‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 31 sur 80 · NOUVEAUX CULTES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX CULTES

VOUS n'êtes pas à croire, je le suppose, que jadis, au sein de la Judée , le christianisme ou messianisme actuel se soit produit avec une spontanéité absolue. Bien loin de là, sa manifestation heureuse, sa réussite, avait été précédée par des efforts malheureux , par des crayonnements confus , par des essais incohérents et avortés. Vers cette époque, et dans l'ancienne Jérusalem, il surgissait chaque jour presque autant d'esprits actifs, ardents, qui aspiraient au titre de Christ ou d'instrument de libération , qu'on en voit apparaître aujourd'hui dans nos cités qui aspirent aux titres de puissants agitateurs, de régénérateurs de la société entière. Alors, comme aujourd'hui, les uns et les autres ne s'épargnaient point et se traitaient au contraire assez rigoureusement. On ne peut mieux en juger que d'après les paroles placées dans la bouche de Jésus par le plus tendre de ses apôtres, par le plus mystique des évangélistes : « Tous ceux qui sont venus avant moi , s'écriait le nouveau maître, n'étaient que des brigands et des voleurs, moi seul je suis la bonne porte. »

LETTRE XVI

Époqiic delà Convenlîon nalionale; prédications de l'atliéisme et 1 différence entre l'athéisme relatif et l'athéisme absolu.

La religion dit que « toute puissance vient de Dieu. » Il faut donc faire remonter jusqu'à lui la Convention nationale, cette puissance si grande, si terrible, si vengeresse.

La langue destinée à exprimer les intérêts du ciel et la langue de la terre ont également deux manières de présenter les événements. Dans te langage religieux, Dieu permet certains actes ; il en autorise, il en exige d'autres. Dieu veut la justice pour tous, la bonne harmonie, les sacrifices mutuels, la liberté la plus étendue de corps, d'esprit et de cœur. Dieu permet les malignités, les superstitions, les mensonges, les trahisons dont la terre est remplie ; il permet les vertiges des princes, la versatilité des peuples et toutes leurs conséquences.

De même, dans le langage de la philosophie et de l'histoire, c'est une affaire d'expliquer les événements du monde, et une autre atfaire de les justifier. On explique et on ne justifie pas la mort de Socrate qui, dans Athènes et au nom des divinités établies, fut condamné pour s'être tourné vers l'unité de l'Etre, le

propre principe des Juifs. On explique et on ne justifie pas la mort de Jésus-Christ qui, dans Jérusalem et sous le coup des difficultés intérieures les plus nombreuses, aurait été condamné par le rigorisme spirituel pour s'être tourné, ne fut-ce qu'en apparence, vers la religion des Grecs, pour avoir imposé à Dieu une forme d'homme. Dans le cours de l'ère vulgaire et moyenne, on explique le massacre des Albigeois, la mort de Jean Huss et de Jérôme de Prague, l'inquisition, les auto-da-fé, la Saint-Barlhélemy, et nul ne les justifie.

Dans la Convention nationale aussi il est une foule d'actes qu'on explique et que la charge de justifier serait beaucoup trop lourde. Pour ce qui est des événements successifs où la question religieuse se trouve engagée, aucune obscurité ne planera sur les causes qui ont poussé à transformer la négation de Dieu en culte presque public, qui ont fait exalter l'athéisme dont il existe, depuis un temps immémorial, une espèce absolue et une espèce relative.

Après ce culte de négation, nous ne saisirons pas moins les causes qui incitèrent à frapper à la porte de la philosophie pour en obtenir un culte positif, pour lui demander le nom des divinités à introduire dans la religion d'ère nouvelle. Nous reconnaîtrons également pourquoi le plus terrible dictateur de la Convention. RobespieiTe, devint en affaires religieuses une puissance de réaction , et dans quel dessein il rendit avec pompe à l'idée de Dieu le caractère officiel. Enfin , les raisons ne manqueront pas non plus pour expliquer comment ces essais ou ces simu-

lacres de nouveau culte n'eurent d'autre elTet que de réimprimer à la réaction religieuse, au principe consacré du régime ancien, une force, une autorité et même une légitimité qui, sous le Directoire, détermina à tenter un autre essai, et à s'adresser directement à la morale pour en obtenir le nouveau culte.

Dans des proportions plus étendues, la révolution française marchait en partie sur les traces de la révolution d'Angleterre. La mort tragique du petit-fils de Marie Stuart, de Charles I"", avait provoqué de loin la mort de Louis XV L

A proprement parler, dans ces affreuses catastrophes, ce n'était ni l'homme; ni même le roi qui avait reçu le coup fatal. Le sacrifice se consomma pour enlever à jamais toute possibilité matérielle et morale de revenir en arrière. On en fit le témoignage irrémissible de la chute réservée h la royauté de droit divin. Or, au sein de la révolution, ou de Paris, ce seul nom de droit divin emportait l'idée d'une solidarité fatale entre l'ancienne royauté et la religion de Rome. La mort de l'infortuné Louis XVI n'atteignait que l'expression séculière ou la représentation politique de la théorie depuis si longtemps prépondérante ; elle n'en détruisait pas le principe. Dans la Convention nationale, on s'imagina donc de s'en prendre à Dieu , d'oii cette théorie découlait ou était censée découler. La logique de l'Assemblée ne se montrait ni moins serrée, ni moins inflexible que celle des représentants de la politique religieuse de Rome , dans les grands jours de sa force.

Mais, dans la Convention, l'erreur formelle des novateurs religieux était celle qui, aujourd'hui encore, est commune à la généralité des intelligences les plus calmes, les plus saines. On a fait le procès exclusif au droit divin ; on a supposé que son avenir était épuisé , que son germe spirituel n'avait plus aucune raison d'être, qu'il restait impuissant à se créer un nouveau règne et de nouvelles formes.

Au contraire, je vous l'ai affirmé, et les preuves afflueront : le droit divin de l'Écriture existe en soi, et aujourd'hui plus que jamais il a des titres aussi fondés, aussi justes que le droit populaire. Il existe, indépendamment de toutes les formes extérieures qui, jusqu'ici, lui ont été appropriées, indépendamment de la forme judaïque, des formes du christianisme ou messianisme catholique, grec, protestant, indépendamment de la forme mahométane.

