‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 29 sur 80 · SPIRITUEL ET TEMPOREL · texte numérisé non relu

SPIRITUEL ET TEMPOREL

tain degré, à une certaine hauteur, ces fonctions différentes, ces esprits différents jaillissent d'une même source, se retrouvent confondus dans nne même pensée, dans un môme intérêt, un même dogme. Si chacun d'entre eux tirait de son côté, et jouait tout simplement au plus habile ou au plus fort, il y aurait en perspective une dislocation toujours menaçante.

C'est donc à ce même point de vue que la séparation du spirituel d'avec le temporel, poussée jusqu'à l'absolu, conduit en définitive à un non-sens. On accumulerait en vain toutes les garanties, toutes les précautions imaginables, celui qui a le gouvernement sur les âmes est, par cela seul, maître, pour la plus grande part, de la direction ou du gouvernement des corps.

Aux époques de renouvellement général et après bien des vicissitudes et des essais, il faut donc que l'ordre temporel et l'ordre spirituel finissent par se retrouver frères dans quelque nouvelle unité, dans un même principe, dans l'accomplissement nouveau de quelque prévision ancienne.

Au sein des sciences, les choses ne se passent pas différemment. Dès c[ue le temporel d'une science est changé, dès qu'il s'y est produit tout un corps de faits nouveaux, on opère un premier travail. On se dégage de l'ancien spirituel inhérent à cette science ; c'est-à-dire qu'on abandonne en tout ou en partie la théorie, le système, la doctrine, qui jusqu'alors avait été en faveur, qui s'y était fait un règne, une autorité prédominante. Mais cette œuvre de séparation n'a rien de final. Les faits nouveaux, joints aux connaissances et aux inspirations précé-

dentés, donnent sujet à un autre spirituel de cette science; ils la conduisent, tôt ou tard, à quelque nouvelle théorie plus générale ou plus simple.

Dans ses conférences avec l'empereur Napoléon, on rapporte que l'envoyé de Rome prit un jour sa voix la plus remplie d'onction et de finesse : « A Votre Majesté les corps, dit-il, et à nous les âmes. » Mais Sa Majesté, ou le représentant de l'esprit nouveau, s'approcha de l'homme qui représentait le spirituel ancien, et, après lui avoir saisi gaiement le bout de l'oreille, il répliqua avec pénétration : « Rien que ça, cardinal, rien que ça; à moi le fourreau et à vous la lame. »

Au fond, cette double image qui mérite d'obtenir un développement, n'est que la reproduction de l'idée exprimée par le légat accrédité auprès de François V% que ma lettre sur la révolution d'Angleterre vous a rappelée. Sous un autre aspect, elle résume les complications de notre temps, dans lesquelles la question religieuse entre pour une part si étendue ; elle donne d'avance la raison, presque fatale de la lutte symbolique qui ne tardera pas à éclater entre le même empereur Napoléon et le pontife de Rome. En effet, dès qu'une révolution politique générale s'est accomplie, de par la Providence, l'esprit qui l'a produite peut être comparé à une lame nouvelle. Quand la forme du spirituel qui avait vivifié toute une période politique et religieuse, tout un état social bien et dûment défini, s'est affaiblie au point d'avoir laissé crouler cet ordre social, on peut la comparer également à la seconde figure.

Dans tous les cas, de quelque manière qu'on poursuive l'application des deux images, fourreau et lame, il est certain que dans la situation actuelle des choses l'un n'a pas été fait pour l'autre; on n'y reconnaît pas les mêmes dimensions.

En conséquence, ce qu'il y a réellement de plus sage, est de les tenir séparés. A en vouloir forcer l'union , on en viendrait à briser celle-ci, celui-là, ou môme tous les deux ensemble. Mais cette séparation , cet état allégorique, d'un fourreau sans lame ou d'une lame êans fourreau, ne saurait se prolonger au delà d'une certaine durée.

LETTRE XTII

1789 à i8i5 : Principaux actes et événements provoqués par les rapports de la question religieuse avec la question politique.

Novembre 1848.

