 1848, plus d'une secte ardente à changer de fond en comble l'ordre social, s'est adressée et s'adresse en ces termes à de nombreux apôtres : « Parcourez les villes et les campagnes, encouragez les faibles et les pauvres, menacez les puissants et les riches, promettez la paix et l'abondance à ceux qui recevront vos doctrines, annoncez la ruine et la terreur, dans un jour prochain de jugement, à ceux qui vous repoussent. »
Je vous le demande, en présence de ces déclarations, et à part leur succès à venir ou leur impuissance, serez-vous tenté de n'y discerner que les droits et les libertés de la morale ? Ne reconnaîtrez-vous pas que ce langage émane de quelque dogme dominateiu', de quelque principe plus ou moins spécieux, et consentirez-vous à restreindre votre attention et voire jugement aux plus beaux préceptes relatifs à l'humanité, à la fraternité, à la vertu, qui précèdent ou qui suivent des manifestations si redoutables?
L'oreille encore toute pleine de leur bruit, reportezvous rapidement au milieu de l'époque ancienne. Selon les formes de langage usitées en ce moment, placezvous dans les conditions de la veille et dans l'ignorance supposée des succès du lendemain.
Après avoir tonné contre la corruption des puissants et des riches, le Maître et les disciples des doctrines qui étaient alors une nouveauté, parlaient et se manifestaient en ces termes : « Répandez-vous, prêchez, faites du prosélytisme et de la propagande dans tout le pays. Quelle que soit la ville ou la bourgade dans laquelle vous entriez, informez-vous de la personne qui
est la plus cligne de vous recevoir, et établissez-vous dans sa maison jusqu'à votre départ ; mais si quelqu'un ne vous reçoit pas et n'écoute pas vos paroles, secouez en partant la poussière de vos pieds ; et je vous dis en vérité, qu'au jour du jugement, ceux de Sodome et de Gommorrhe seront traités avec moins de rigueur que cette maison ou cette ville. »
Eh bien ! en laissant à l'écart toute appréciation d'après coup, je vous le demande de nouveau, reconnaîtrez-vous dans ces allocutions un produit de la morale pure et simple ? Ne soupçonnerez-vous pas qu'elles décèlent l'existence d'un dogme dominateur, d'une théorie déjà toute pleine de conséquences et de germes redoutables ; et consentirez-vous à restreindre également votre attention aux plus beaux préceptes d'humanité, d'amour et de fraternité qui précèdent ou qui suivent ?
Pour ce qui est de l'influence des dogmes sur les maximes de la politique, ma lettre prochaine relative à leur classification vous en olïrira un exemple.
Mais auparavant votre esprit doit s'arrêter sur l'idée proclamée en matière religieuse que les dogmes sont et restent immuables. Rien n'est plus vrai ; mais par rapport à l'institution, à l'édifice qui en a fait sa base. Ils ne peuvent plus être ni modifiés sérieusement ni altérés sans tomber dans une foule de contradictions, de déceptions.
Voilà même comment aux grandes époques de transition, l'immuabilité des dogmes est une des raisons qui provoquent le plus fortement les rénovations et transformations religieuses.
Les dogmes sont déclarés immuables, tandis qu'à ces grandes époques de passage, tous les esprits, toutes les tendances, tous les sentiments se trouvent changés. Les dogmes sont immuables, de sorte qu'à un moment donné, il n'y a plus de rapport entre les articles de foi inscrits dans les symboles d'une Église et les termes inscrits dans la pensée, le cœur et la volonté de la majorité des membres intelligents dont cette Eglise se compose. Enfin, les dogmes sont déclarés immuables, de sorte qu'on est convenu de produire les statistiques les plus inexactes, des statistiques dans lesquelles on met sciemment en ligne de compte, et au bénéfice de telle ou telle Eglise, la multitude innombrable de ceux qui, au même instant et non sans vérité, se voient signalés pour ne reconnaître, pour ne confesser presque aucun des dogmes dont cette Église fait sa condition première et exclusive.
CLASSIFICATIO-N. 97
LETTRE XI
Classification des dogme? et influence de leurs diversités sur la question politique.
Dès qiie chaque dogme, arrivé à la domination, imprime une direction distincte soit à la morale soit à la politique, l'inconvénient est grave de ne pas classer ces dogmes convenablement. Il en résulte une confusion qui ne s'arrête pas aux idées, mais qui se propage au domaine des faits, des intérêts, à toute la réalité extérieure.
Ainsi, d'après le christianisme officiellement défini, il ne suffit pas de dire, de publier qu'on se range au dogme de la vie future, qu'on croit aux destinées d'outre-tombe. Une partie des hérésiarques que l'Église primitive a le plus fortement combattus et condamnés croyait sans réserve à la vie future; mais ils y croyaient autrement que l'Église ; ils admettaient, sur ce point, un dogme autre que l'opinion ou la croyance qui avait été arrêtée, personnifiée, rendue immuable par ses fondatem's. Un développement succinct éclairera mieux ce fait et l'influence que les diversités dans les dogmes sont en état d'exercer sur la vie politique des populations autant que sur leur vie morale.
Pendant les siècles primitifs deux croyances relatives à la vie future, deux systèmes très- différents qui se faisaient ostensiblement la guerre, imposèrent aux Pères de l'Église et aux conciles de nombreux travaux, de nombreux décrets. L'un de ces dogmes professé par les sectes hérétiques et spécialement par \es gnostiques^ était celui de la pure immortalité des esprits ou des âmes, que l'on proclamait à jamais dégagés, après cette vie, de toute association et de tout contact avec la matière ou avec les corps. L'autre dogme, au contraire, que l'Église fit triompher et qui forme la croyance suprême ou papale des Évangiles, est celui de l'immortalité de chaque corps réassocié finalement et sans retour à son propre esprit ou à son âme.
Or, si on les considère dans leur influence sur les maximes de la politique, veuillez discerner vous-même les résultats déterminés avec le temps par la diversité de ces dogmes, dont l'un se relie le plus directement aux idées de l'Église protestante et l'autre aux idées de l'Église catholique.
Le système ou le dogme de l'immortalité exclusive des âmes était appelé à engendrer ou à fortifier la maxime de la séparation absolue entre le spirituel et le temporel.
L'âme représente le spirituel, le corps représente le temporel; il s'ensuit naturellement que si, dans la vie future ou dans la Jérusalem invisible, l'âme reste pour toujours séparée du corps, une séparation correspondante du spirituel et du temporel est autorisée dans l'état présent, ou dans la Jérusalem visible.