Ce fut par conséquent et avant tout pour se délivrer du principe qui avait servi de pierre angulaire à la royauté renversée et à tout le régime ancien, que, à l'époque de la Convention, on s'attacha à prêcher hautement l'annihilation, la négation entière de Dieu. On se fit gloire d'un athéisme devenu en quelque sorte officiel; l'essai fut tenté d'élever cet athéisme au niveau d'une rehgion populaire. Plus d'un orateur, et Dieu sait dans quel langage, se fit un mérite de reproduire en place publique l'attitude d'Ajax menaçant la majesté de Jupiter. Après avoir demandé à grands cris aux foudres d'en haut de tomber à l'instant sur eux , ces orateurs aimaient à conclure de l'aflectation du ciel à ne pas accepter leur défi, que

13i PARIS ET LA. KÉVOLUTION.

nul être souverain n'existait, nulle autre règle, nulle autre loi, que les vœux désordonnés de la foule environnante.

Hâtons-nous pourtant de convenir que la plupart de ces clameurs exprimaient beaucoup moins qu'il ne semblait. Quand un homme violent cède à un accès de colère, ses lèvres se plaisent à réunir, à laisser déborder les termes les plus outrageants contre l'objet qui l'irrite. Mais dès que le bouillonnement de son sang est apaisé, ces paroles, à ses propres yeux, perdent soudain toute leur importance. Chez le grand nombre les prédications de l'athéisme ne représentaient que le dernier cri, ou l'expression la plus outrée du ressentiment qui s'était manifesté, de toute part, contre toute influence monacale et cléricale.

Il existe d'ailleurs entre l'athéisme absolu et l'athéisme relatif une distinction qui, dans la suite et fréquemment, nous sera d'un grand usage.

L'athéisme absolu n'exige guère une longue attention. C'est une prétention dépourvue d'aucun fondement, une simple vanité. Ainsi, lorsqu'un homme déclare fièrement que pour lui le monde est un eflet du hasard, il ne réussit à rien de plus qu'à changer le nom de la cause invisible et suprême. Tout reste dans le même état qu'auparavant. D'après la nouvelle acception du mot, le hasard devient le principe de l'ordre, de la régularité, de la majesté que le monde dévoile. L'intelligence humaine ne doit pas moins se résoudre à chercher, à connaître les admirables lois de ce hasard-, et à puiser sans cesse à leur

aspect la preuve religieuse la plus certaine des limites de son esprit, des limites de son action , le sentiment de sa faiblesse.

L'athéisme relatif est tout autre. Dieu n'est pas seulement un être et une puissance, il est aussi un principe pratique, un principe social: et c'est dans cet aspect que nous aurons à l'envisager plus tard et autrement qu'on est dans l'habitude de le faire.

Pour le moment, il suffit de nous rappeler que le mot Dieu, le Deus des l^atins, qui, dans notre langue et grammaticalement parlant, a obtenu la suprématie, n'est nullement sorti du domaine sacré. 11 doit sa première origine à un des noms que les Grecs attribuaient au grand Jupiter. Dans l'antiquité païenne, le mot Dieu s'appliquait indistinctement à l'objet bon ou mauvais d'un culte quelconque. "On disait le Dieu de telle ou telle contrée, le Dieu de tel ou tel peuple, le Dieu de telle bourgade, de tel temple. Par suite, les hommes qui se déniaient la puissance de leurs divinités respective.-, et qui entraient en lutte à cette occasion, se trouvaient être, les uns par rapport aux autres, des espèces d'athées.

C'est ainsi que l'accusation relative d'impiété, d'athéisme, fut une de celles dont la société païenne poursuivit avec le plus d'acharnement les chrétiens primitifs, qui s'en faisaient un titre d'honneur. Bien avant les jours des chrétiens, le gros des populations asiatiques et européennes, qui étaient habituées à se prosterner devant toutes sortes de divinités, en avaient agi de même à l'égard des Juifs. On les signalait partout comme une race obéissant à

une pensée de haine contre tous les dieux et de renversement, comme une race impie, sacrilège et surtout athée.

C'est aussi dans ce sens purement relatif qu'une parole a été prononcée de nos jours et a obtenu un grand retentissement, savoir, que la loi doit être comme athée, autrement dit qu'elle ne doit revêtir aucune forme religieuse spéciale, afin de se trouver entièrement libre de les protéger toutes et de les refréner.

Mais de quelque manière qu'on envisage l'athéisme systématiquement prêché à l'époque de la Convention, le trait le plus singulier nous est fourni par l'histoire de cette secte.

Un de ses principaux écrivains eut à cœur de lui assurer une tradition antique , une noblesse d'origine et une chaîne non interrompue d'illustrations. Dans ce dessein, il composa et mit au jour un dictionnaire où , plus que partout ailleurs , une foule de noms anciens et modernes durent être grandement surpris de se rencontrer. En effet, à la tête des athées, l'auteur de ce livre (Sylvain Maréchal) rangea les patriarches Job et Jacob, Jésus -Christ et le Saint-Esprit, saint Paul, saint Jean, saint Augustin, Pascal, Malebranche, Bossuet, Fenélon et bien d'autres. On citerait difficilement un exemple plus inattendu de cette nécessité de suite à l'égard du passé, qui ne peut jamais être séparée en tout point de la nécessité de rupture.

LET'JRE XVII

Essai de nouvelle religion demandé à la philosophie, ou culte olliciel de la Raison, la Vérité, la Nature.

Après la tentative de déification de Tathéisme, qui avait eu pour principal objet d'atteindre plus à fond les théories de droit divin, une autre manifestation éclata dans le sein de la révolution, que je considère ici dans son mouvement abstrait, et en dehors de toutes les passions qui s'y développèrent. Après un culte de négation, on se tourna vers un culte positif. La philosophie se vit mise violemment en demeure de fournir les premiers éléments de ce culte, d'indiquer les puissances idéales qui seraient appelées à former les personnes divines ou les divinités de nouvel avènement.