Dans l'intérêt de leur force, les preuves et les signes que j'ai à déduire des événements contemporains m'imposent une obligation absolue. Je ne dois faire intervenir que ceux d'entre ces événements qui ont un caractère authentique, un caractère officiel, ceux dont tout le monde possède une connais-

sanco plus ou moins intime. Après cela, le nom de Paris est trop éclatant, son influence trop marquée sur les progrès de la civilisation pour que les lumières tirées de son histoire privée n'emportent pas une signification universelle.

Sans contredit, en cette première partie de mes lettres, je serais resté hésitant, si la théorie, si le raisonnement seuls m'eussent conduit à penser que les rapports perpétuels de la question religieuse avec la" question politique faisaient peser sur notre temps des exigences nouvelles; si les affaires du monde ne m'avaient pas convaincu que, dans les jours les plus calmes comme les plus orageux, nul système d'indifférence, nul projet de séparation, nul moyen ne pouvait faire échapper à la perpétuité de ces rapports et à leurs conséquences. Sans le témoignage fourni par les vicissitudes dont notre xix' siècle offre l'exemple, je n'aurais pas été entraîné à passer de la majeure à la mineure de mon argumentation , comme on disait dans le vieux langage de l'école, de Paris à Rome. 11 m'eût paru peut-être hors de propos de rechercher par quelles causes tirées de leur origine et de leur dégagement successif toutes les branches actuelles de la religion des Écritures, judaïque, chrétienne, mahométane et leurs rameaux, se trouvaient, à différents degrés, dans une situation morale fausse.

De môme , si cette situation fausse des diverses branches et rameaux dérivés d'un tronc commun n'avait pu être démontrée à la clarté des événe-" mcnts, j'aurais rencontré un autre point d'arrêt. Je ne nie serais senti ni le courage, ni le droit d'ar-

river à ma conclusion; je n'aurais pas ouvert, sous la date de l'an iSliO, ma dernière partie, Jérusalem et le nouveau mouvement de l'Europe sur l'Asie, ou l'œuvre de réédification universelle.

Mais, déjà, Paris et la révolution m'ôtent toute crainte de voir la base de mon raisonnement compromise. Sous l'Assemblée constituante, la Convention nationale, le Directoire, le Consulat et l'Empire, les agitations et les préoccupations suscitées par les affaires religieuses n'apparaissent ni moins graves , ni moins terribles que pour les affaires politiques. Les mêmes diversités d'esprit, révolution, réaction et transaction y favorisent l' entre-croisement si complexe de celles-ci et de celles-là. Tout en travaillant en commun à l'œuvre nouvelle ou au dégagement de l'esprit réédificateur , chacune de ces diversités fertile en nuances, y apporte le caractère tranché que vous connaissez et qu'il convient pourtant de redire. L'esprit de pure révolution veut rompre avec le passé, sans accorder aucune part au droit légitime de suite. Il suppose en quelque sorte que le monde n'a été fait et créé ou ne commence que d'hier. Considéré aussi dans sa nature la plus absolue, l'esprit de réaction ne se prête aux nécessités du moment qu'à contre-cœur et avec restriction mentale. Il est le défenseur, le champion exclusif du droit de suite pour le passé, sans admetti^ à l'égard de ce passé aucune rupture manifeste, décisive. Son dessein, son but serait de réduire tous les événements et changements ressortis de la révolution, à des modifications secondaires, à des météores passagers, à des orages. Pour lui,

l'ère vulgaire ou moyenne de la société humaine n'est pas finie; nous ne sommes pas entrés dans une ère nouvelle, en d'autres temps. Pour lui, c'est au sérieux que le chiffre de xix% consacré par l'usage, appartient au siècle actuel ou à l'aurore à peine naissante d'une série de siècles tout autre que la série précédente.

