NOUVEAUX CULTES
LETTRE XV
Essais ou simulacres de nouveau culte sous la Convention nationale et jusqu'à l'ouverture du xix* siècle; observations générales.
L'acte politico-religieux qai sortit de l'Assemblée constituante le 12 juillet 1790, a fourni un sujet d'application à l'une des deux règles vers lesquelles cette première partie de mes lettres doit ramener sans cesse votre pensée. Les événements ultérieurs, les essais de nouveau culte ne relèvent pas moins de l'autre règle. Ils commencent à prouver, ou plutôt à nous avertir que toute transformation religieuse n'est viable qu'à la condition d'emporter le sceau providentiel, que si elle apparaît avec une suffisante vérité, comme le produit naturel , légitime et prévu d'une sève originelle et créatrice.
Mais avant de toucher à l'historique et au sens intime de ces simulacres de culte provoqués par la Convention nationale, sous l'influence personnelle de Robespierre, et pendant le Directoire, quelques observations générales ne sont pas à négliger.
Vous aurez remarqué, sans doute, qu'entre les différents esprits auxquels j'attribue le rôle essentiel dans l'histoire de notre temps, je ne fais pas apparaître l'esprit de conservation, dont le nom cependant est si
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familier à la langue politique et religieuse. Je me suis appliqué à mettre en regard l'esprit de pure révolution, représenté spécialement par Paris, de réaction, représenté par Rome, et l'esprit de .transaction secondaire, d'accommodement à la surface ou d'expédient, formulé dans diverses espèces de traités et de compromis entre l'un et l'autre. L'action réciproque de ces impulsions , de ces esprits différents, leurs vicissitudes successives, les courants les plus contraires oii ils nous entraînent chaque jour, m'ont paru assujettis à un dessein supérieur et défini. En religion comme en politique, leur destination est de faire jaillir une impulsion distincte, une impulsion nouvelle, qui a son œuvre propre à accomplir, ou sa Jérusalem à produire, et que, par ce motif, j'ai appelée l'esprit de réédification universelle.
11 est hors de doute que l'esprit de conservation exerce toujours l'influence la plus étendue et la plus durable. L'homme naît vite , l'homme meurt vite , et entre ces deux termes tout son temps , son intelligence, son énergie s'emploient au service de sa propre conservation. Il en est de même de toutes les unités collectives , de tous les corps auxquels l'homme concourt : nations, empires, sectes, églises.
Néanmoins, lorsqu'on arrive à des époques de transition à des époques telles que la nôtre, qui succèdent à ces mouvements manifestes de destruction et de fin, dont la Convention nationale a été parmi nous l'instrument le plus terrible, le plus mystérieux, une raison s'oppose, ce me semble, à placer l'esprit de conservation sur le premier plan. Pour que cet
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esprit s'exerce avec plénitude, la condition préalable, la condition nécessaire après une destruction, après une fin, est une nouvelle naissance, un enfantement complet, une réédification reconnue et consacrée. Jusque-là, l'esprit de conservation peut bien faire acte de présence ; mais il ne compte pas, il voudrait en vain compter comme un des pouvoirs, comme un des personnages figurés, les plus actifs. 11 doit attendre son tour, et viser à un nouveau règne ; mais pour y réussir et pour rendre ce règne glorieux , son premier acte d'intelligence est de ne pas trop le précipiter.
Après cette observation , nous nous retrouvons devant la Convention, au spectacle de la lutte politique et religieuse engagée entre l'esprit de révolution qui vient de naître et qui marche, et l'esprit de réaction qui, sous l'apparence de se défendre, a pour principal objet de reprendre l'offensive, d'ôter à son adversaire tout moyen de s'établir, de se conserver. Sous ce rapport, une nouvelle et grande différence existait entre celui-ci et celui-là. L'esprit de réaction n'a rien de formel à imaginer, à essayer, à inventer. 11 a un thème tout fait; sa tradition est établie. Son zèle s'applique à raviver cette tradition, à revenir sur le passé immédiat, à effacer tous les signes de rupture, à combler tous les abîmes. Au contraire, et par nature, l'esprit de révolution est forcé de changer, d'imaginer , de tenter autre chose que ce qui est établi et ce qui vient de la tradition.
Telle est, par conséquent, l'origine des nouveaux cultes dont la révolution française, dès son début, va nous offrir le curieux simulacre. Plus d'un his-
torien a jugé trop sommairement ces actes et événements officiels. On s'est contenté d'en attribuer les causes à des passions indignes ou à des théories absurdes et étroites. Mais dans une œuvre aussi vaste, aussi providentielle que la révolution française, dans une œuvre qui tient à la fois d'une éruption volcanique , d'une expiation lamentable et d'un riche enfantement, nulle circonstance n'est vaine. Chacune a sa raison indépendante des passions privées. Évidemment il y aurait folie à s'arrêter aux nouveaux cultes tentés dans le premier feu de la révolution, comme si l'on avait à examiner des institutions réelles ou des ombres d'institutions; mais il y aurait une égale faiblesse à n'y pas discerner des signes lointains, des avertissements relatifs à un travail qui ne peut être accompli qu'après avoir traversé les phases les plus différentes.
Je ne crains pas d'y revenir : Dieu lui-même, en créant le monde, a commencé par cacher sa pensée sous la forme d'un épouvantable chaos. En religion comme en toute autre matière, l'humanité n'obtient la véritable inspiration, et n'arrive aux grandes conceptions et opérations de l'esprit, qu'à la suite de tâtonnements, d'épreuves, d'initiations réitérées. Longtemps avant de se reconnaître, avant de donner son premier jet, l'homme de l'art, dont le génie développe un jour sur la toile les scènes les plus brillantes ou les plus dignes d'émouvoir, a crayonné au hasard et sur des pans de murs une foule de figures bizarres.
D'ailleurs , en matière de rénovation religieuse,