Les agitations de toute l'Europe en cette présente année 18/i8 m'obligent d'attacher plus d'importance qu'en aucun temps à ce premier mouvement de la révolution, et à la condition déjà signalée, d'après laquelle, depuis lors jusqu'à aujourd'hui, les mêmes causes amènent les mêmes effets. Chaque fois que, d'une façon ou d'une autre, on s'applique à rendre une vie nouvelle, une autorité officielle à la forme religieuse du régime ancien, chaque fois que les pouvoirs nouveaux.

138 PAins ET LA RÉVOLUTION.

sortis de la révolution ou de la réaction se proposent de chercher, sous son abri, un principe de suite, nos annales écrites et la marche visible des événements concourent à l'attester, un contre-coup se produit ou se prépare. En fait ou en esprit, par impulsion spontanée ou avec volonté, il surgit presque immédiatement des efforts opposés, des contre-projets, des aspirations à de nouveaux symboles, à de nouvelles assemblées ou églises, à un nouveau culte. En se répétant, en avançant, ces manifestations acquièrent des proportions plus étendues. L'on ne recule jamais, en apparence, que pour gagner ensuite et à l'improviste plus de terrain. Enfin, chose étrange, qui apparaîtra mieux dans les progrès de mon exposé, on s'adresse successivement à toutes les parties du domaine de l'esprit, pour en retirer la force d'enfantement qu'elles ne possèdent point; mais on néglige, on dédaigne la sève, la source qui est le plus en état de fournir cette force, et qui, pour avoir une pleine efficacité, ne doit venir, toutefois, qu'en dernier lieu dans le cours des initiations, des épreuves.

A vouloir personnifier des puissances abstraites , à vouloir déifier des noms philosophiques, on doit avouer que ceux dont les nouveaux religionnaires de la Convention firent choix, les noms de la Raison, la Vérité, la Nature avaient certainement le plus de droits au respect public et à la recoimaissance spéciale des nouveaux jours. Dans les siècles précédents, au nom de la raison, une guerre féconde avait été déclarée aux préjugés de tous genres qui pesaient sur le génie humain, et (]ui en limitaient l'essor; elle avait été

déclarée à toutes les superstitions, à tous les abus ressortant du fanatisme.

Au nom de la Vérité requise de s'exprimer clairement, sans détour, la guerre avait été déclarée à tous les procédés mystérieux , à toutes les théories de restrictions et d'infaillibilité, à toutes les formules de convention, sous l'empire desquelles le temps le plus précieux se perdait à ne faire preuve que de subtilité, à se débattre dans le vide.

Enfin, au cri de la Nature, on avait attaqué de front rétat factice d'une vieille société couverte de fard, d'une société où, malgré de nombreuses et belles exceptions, l'homme des classes privilégiées était loin de servir aux autres hommes d'exemple, d'encouragement et de fraternel appui, où l'on semblait, au contraire, s'être dérobé aux impulsions, aux sentiments et à la véritable dignité que le Créateur lui-même a attachés, pour jamais, à la nature humaine.

Mais si la nouvelle tentative offrait le moyen apparent d'anéantir soudain l'influence du passé , de l'atteindre à sa vraie racine, qu'en adviendrait-il dans un avenir prochain? Quel avantage trouverait-on à avoir opposé ces personnifications idéales, cette triple déesse à la majesté de l'Etre éternel, au principe de toute création morale et sociale, au droit de l'unité infinie? Comment ne pas s'apercevoir que la prétendue innovation serait fertile à son tour en subtilités, qu'elle pourrait provoquer tôt ou tard des débats assez analogues h ceux qui ont fait tant de bruit dans le monde de la religion, lorsqu'il s'est agi de

décider si l'Esprit procédait du Père et non du Fils, s'il procédait du Père et du Fils, de l'un sans l'autre ou de l'un avec l'autre?

De quel droit, en eiïet, la Raison se verrait-elle placée avant la Vérité, avant la Nature? Était-ce la nature qui procédait de la raison et de la vérité, ou la vérité et la raison qui procédaient d'elle-même? De plus, si ces trois déesses, appelées à engendrer en commun la liberté, se reconnaissaient égales et sœurs, quel était leur foyer paternel? Il faut bien que des. sœurs remontent de quelque façon à un même principe, à un même père.

Ce fut le 20 brumaire an II , correspondant au 10 novembre 1793, que l'église de Notre-Dame ressentit un frémissement inaccoutumé. Le nouveau culte décrété par la Convention s'imposa, avec une certaine solennité, aux voûtes de l'antique cathédrale.

Jadis, mais sous des conditions qui ne sauraient être comparées, les premières Églises du christianisme arrivé à l'état de puissance publique , de puissance ofTiciellc , s'étaient implantées dans les temples de l'ancienne religion, et dans les vieilles basiliques.

Peu de jours avant l'ouverture du nouveau culte, un triste spectacle avait été offert dans le sein de la Convention. L'évêque assermenté et métropolilain de, Paris apporta une renonciation formelle à ses titres, et même à sa foi. D'autres membres de l'Église, diton, et quelques ministres protestants participèrent ai l'éclat de cette apostasie. Ils témoignèrent hautement « de leur bonheur h assister aux funérailles des préjugés, à voir luire enfin le jour de la raison et à ne

plus reconnaître d'autre culte que celui de la liberté. »

On a évalué à plus de treize cents le nombre des églises qui, sur tout le sol de la France et dans le court espace de vingt jours, furent changées en nouveaux temples. Rien n'y aiguillonnait autant la curiosité populaire que l'apparition et l'attitude des femmes drapées à l'antique qu'on appelait, de gré ou de force, à représenter la Raison.

Selon l'usage, une masse incroyable d'adresses de félicitations arriva de tous côtés à la Convention nationale. On la remerciait d'avoir brisé les dernières chaînes du fanatisme.

Mais si, par essence, cette nouvelle tentative, ce culte de la Raison, étranger à toute tradition directe, et privé d'aucune sève religieuse, n'emportait aucune chance de vie, que ne devait- il pas en résulter alors qu'en venant au monde il était le plus disposé à se désobéir à lui-même , et à marcher au rebours de son titre? D'ailleurs, aurait-il eu le désir d'y rester fidèle , trop d'obstacles se rencontraient sous ses pas; des adversaires trop redoutables avaient intérêt à le voir tomber avec rapidité dans un abîme de folie et de honte.