Enfin, entre l'esprit de révolution absolue ou de rupture avec le passé, sans droit de suite, et l'esprit de réaction absolue ou de suite à l'égard du passé, sans droit de rupture , l'esprit de transaction ou de simple accommodement se fait une place intermédiaire. En ce qui concerne les deux points sur lesquels roulent les choses humaines, la question religieuse et la question politique, telle est la pensée essentielle de ses représentants, leur dessein théorique et pratique. A leurs yeux, la révolution exprime l'avènement d'un nouveau fait, elle est aussi l'avènement des nouvelles opinions, des nouvelles mœurs, elle assure l'autorité au nouvel homme ou au parvenu. Mais pour donner à ce nouveau fait et à ce parvenu un point d'appui dans le passé, une apparence de suite, il n'y a auprès de l'esprit de transaction qu'une ressource qui soit efTicace. Cette ressource consiste à réassocier publiquement le nouvel homme et le nouveau fait, à les unir par une alliance directe, par un mariage officiel , avec la forme religieuse de l'ancien principe, avec la veuve supposée de l'ancien fait et du vieil homm(!. Mais dans ce mariage quelque peu forcé, si l'un des deux contractants apporte une foule de réserves, il est assez naturel que l'autre jouisse du môme droit, et y apporte ses restric-

tions. Cette réciprocité est d'autant plus inévitable que la prétendue veuve ou l'ancienne forme religieuse n'est pas si dépouillée qu'on voudrait se l'imaginer; car le vieil homme , l'homme dont elle avait consacré durant tant de siècles le droit divin, la légitimité, la noblesse, est loin, bien loin d'avoir fini, d'avoir cessé. Il se trouve jusqu'à un certain point dans le cas de l'ancien peuple qui, après avoir été vaincu, après avoir été comme enseveli et réputé mort, n'a pas moins conservé dans l'exil la captivité ou la tombe, sa puissance de retour, un principe ou germe de résurrection morale.

Quoi qu'il en soit, comme les meilleures intentions des hommes ne peuvent surmonter la nature des choses, et que l'association, le mariage officiel entre le nouveau fait et l'ancien principe repose de part et d'autre sur un fond qui manque de solidité, les occasions ne se laissent pas attendre. Le jour arrive où chacun des contractants se montre prompt à témoigner de sa rupture avec l'autre ; de sorte que les résultats déterminés par l'esprit de transaction, d'accommodement à la surface, d'expédient deviennent sensibles auprès de tous. Ils ramènent avec plus de force que jamais soit l'esprit de pure révolution, comme en cette présente année 18/|.8, soit l'esprit de pure réaction en matière politique et en matière religieuse, comme jadis, en 1815.

Les principaux actes et événements compris de l'an 1789 à 1815, me serviront donc à mieux expliquer ce que j'avance, et je ne crois pas inutile de vous en présenter aussitôt la succession ; car, si l'exactitude de

mes règles trouve à s'y consolider, ces événements, de leur côté , en recevront un nouvel aspect, une signification nouvelle.

Sous le titre de constitution civile du clergé, l'Assemblée constituante de 1789 tente en 1790 un premier essai d'association et de garantie entre le temporel de l'ère nouvelle et le spirituel de l'ère moyenne. Un témoin oculaire nous en dira les conséquences. Depuis lors , et jusqu'à l'année 1800 , des simulacres de nouveaux cultes sont ofTiciellement introduits, ceux-ci avec une affreuse confusion, ceux-là avec une apparence presque débonnaire ; ils deviennent les premiers signes d'un travail intime qui ira se développant sous les formes les plus diverses, et dont les manifestations extérieures d'aujourd'hui ne sont qu'une des expressions inévitables. Aux approches de l'an 1800 , l'homme destiné à ouvrir avec éclat le XIX' siècle, l'homme qui est déjà le héros de la révolution française, le futur premier consul, semble participer en Orient et sur le sol de la Palestine, aux effets d'une initiation ; il y reçoit comme un baptême nouveau et providentiel, qui pénètre jusqu'au sein de la révolution elle-même.

Trois événements de nature politico-reh'gieuse , dont les oppositions et les connexions vous sont peut-être restées étrangères, marquent la naissance de ce xix" siècle, savoir: le premier concordat, celui de 1801 ; Rome à Paris, ou le pape aux Tuileries en l'an 180/| ; le grand Sanhédrin, ou l'ancienne Jérusalem à l'ilôtel de Ville en 1806 et 1807. A cette époque, une sorte de religion de l'esprit se

îonslitue et s'étend sous la dénomination spéciale le système d'indifférence absolue en matière religieuse. A cette même époque, par un entraînement ilû à des causes supérieures et comme pour servir d'enseignement public, une lutte s'engage entre le représentant du temporel des nouveaux jours et le représentant du spirituel de l'ère écoulée , entre le pape et l'empereur. Cette lutte marche et grandit avec un ordre , dans une progression presque mathématique. En iSlo, le second concordat, celui de Fontainebleau, devient l'explication la plus curieuse, le commentaire le plus profond du premier concordat, celui de Paris. 11 prépare à l'esprit de réaction une grande partie des succès qui lui sont réservés en 1815, et qui nous introduiront, à la deuxième série de mes lettres, Rome.

/|-|i PARIS ET LA RÉVOLUTION.

LETTRE XIV

L'Assemblée constituante et la constitution civile du clergé, ou premiei essai d'union entre le temporel d'ère nouvelle et la forme religieuse^ ou le spirituel de régime ancien.

En 1789 et au sein de l'Assemblée constituante,] la révolution avait été accomplie le jour où les trois ordres séparés, clergé, noblesse, tiers-état, s'étaienl vus ramenés et confondus dans l'unité. Il en était résulté la nation, le nouvel homme, le nouveau peuple. Mais en poursuivant un intérêt national, en reconstituant cette unité-peuple qui, dans la religion des Écritures, a son nom systématique, que je vous rappellerai en temps utile, l'Assemblée de 1789, et c'est là sa principale gloire, était entraînée par des vues universelles.

Sans sortir encore du domaine de la pratique, et en laissant à l'écart les droits de l'imagination, les charmes de l'inconnu, l'homme porte en lui la faculté de vivre simultanément de plusieurs existences distinctes dont les exigences souvent contradictoires et les chocs forment, pour les individus comme pour les masses, tout le mouvement et le drame de la vie humaine.

Nous vivons de notre vie personnelle qui, dans

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la manière de l'entendre et de la conduire, n'est pas la moins remplie de difficultés; nous vivons de la vie de famille, ce foyer inépuisable de douceurs et de peines, de ressources et d'obstacles; nous vivons de ce groupe d'amitiés, de relations sociales, de connaissances auquel la langue des homonymies et des équivoques attribue, si pompeusement, le nom de monde. Mais l'homme va plus haut : il vit de cette miilé collective, l'être-peuple, l'homme-nation, que l'Assemblée constituante rétablissait, et qui ouvre la voie à une autre unité plus générale. L'homme participe à toutes sortes de degrés au caractère de ce corps public dont il est membre, au caractère de cette mère-patrie, de cette Jérusalem nationale ; il en reflète les vertus et les défauts, les grandeurs et les faiblesses.

De plus, ef par la divine élasticité de sa nature, l'homme est loin de s'arrêter à cette forme publique de son existence. 11 vit ou est appelé à vivre d'abord par pure théorie, en esprit, et quelque jour en réalité, de cette unité des unités, qui fait l'objet de la plus antique, de la plus savante des prévisions, celle qui promet à toutes les branches et rameaux de la famille d'Adam qu'une même cité sera constituée, une grande Jérusalem, un même corps de nations vivantes par elles-mêmes et intelligentes. C'est pourquoi, dans le premier de mes essais, relatif à d'anciennes institutions, je n'hésitai point à employer le terme à' emboîtement dont vous me verrez, plus tard, étendre l'application à la nature des âmes : « Ainsi s'établit, vous disais-je, mie sorte d'em-

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boitement réciproque de l'unité individuelle, ou de l'homme privé dans l'unité nationale ou le peuple; de l'unité nationale ou du peuple dans l'unité de la! famille humaine, dans le corps entier de la société, l'humanité; et de l'humanité dans la loi universelle et| éternelle. »

En 1789, le nouveau régime qui venait d'êtrel créé et manifesté, le nouveau fait, et avec lui lej peuple français, le nouvel homme, l'un et l'autre étaient encore tout étonnés de vivre, de se sentir. | On prévoit dès lors les tendances, les susceptibilités,] les irritations qui obtenaient la prééminence.