Fréquemment vous avez rencontré sculptées, dans les vieilles églises, de bizarres figures d'hommes, d'animaux qui affectent les postures les plus extraordinaires. Vous vous rappelez également un bon nombre d'anciennes fêtes populaires où ces mêmes figures et ces animaux se trouvaient reproduits dans de grandes dimensions. C'était jadis une manière d'atteindre, do frapper, le paganisme et toutes les religions vain-

eues. Le culte vainqueur ne leur épargnait ni le ridicule, ni le hideux, ni l'obscénité des formes.

Malgré l'extrême différence des temps, le nouveau culte n'eut rien de si prompt que de réaliser tout ce qu'il y avait de fâcheux dans ces exemples. Cependant le droit et le respect des vaincus forment une des principales conquêtes et des principaux devoirs de notre ère nouvelle. Sous quelque nom et dans quelque ordre que ce soit, il n'y a plus de succès sérieux que ceux qui assurent à tous les mêmes avantages.

Aussi me servirai-je des termes justement plaintifs inspirés à un témoin oculaire par les violences presque sauvages des sectateurs supposés de la Raison. « Les cérémonies catholiques, dit-il, se virent transformées en cérémonies grotesques ; les ministres de la religion étaient représentés avec des emblèmes qu'on croyait propres à les couvrir de ridicule et d'horreur, comme des marottes, des poignards. D'autres mêlant à des foi;mules liturgiques des actions cyniques et des propos crapuleux, marchaient couverts d'ornements sacrés dont on chargeait également des chiens, des boucs, des porcs et presque toujours des ânes. »

Cette dernière figure, en effet, l'âne chargé d'ornements, avait été la plus accréditée aux jours de Luther. La réforme en avait fait l'expression symbolique de la nouvelle Babylone, de l'Église romaine; elle l'employait à représenter les superstitions, l'ignorance des Écritures, les corruptions qui étaient attribuées alors, et sans réserve, au régime papal.

Mais il ne fallut qu'un espace de huit mois pour mettre fin à ce simulacre de culte. Entre les circonstances de sa chute, nulle n'importe plus à l'autorité de nos règles solidaires cpe d'avoir inspiré une protestation en faveur du droit de suite à l'homme de la révolution le plus exclusif, le plus sombre, le plus ardent à rompre avec le passé.

Afin de mieux échapper à la rivalité de ses anciens amis, les instigateurs du culte de la Raison et les promulgateurs de l'athéisme, Robespierre va se jeter dans la question religieuse et y devenir un instrument actif de réaction.

LETTRE XVIII

Réaction ofTicielle en matière religieuse ; fête de l'Être suprême et dessein présumé de Robespierre.

Pour éclairer les principes et mieux nous faire l'idée de leur succession, vous vous êtes déjà aperçu que si je m'adresse aux événements, ce n'est jamais qu'afm d'en déduire une signification générale. L'histoire personnelle et même le nom des hommes qui y ont pris le plus de part, restent en quelque sorte étrangers à mon sujet. Néanmoins, je me vois forcé de

m'écarter de cette première condition, toutes les fois que les événements et les hommes s'identifient. Serait-il possible de parler de la réaction que la révolution, arrivée à son plus haut degré de paroxysme, a opérée contre elle-même en matière religieuse, serait-il pos-

sible d'en venir à la fête de l'Etre suprême, correspondant au mois de juin 179/i, sans prononcer le nom de Robespierre, sans s'arrêter aux desseins présumés dont cette solennité n'aurait été que le premier acte, le premier signal?

Tout éphémère que soit à l'égard de Robespierre le succès de sa conception, il n'est pas moins vrai qu'aucun autre acte de la première révolution n'a touché d'aussi près aux deux nécessités inévitables pour toute époque de passage.

Dans la cérémonie de 179/i, qui servit le plus à rendre de la force à l'ancien esprit et à le justifier, le dictacteur céda à une double impulsion. 11 ne s'en tint pas à admettre que la nature et l'étendue de la révolution française réclamaient une rénovation manifeste dans l'institution religieuse ; mais il sembla entrevoir aussi, quoique confusément, que cette rénovation ne saurait être obtenue sans remonter à la propre sève, à la source de la religion, au principe antérieur et supérieur à toute chose,] à l'Être.

Le sceau de l'impuissance venait de marquer h nouveau culte dédié à la raison, la vérité, la nature. Un cri de réprobation unanime s'élevait contn les abus dont il avait été l'occasion. Robespierre voulut prendre pour lui l'honneur de porter le couj

décisif à ce corps qui expirait presque avant de naître; il ambitionna de se faire proclamer comme le restaurateur de Dieu. Si, par un retour subit, la hache fatale, lasse de lui obéir, ne se fût pas dirigée contre sa tête, il existe des données assez nombreuses pour lui supposer un vaste dessein ; il aurait eu l'arrière-pensée de se créer une dictature, un empire, un règne pontifical.

Après avoir prononcé, au nom du Comité de salut public, le discours célèbre qui est présent à votre mémoire et dont j'aurai pourtant à reproduire bientôt quelques fragments, Robespierre enleva par acclamation un décret rendu sous l'autorité du peuple français. Ce décret, qui abolissait le culte de la Raison, comme entaché d'athéisme, garantissait le retour à l'existence de l'Être suprême et à l'immortalité de l'àme. Afin de mieux consacrer cette grande résolution, une fête pompeuse y était annoncée et confiée, pour la décoration extérieure, au peintre David.

On n'en sera pas étonné : au premier bruit de la chute réservée au culte de la Raison, les adresses envoyées de tous côtés à la Convention, pour la féliciter, ne furent ni plus ni moins nombreuses qu'au moment de l'inauguration de ce culte.

Au sein des populations considérables on trouve toujours une multitude disposée soit à proclamer, soit à renier toute chose, un jour la liberté, un autre jour le despotisme, ce matin la lumière et demain l'obscurité. Mais dans cette masse successive d'adresses, les unes favorables au nouveau culte, les

autres contraires, une circonstance bizarre se reproduisit fréquemment. Malgré la plus ardente passion de nouveauté et malgré l'antipathie exprimée contre les antiques sources de la religion, on se plaisait à . en employer les formes, à en invoquer les images.