Rien ne pouvait empêcher ce nouvel homme et ce] nouveau fait de se croire incessamment exposés aux] etforts de leurs adversaires immédiats. Ils craignaient, au-dessus de tout, la puissance de l'ancien principe] ou de la forme religieuse, représentée parle clergé; ils craignaient l'activité du vieil homme, considéré] comme l'expression des anciens privilèges, des an-j ciens abus, et aussi comme l'expression de ce faux] orgueil qui devient un signe de la dégénération, et l'é-j puisement des castes.

Ce fut dans ces conjonctures que, sous le titre dej constitution civile du clergé, l'Assemblée constituante] produisit le compromis politico-religieux à l'égard] duquel j'ai à faire usage de mes deux règles soli-j daires, de mes instruments d'appréciation, et qui nous] laissera déjà apercevoir l'entrecroisement si complexe des divers esprits, révolution, réaction, transaction.! Cette Assemblée voulut établir un nouveau lien, uni nouveau moyen de garantie et d'union, ou, pour em-

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ployer la locution figurée qui appartient en propre à mon sujet et qui reviendra souvent, elle voulut assurer un nouveau mariage entre le présent et le passé, entre le temporel ou la question politique des nouveaux jours et le spirituel ou la" condition religieuse de l'ère accomplie.

Rome catholique avait imité Rome ancienne. Elle plaçait sa première force dans une armée nombreuse ; elle recrutait ses légions à vie, et les dénationalisait de manière à les rendre les plus obéissantes à ses ordres et les plus indépendantes d'aucune autre autorité.

A l'inverse de ce procédé, l'objet capital de l'Assemblée constituante fut de nationaliser les légions religieuses de la France, le clergé qui relevait de Rome, le prêtre. En se fondant sur quelques traditions du christianisme primitif, et à l'instar des Églises réformées, ses décrets établirent que les fonctions ecclésiastiques passeraient désormais par le suffrage i

populaire. Elle ordonna immédiatement le retour à ' r l'État, des richesses et bénéfices territoriaux absorbés par le clergé, et elle y substitua des honoraires annuels. Enfin elle exigea du clergé un serment à sa nouvelle organisation et à la Constitution de la patrie.

Mais, dans cette œuvre, il est clair que l'Assemblée constituante, ou plutôt que l'esprit de transaction créait une situation fausse qui serait bientôt fertile en ^tristes résultais. L'Assemblée faisait beaucoup trop, si on a égard à la nature réelle et constitutive de l'Église catholique romaine ; mais l'Assem- 1)1 ée constituante, au contraire, restait beaucoup au-

dessous de la vérité, si l'on regarde Tordre et la suite que les deux points sur lesquels roulent les choses humaines doivent avoir, si l'on y applique la traduction que j'ai faite de cet ordre et de cette suite en disant que toute révolution politique générale, sociale, est nécessairement précédée ou suivie d'une transformation religieuse correspondante.

D'après l'écrivain doué d'une si profonde perspicacité à qui nous devons l'histoire de la Révolution, du Consulat, de l'Empire, la faute, la grande faute de l'Assemblée constituante, aurait été celle-ci : «d'imaginer le serment et de ne pas s'en tenir à emporter la fortune du clergé avec ées privilèges ; de ne pas s'en tenir à substituer un clergé salarié à un clergé propriétaire : il fallait s'arrêter là. »

Mais, soit qu'on examine l'événement au point de vue des causes fatales ou des causes providentielles, le fait est le même : s'arrêter là était à peu près impossible. Jamais le cri provocateur, le cri dominant de la révolution française ne s'était restreint à demander justice contre l'abus des richesses du clergé. Ce cri, qui allait grossissant chaque jour, avait une autre portée. Il ne s'attaquait pas moins à la condition qui faisait dépendre le prêtre et le moine d'un pouvoir extra-national, qui, à tort ou à raison, faisait attribuer aux uns et aux autres la volonté formelle de ruiner, à découvert ou par de sourdes menées, la renaissance des peuples; il s'attaquait avant tout à ce droit divin, à cette religion de l'ère vulgaire ou moyenne qui, par principe formel ou par dogme, faisait des rois enfants de l'Église

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rinstrument matériel ou le bras séculier de la papauté.

Bien plus,, de quelque façon qu'on la conçoive, quelle est la révolution dans l'ordre économique, et une révolution aussi radicale que celle dont la fortune et les privilèges du clergé étaient l'objet, quelle est la révolution étendue aux richesses territoriales et à beaucoup d'autres sources de richesses cjui puisse s'opérer sans toucher à toutes les questions d'organisation intérieure et extérieure, et surtout aux questions de principe.

A moins de se faire illusion ou de ne songer qu-'à l'intérêt du moment,, il n'est donc pas permis de le méconnaître : le fait de substituer un clergé salarié à un clergé propriétaire ne constituait pas seulement un acte de révolution politique; mais il constituait le commencement d'une révolution religieuse. On y atteignait, dans sa base, l'économie que la religion de l'ordre ancien avait produite et développée, et par là on atteignait avec certitude le spirituel ancien qui avait présidé à cette production, à ce développement. La faute, le reproche encouru par l'A-Ssemblée constituante se présentait dès lors et fatalement sous deux .faces opposées dont il importe au dernier point de se rendre compte.

S'il était vrai que les grandes richesses tombées dans les mains du clergé, et qu'on lui enlevait pap violence, fussent le produit d'un envahisseirient ; si, pendant des siècles, Rome avait fait preuve d'usurpation et de captation, si elle avait exploité à cette fin tous les genres d'influence religieuse, les terreurs

liO PARIS ET LA RÉVOLUTION.

les plus exagérées des âmes de même que les espérances; si, dans la plénitude de son pouvoir et de sa liberté , Rome avait fait cela , la faute , la grande faute de l'Assemblée constituante était de ne pas avoir rompu sans retour avec elle, de ne pas avoir donné un grand exemple de moralité à l'univers.

Mais si, au contraire, Rome justifiait sa conduite par la nature de son dogme ; si elle signalait les envahissements prétendus qu'on lui reprochait, comme la conséquence de l'obligation qui avait été imposée à tous les disciples de Jésus- Christ de sacrifier le temporel au spirituel , de donner des témoignages positifs de leur renoncement aux choses de la terre; si elle y voyait une application modifiée du principe de la communauté des biens introduit au sein de l'Église primitive; dans ce deuxième cas, la faute de l'Assemblée constituante se manifestait encore, mais dans un autre aspect. Elle consistait à n'avoir pas cherché assez haut les véritables causes, le véritable germe des illégitimités, usurpations et abus que son active volonté était de faire disparaître. Elle autorisait l'esprit de réaction, les représentants exclusifs du catholicisme romain , à lui dire : « Qui êtes-vous, vous philosophes et hommes politiques, pour devenir nos juges, pour rendre des décisions sur l'origine et la nature religieuse de nos biens? Vous vous réclamez de la foi romaine au moment même oh vous détruisez ce qui en assurait la principale force? Qui êtes-vous, aussi, pour nous imposer un nouveau nom, un nouveau serment, un nouveau baptême? Nous avons cinq ou six noms dis-

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tincts, cinq ou six noms officiels et tous glorieux. D'abord, nous sommes chrétiens, et chrétiens confesseurs de la divinité absolue de Jésus-Christ. Nonseulement nous sommes chrétiens de l'Église divinitaire de Jésus-Christ, mais nous sommes catholiques, mais nous sommes apostoliques, mais nous sommes Romains ; enfin, non-seulement nous sommes Romains, mais les uns d'entre nous sont Romains ultramontains et les autres Romains gallicans. Or, à cette série de noms , de quel droit voulez-vous encore ajouter les noms de constitutionnels et d'assermentés ? »

En parlant de la révolution d'Angleterre, je vous - ai fait observer que cette révolution était proportionnellement restreinte , si on la compare au caractère universel de la révolution française. Toutefois , dans ses limites , je vous ai fait observer aussi qu'elle avait obéi à un esprit plus logique, plus conséquent.