Quelque temps avant l'établissement des temples de la Raison, la députation d'une des sections de Paris s'était pi'ésentée à la Convention nationale. Elle avait pour mandat d'y tonner contre les intrigues ourdies par l'ancien clergé ou en son nom, et de provoquer la déclaration d'un nouveau culte : « L'air que les druides rebelles ont respiré, disait l'adresse déposée par cette députation, est plein de leur génie libcrticide qui se propage dans l'ombre. Aux athlètes du fanatisme opposons les athètes de la raison, qu'à côté de la montagne de Sion s'élève la montagne constitutionnelle, nouvel Etna. «

Mais, par un contraste formel avec cette allusion dénigrante à la montagne de Sion, une nouvelle adresse fut apportée aux représentants de la Montagne par une autre section de Paris, après la chute du culte de la Piaison et les décrets qui en signalaient les adeptes comme des fauteurs d'athéisme, a Montagne sainte, disait cette adresse, Sinaï protecteur ! reçois aussi nos expressions de reconnaissance pour tes décrets sublimes. C'est de ton sein bouilloimant qu'est sortie la foudre salutaire qui, en écrasant l'athéisme, donne à tous les vrais républicains l'idée consolante de vivre libres sous les yeux

de l'Etre suprême et sous l'attente de l'immortalité de l'âme. »

Pendant le mois consacré aux préparatifs de la fête, tous les mémoires du temps s'accordent à témoigner du grand changement qui s'était opéré dans la personne de Robespierre. Loin de se confier à ses anciens amis, on le voyait pensif, concentré et comme en proie à toutes les perplexités qui servent de prélude à de grandes décisions. Mais ce qui est plus digne de remarque et ce qui provoqua l'étonnement général, c'est que la seule perspective d'aborder la question religieuse, de se placer sous ce rapport comme juste milieu au sein de la Convention, avait imprimé au langage de Robespierre un caractère inattendu. Tout à coup sa voix s'était dépouillée de la sécheresse habituelle* qu'on lui reprochait; elle avait perdu la froideur de l'acier.

Sa harangue en faveur de l'Etre suprême prouva du moins que, aux ^eux de Robespierre, la révolution était déjà incertaine, chancelante sur sa base exclusivement politique. Elle avait besoin d'un antre appui, plus sûr que celui qui venait d'être cherché dans les temples de la Raison. L'intérêt, le prestige déterminés par sa chaleureuse inspiration tinrent surtout à l'attitude de l'orateur dont le regard se tournait alternativement vers l'extrême gauche et vers l'extrême droite de l'assemblée. Tantôt sa parole atteignit les fauteurs de l'athéisme, au nombre desquels, avec une ironie calculée, Robespierre s'attachait à rejeter ses amis, ses confidents jusqu'alors les plus intimes, les principaux promoteurs du culte de la Raison. Tantôt il prit à partie les prêtres de la forme religieuse adaptée à l'ordre ancien et toutes les formes religieuses établies.

« Oui t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la Divinité n'existe pas, s'écrie-t-il, ô toi, qui te passionnes pour cette aride doctrine et qui ne te passionnes jamais pour la patrie? Quel avantage trouvestu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et. la vertu.».. Qu'y a-t-il de commun entre les prêtres et Dieu? Combien le Dieu de la nature est dilTérent du Dieu des prêtres ! Je ne connais rien de si ressemblant à l'athéisme que les rehgions qu'ils ont faites.

A force de défigurer l'Etre suprême, ils l'ont anéanti

autant qu'il était en eux Ils l'ont traité comme

jadis les maires du palais traitaient les descendants de Glovis, pour régner en son nom* et se mettre à sa place. »

Or, dans le même temps qu'on lui entendait tenir ce langage et que son œil , habituellement terne et sombre, laissait apercevoir de l'exaltation, beaucoup d'autres circonstances semblaient coïncider avec la nouveauté présumée de ses desseins, avec l'espoir de créer une dictature, un empire, une république pontificale. Robespierre, à peine ûgé de trente-cinq ans,{ ne dédaignait pas d'être entouré d'un assez grand nombre de femmes dont plusieurs apparlenaient auxlj classes distinguées de la société, et qui professaient! pour lui une sorte de culte. H avait des relations avec| une prétendue illuminée, la fameuse Catherine ïhéote,( qui se disait mère de Dieu, qui annonçait la venucji prochaine d'un nouveau Messie , et appelait haute-i^ ment Robespierre son fils. Des prophéties dont \ei\l termes mystérieux semblaient imposer au diclatcuiji

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un rôle surnaturel, étaient répandues parmi le peuple. Que serait-il clone arrivé, si les desseins que je vous signale étaient réellement ceux de Robespierre ; si , au lieu d'aboutir au directoire , au consulat , à l'empire, la révolution française eût engendré en sa personne un pouvoir souverain composé du double élément politique et religieux? En y mettant toutes les réserves convenables, deux conséquences dilTé- . rentes, deux lignes de conduite eussent forcément découlé de la réussite de son plan. Ou bien, le pontife dictateur aurait eu en vue de régénérer son règne, d'expier le titre de bras vengeur, de bourreau, qu'il avait accepté jusque-là avec une rigueur si fatale et si profondément réfléchie. Dans ce premier cas, sa voix aurait promulgué que désormais tout sacrifice de sang était fini, que, sous de nouveaux auspices, la révolution renonçait à se nourrir de victimes humaines. Ou bien, si l'habitude et le désir des proscriptions l'eussent emporté, ses coups ultérieurs contre les hommes et les partis que l'emphase de son langage appelait les contempteurs de la révolution et les déserteurs de la vertu , auraient acquis, auprès des masses entraînées, tout le poids des arrêts du destin. Par malheur les précédents ne lui auraient pas manqué. Sans parler des tristes exemples puisés dans la vieille Jérusalem, le nouveau maître pontifical de Paris n'aurait eu qu'à demander à Rome et à tourner à son usage plus d'un décret signé contre les contempteurs de la foi et les déserteurs hérétiques de l'Eglise.