Avant de s'emparer des richesses du clergé et des monastères , Henri VIII avait commencé par accomplir un divorce avec le pape et avec Rome. Il s'était adjugé la suprématie pontificale ; il avait proclamé une Église nouvelle engendrée par le mouvement général "de la réforme.

A part la justice ou l'injustice de l'application, ce prince en appelait souverainement à l'autorité religieuse des Évangiles, à un nouveau système d'interprétation qui enlevait au clergé papal et aux moines les biens dont l'autorité de ces mêmes Évangiles , interprétés d'une manière différente ,

avait provoqué et consacré l'acquisition ou l'usurpation. «

Au demeurant, quelque sentiment que vous soyez disposé à adopter à ce sujet , il est certain que dans son œuvre relative à la question religieuse , l'Assemblée constituante , expression souveraine de la révolution française , fut loin de s'élever au niveau des desseins qui avaient été conçus et déclarés en plein règne de Louis XI Y. Selon l'historien du siècle auquel ce grand prince a donné son nom , <f on avait parlé, sous le cardinal Bichelieu et sous Mazarin, de créer un patriarche français indépendant du pape ; Racine y fait allusion dans son histoire de Port- Royal. Longtemps après Mazarin, ajoute le même écrivain et à l'époque des affaires de l'Eglise gallicane, l'idée de créer un patriarche se renouvela. La querelle des franchises des ambassadeurs à Rome, qui acheva d'envenimer les plaies, fit penser qu'enfin le temps élait venu d'établir en France une Église catholique , apostolique qui ne serait pas romaine. Le procureur général de Harlay et l'avocat général Talon le firent assez entendre en l'année 1687. »

Je vous laisse à rechercher comment on se serait tiré en France d'une Église catholique, apostolique et non romaine. Mais comme ma lettre est déjà trop longue, je m'en tiens aux effets immédiats de ce premier effort de l'esprit de transaction sur l'esprit de pure réaction et sui' l'esprit de pure révolution, dans l'Église et dans l'État.

Au sein de l'Église, une guerre soudaine éclata

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entre les prêtres qui consentirent à la transaction ou au serment national , qui ne le regardèrent en rien comme destructif de leur ministère, et les prêtres dont la conscience restait exclusivement fidèle à la souveraineté et aux inspirations de Rome.

Au sein de l'État, on multiplia les obstacles, les intrigues destinées à faire avorter l'exécution du nouveau pacte. Du côté de l'esprit de réaction, la fougue politique et religieuse ne se contint plus et fit prévoir toutes les violences auxquelles les âmes les plus ardentes, du côté de la révolution, ne manqueraient pas de céder. Chez celles-ci, sous les formes et dans le langage les plus redoutables, cette pensée alla se propageant que, en religion comme en politique, on ne devait plus s'en tenir à de vains accommodements : il fallait plutôt creuser un abînje infranchissable entre le régime de droit divin qui venait d'être atteint jusque dans ses bases, et le nouveau régime dont aucune force au monde n'était plus capable désormais d'arrêter l'accomplissement.

Dans un tableau fidèle et presque vivant de cette situation, qui a été fréquemment reproduit, et qui est dû à un des écrivains les plus modérés de l'époque, à un membre du côté droit , le marquis de Ferrières, on ne pressent que trop l'avenir. « Toutes les conversations, dit -il, ne roulaient plus que sur le serment du clergé. On aurait cru que les destinées de la France et le sort de tous les Français dépendaient de sa prestation ou de sa

non-prestation. Les hommes les plus libres dans leurs opinions religieuses , les femmes les plus décriées par leurs mœurs devinrent tout à coup de savants théologiens , d'ardents missionnaires de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine. Les I dévotes colportaient des écrits de maison en maison. On montrait aux uns le clergé triomphant, l'Assemblée dissoute, les ecclésiastiques prévaricateurs dépouillés de leurs bénéfices , renfermés dans les maisons de correction, les ecclésiastiques fidèles couverts de gloire, comblés de richesses. Le pape allait lancer les foudres sur une assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats. Les peuples, dépourvus de sacrements, se soulèveraient, les puissances étrangères entreraient en France, et cet édifice d'iniquité et de scélératesse s'écroulerait sur ses propres fondements. »

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