Mais le fait qui domine tous les calculs de pro-

habilités ou le vague des suppositions, c'est que le Dieu antique des Écritures, l'Etre suprên^ie, T Infini ne se montra nullement jaloux de livrer à ce nouveau mandataire la force, la gloire et l'avenir de son nom. Bien loin de là, le jour que Robespierre attendait comme l'aurore d'une nouvelle puissance marqua fatalement sa chute, et fut l'avant-coureur de sa mort.

Dans le programme si connu de la fête, les formes symboliques qui en résumèrent l'esprit, les trois statues colossales composées de matières inflammables et représentant l'Athéisme, la Discorde, l'Égoïsme, sont les seules à nous offrir quelque intérêt. Après avoir été embrasées sous la niiiin du dictateur, leur destruction, au milieu du jardin des Tuileries, laissa apparaître mie autre figure, celle de la Sagesse, qui, selon les récits du temps, ne sortit de l'épreuve que fortement endommagée.

Certes, si cette exécution avait enlevé pour jamais de la terre les vices, les maux consumés en effigie par le fait de Robespierre, un cri universel de joie aurait retenti. Entre les victimes de toutes les autres exécutions, nulle n'aurait refusé de lui pardonner. Mais la ruine des vices et l'exaltation des vertus ne gagnent guère, de nos jours, à ces vaines cérémonies. C'est pourquoi je me surprends à douter que cette année courante I8/18, et celles qui suivront, nous rendent plus frères, plus égaux et surtout plus libres pour avoir écrit en grosses lettres sur les murs les trois noms si respectables en eux-mêmes « Liberté, Égalité, Fraternité. »

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Enfin tout le monde connaît les résultats de TcifTectation de Robespierre à marcher seul et en avant du cortège, [lendant le cours de la fête, les résultats des transports populaires et souvent frénétiques dont il fut l'objet. L'irritation concentrée et les terreurs de ses collègues n'eurent plus de bornes. Aussi ne s'écoula-t-il que six semaines, depuis fheure assignée au plus grand triomphe de Robespierre, jusqu'aux 28 et 29 juillet 179/i. Ce fut en etfet le 9 thermidor an II que sur la place fatalement destinée aux exécutions, . la menace classique dont le souvenir lui avait été rappelé, « la roche Tarpéienne est près du Capitole, » reçut son accomplissement et prit tous les caractères d'une prophétie.

LETTRE XIX

rpocjue du Directoire ; silualioii respective de la révolution et de la réaction en affaires religieuses et en affaires politiques.

Décembre 18/|8.

Cette parole qu'on aime à répéter : « l'homme s'agite et Dieu le mène, » m'a autorisé à vous dire que, dans les agitations d'une œuvre aussi grande que la révolution française, si empreinte d'un intérêt providentiel, nul acte , nulle circonstance n'était à négliger. Indépendamment de son apparence extérieure, on ne rencontre aucune de ces circonstances qui n'emporte un sens général, qui ne soit un signe, un avertissement, qui ne laisse apercevoir la main cachée, le fil conducteur. Après en avoir donné les raisons théoriques , cette première .partie de mes lettres aura donc rempli son objet dès qu'elle vous aura confirmé ces mêmes raisons par des exemples tirés de la marche pratique des choses, dès qu'il vous sera suffisamment prouvé que, aux époques les plus indifférentes comme aux plus brillantes, qu'à Paris autant qu'à Jérusalem ou à Rome, les rapports de la question religieuse avec la question politique restent perpétuels.

Sous la Convention nationale, le premier essai, le

premier simulacre d'an culte positif avait été demandé violemment à la philosophie. Sous le Directoire, on s'adressa à la morale. Aujourd'hui, c'est dans l'industrie, dans l'économie politique, dans la science des forces combinées, qu'on va chercher le nouveau symbole, le nouveau dogme. Depuis le Directoire jusqu'à nous d'autres essais de différente nature ont marqué leur passage. Mais il ne faut pas anticiper; au contraire, il faut s'arrêter à l'idée que, sous le titre de Culte des amis de Dieu et des hommes, le nouvel essai, sa naissance et sa prompte disparition ne peuvent découvrir tout leur sens qu'après s'être remis en mémoire quelle était la situation alors faite h l'esprit de révolution et à l'esprit de réaction, et comment elle se reflétait à la fois dans les mœurs, dans les affaires politiques et dans les affaires religieuses.

Ce n'est d'ailleurs qu'à ce prix qu'on se prépare à l'avènement prochain de l'esprit de transaction et à ses principaux caractères : il inaugure avec éclat notre xix' siècle ; il prend aux uns et sans réserve la direction politique, il rend aux autres et sous réserve la direction religieuse. Par ce moyen , il tente et se flatte, à son tour, d'établir un accommodement de nouvel ordre, une nouvelle apparence de suite entre le passé et le présent, entre l'autel de la réaction et le trône de la révolution.

Presque chaque jour, sous le Directoire, la situation changeait d'aspect. Les intérêts et les desseins les plus opposés se retrouvaient en présence. On devenait de plus en plus incertain de la solution que le choc des événements finirait par amener. A.u dehors

du pays, l'esprit militaire, toujours si vivant en . France, commençait à se dégager de l'esprit poli- ,; tique. A l'intérieur, tous les instincts de Paris réagis- ; saient avec énergie. Les p'aisirs, enfuis aux cris des j victimes, ne demandaient quà reprendre leur empire; on voyait se manifester de tous côtés l'activité des alfaires, le goût du luxe et des prodigalités. Il y avait de l'ardeur pour les fortunes rapidement acquises et rapidement perdues, comme nos conquêtes.

Les femmes qui reçoivent d'en haut, ou qui se font à elles-mêmes une destinée presque oflicielle à toutes les époques de révolution et de transition, les femmes, fatiguées de pleurer, favorisaient au plus haut point ce nouveau mouvement.

Durant les jours d'épouvante, elles avaient donné à l'homme des exemples sublimes de courage, de dévouement, de modestie et de dignité personnelle. Aujourd'hui, on pouvait croire qu'elles s'inspiraient des peintres et des poètes les plus gracieux et aussi) les plus lascifs. Dans ce changement, qui sait mêmel s'il n'y avait point quelque raison cachée, quelque] intérêt public qui les y poussait h leur insu?

Sans être arrêtées par la crainte de compromettre 1 leur vie, sans songer que la réalité de nos climat sj est loin de s'accorder avec la température toujours) égale et embaumée des régions imaginaires, on vit . des femmes courir au milieu de la foule , sur les! places et promenades publiques, couvertes de vête-j ments dont les modèles étaient empruntés aux souvenirs d'Aspasie, d'Armide ou d'Eucharis. Ces gazes aériennes qui permettaient à tous les yeux de dessmeri

presque leurs contours, avaient du moins une utilité instantanée. Beaucoup mieux que de graves paroles, elles réussissaient à a,2;ir sur les natures les plus rudes ; elles les forçaient à concevoir des pensées, des désirs tout autres que ceux qui leur avaient imprimé jusque-là un caractère sombre et yne certaine avidité de sang.

Pendant que la réaction se produisait dans les mœurs et dans les choses frivoles , elle n'acquérait pas moins d'importance dans les alfaires politiques. Si la France entière ne se fut pas déjrà compromise par actions, par écrits et par paroles ; si la révolution n'eût pas creusé un abîme infranchissable entre le présent et le passé, il est probable qu'on se serait rejeté en arrière avec le même feu qui avait précipité dans les voies nouvelles. Mais le gant était jeté. La mort tragique de Louis XVI, qu'on se représente, en général, comme déterminée par une influence de peur rapide, irrésistit^le, avait été acceptée et réacceptée le plus de sang-froid. Lorsque les échafauds étaient heureusement renversés, que les joies et les affaires avaient repris leur cours, que les enfants des victimes s'encourageaient à danser sur les tombes de leurs pères, à peine fermées, toute la France célébrait officiellement, et sans mot dire, l'anniversaire du 21 janvier : c'était passé en habitude. Les corps constitués en tiraient une occasion d'adresses, ou un jour de repos; les corps savants y concouraient. L'homme prédestiné à ouvrir bientôt, à inaugurer le xix* siècle, Bonaparte lui-même, assista à une de ces célébrations en qualité de membre de Plnstitut.

A la vérité, et par ses ordres, cet anniversaire fut le dernier ; mais il est impossible de ne pas dire aussitôt ce qu'il y substitua peu d'années après, et au vingt-unième jour d'un autre mois : un 21 mars. Alors le premier consul se résolut à un acte non moins terrible que celui dont sa volonté, déjà toute puissante, avait aboli la consécration annuelle. Dans le dessein de rendre plus de force à l'esprit de suite, sans courir le risque d'être accusé ou soupçonné de passer pardessus le droit de rupture, il ajouta un annexe au sacrifice fatal. La secousse, le cri général suscité par ce dernier acte, fut plus électrique peut-être et plus douloureux que le coup du 21 janvier. L'un de ces sacrifices avait été accompli en plein jour, à la face de tout un peuple, sur la plus grande place de Paris; l'autre fut exécuté de nuit, à la lueur vacillante du plus pâle flambeau et dans l'humide fossé d'une citadelle.

Dès mes premières lettres, je me suis réservé la faculté de vous communiquer sans détour les réflexions de toute nature qui se présenteraient à mon esprit ; c'est le bénéfice de la forme épistolaire.

On célèbre depuis des siècles, et avec grande raison, les vérités que le christianisme ou messianisme actuel a répandues dans le monde. Mais il est une vérité à laquelle on ne regarde pas d'assez près, et qui s'est ressentie de son influence : c'est que, selon le temps et les circonstances, le succès justifie tout, couronne tout, divinise tout. Six mois après la mort du duc d'Enghicn, rien que six mois, le pape, en personne, vint à Paris consacrer Thomme du succès, l'élu de la victoire.

Vous ne partagez pas l'hypothèse du fataU3:iie absohi ; vous ne pensez pas que, pour atteiudre à la même fin, les événements ne peuvent se produire ou se traduire que d'une seule manière. Remontez, en conséquence, vers ce passé lointain d'où sont sorties toutes les branches actuelles de la religion, et dont les principaux événements rempliront ma seconde partie , Rome. Supposez que , au lieu d'avoir été vaincus, ruinés, dispersés par les Romains, j la Jérusalem ancienne et le peuple juif, aidés par la complicité de tout l'Orient, eussent obtenu les faveurs de la victoire. Croyez-vous que les théologiens, les jurisconsultes, les historiens et les philosophes eussent parlé de Caïphe et de Pilate, de Jésus et de Marie comme on a fait depuis? Dites, dites votre sentiment : pour moi, j'ai la profonde conviction qu'ils auraient tenu un autre langage.

De même, dans l'ancienne France, l'invasion et la domination des Anglais, alors catholiques, n'a pas eu moins de durée que la domination romaine chez les anciens Juifs; elle a embrassé deux siècles. Or, quel est le renom qui aurait été fait à l'héroïne de ce temps, à Jeanne d'Arc, si la cause nationale tant de fois compromise eût succombé ; si le ciel eût exaucé les vœux de la population de Paris qui, pour la plus grande part à cette époque, s'exprimait en faveur de la puissance étrangère ; enfin , si quelques nobles guerriers, entraînés par la vaillante fille, n'avaient pas réussi à relever le droit et l'honneur de la bannière française? N'en doutez pas, les traditions officiellement répandues sur \h patriotique illuminée auraient

pris un tout autre caractère. Les décisions prononcées et publiées à son détriment par un nombre considérable d'évêques, de théologiens, de légistes, de docteurs, la condamnation qu'on lui fit subir comme relaps, sacrilège, sorcière, fille perdue et vendue à Satan, tout cela aurait survécu, tout cela aurait bientôt acquis la force et l'accoutumance d'une chose

jugée.

Ces observations sont tristes ; elles se ressentent trop peut-êtie de la disposition générale et fâcheuse du jour où je vous écris; mais il ne faut pas se faire illusion. En religion, en politique, en histoire, en morale, nous portons presque tous à notre ceinture une balance à double poids. Aussi, rieji ne me paraît plus sage et plus susceptible d'application qu'une autre parole de l'homme de génie qui a déjà fourni la maxime placée au début de cette lettre. « Le plus grand dérèglement de l'esprit, dit Bossuet dans son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-nwme, c'est de croire les choses par ce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet; c'est la faute où nos passions nous font tomber. Nous sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons, soit qu'il soit vrai, soit qu'il ne le soit pas. »

Mais à l'époque du Directoire, le mouvement de réaction qui éclatait dans le sein de la révolution et hors de son' sein, ne s'arrêtait ni aux affaires de mœurs, ni à la question politique. 11 n'atteignait pas moins la question religieuse ; il confirmait cette condition qui sera prédominante dans l'histoire de

notre siècle : c'est que , en dépit des elTorts de l'esprit de transaction, d'accommodement, d'expédients, les deux courants opposés, révolution et réaction, prendront, pour ainsi dire, à tâche de se ramener l'un l'autre.

Les scandales dont la France venait d'être inondée, à l'occasion et sous le prétexte du culte de la Raison, avaient réattiré les esprits vers la religion de l'ordre ancien. Un nouvel et puissant intérêt s'était ravivé en sa faveur. Ses malheurs coïncidaient avec les souffrances publiques et les désastres particuliers. On comparait le sort de ses ministres aux persécutions que la société païenne avait fait subir aux premiers disciples de l'Église.

(Toutefois, en rentrant de jour en jour dans ses temples, une partie nombreuse de Faucien clergé fut loin d'y apporter l'esprit de concorde. La blessure li causée par la perte de ses privilèges, de ses titres, de ses biens était encore trop saignante. On ne renonçait pas et on ne pouvait renoncer, par principe, à l'espoir d'y revenir; et, sur ce point comme en beaucoup d'autres, les illusions qu'on se plaisait à caresser devenaient dans la pratique un élément actif des complications et des incertitudes répandues sur toutes les atïaires. Bien plus, la guerre intestine se perpétuait dans le propre sein du clergé. Nulle conciliation n'était désormais possible entre les prêtres restés fidèles à l'autorité absolue de Rome et ceux qui, pour donner une garantie morale à l'avènement du droit nouveau, avaient consenti au serment exigé par l'Assemblée constituante. Ce fut donc au milieu de ces conflits que

la révolution, encore tout ardente, tenta le nouvel essai de nouveau culte dont je renvoie à peu de jours de vous retracer les bases, la forme et le rapide avortement.

LETTRE XX

Nouvel essai de nouveau culte emprunté à la morale ; les Théophilantropes ou amis de Dieu et des hommes.

Le patronage avéré d'un des membres du Directoire valut au nouvel essai de religion un caractère à peu près officiel, et l'importance passagère qu'il obtint. Plusieurs hommes éminents y associèrent leurs vœux, entre autres, dit-on, l'auteur des Etudes de la nature. Bernardin de Saint-Pierre.

Mais après les passions brûlantes qui s'étaient exhalées pendant le règne de la Convention, les apparences débonnaires alïectées par le nouveau culte, ses instincts en quelque sorte innocents n'échappèrent pas longtemps à l'esprit de moquerie, avide de se venger d'une longue compression. Sous les traits qui lui furent lancés, on le vit bientôt percé d'outre en outre.

D'après les livres évangéliques, Jésus, répondant à

AMtS DE DIEU ET DES H0M3IES. 161

l'interpellation d'un docteur, émit une parole qui tombait en parfait accord avec un des sentiments que l'école des juifs esséniens propageait depuis longtemps. Le nouveau maître réduisit l'économie de l'ancienne loi à deux préceptes qui sont loin toutefois d'en embrasser tout le sens, la force, l'originalité. « Aimer Dieu, l'Éternel, de tout son cœur et le prochain comme soi-même. »

Le nom que le nouveau culte s'attribua ne fut que la traduction littérale de cette pensée. A l'aide des trois mots grecs : Théos, Philos, Antropos, il se fit la dénomination quelque peu prétentieuse de théophilanthrope, ou ami de Dieu et des hommes.

Durant les jours précédents, les prédications de l'athéisme s'étaient appliquées à destituer Dieu, et l'on avait fait bon marché de la vie des hommes. Dans le double but de protester contre ces excès de la révolution et de prévenir ou d'arrê'er les progrès rapides de la réaction , le nouvel essai voulut s'autoriser également et des droits de l'homme et des droits de Dieu.

Mais dès qu'il adoptait comme base Dieu et l'homme, quel avantage y avait- il de renoncer à la propre autorité de la religion, à s'attribuer le caractère d'une pure invention d'esprit, d'une création tout arbitraire?

En remontant à ses sources, vous avez vu que la religion ne s'appelait pas la religion, mais l'intelligence et surtout la recherche en même temps que l'attente perpétuelle de l'Éternel, de l'Universel. Elle disait en toutes lettres, par la bouche de son interprète le plus

vigoureux : « Le Dieu, l'Etre que j'invoque, le principe I. 1 1

\Qi PARIS Kï LA REVOLUTION.

que j'ai en vue, qui sert de base à ma doctrine, à ma théorie, c'est la Vérité, la fidélité, sans aucun mélange d'iniquité, verilas et non iniquitas ; c'est l'esprit fort, fortis. la force puisée dans la justice, dans la droiture, le juste et le droit, jmtus et rectus. »

En conséquence, indépendamment des diverses conditions qui la font -participer à la puissance d'une poésie et à la puissance d'un art, la religion, la sagesse de l'Éternel est aussi une science, une vraie science, qui a ses faits spéciaux non moins réels, et ses idées non moins fortes que nulle autre.

Or s'il est de droit pour chaque science de tirer parti des changements et révolutions survenus chez ses émules, chacune pourtant ne réussit à s'agrandir, à se développer que par le travail, les changements, les révolutions qu'elle accomplit sur elle-même. La religion, non plus, ne peut agrandir son domaine, ou le renouveler que par sa force intime et par un travail accompli dans son sein.

Vainement donc vous mériterez le titre de grands philosophes, de grands moralistes, de grands métaphysiciens; vainement on vous citera comme des propagateurs intrépides d'industrie, comme organisateurs du travail, comme distributeurs de la force sociale; vous pourrez être de vrais savants, de vrais poètes, de vrais conquérants; mais si tous ces titres, toutes ces formes et actions de l'esprit concourent puissamment à l'œuvre générale, elles ne suffisent pas pour la réaliser. Sous leurs auspices exclusifs, vous n'opérerez jamais une transformation religieuse, pas môme une transaction qui ait quelque chance de durée.

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