AMIS DE DIEU ET DES HOMMES
Vous manquerez toujours de ce qui fait la force originelle et le nerf de la religion; vous n'aurez à votre usage et en votre faveur ni le droit authentique de prévoyance à long terme, ou de prévision, ni le droit non moins authentique d'expectative, d'épreuve ou d'expérimentation prolongée. Enfin, sans intérêt pour vous et sans honneur pour le monde, vous laisserez en souffrance la raison qui a inspiré à la sagesse sacrée de se garder des pierres d'attente, des semences d'avenir, ou le moyen nécessaire pour concilier en temps utile et d'autorité, l'esprit de rupture complète avec le passé et l'esprit de suite.
Comme les églises faisaient partie du domaine national, la théophilanthropie obtint du Directoire d'y célébrer ses offices alternativement avec les catholi(|ues. Il fut statué que les attributs, décorations et emblèmes de chacun des deux cultes seraient retirés toutes les fois que l'autre entrerait en exercice. Le jour où l'administration municipale installa les théophilanthropes dans l'église de Saint-Méry, le deuxième jour d'octobre 1797, ou le 10 vendémiaire an VI, un discours de félicitation leur fut adressé par le commissaire du pouvoir exécutif, chargé de présider la cérémonie.
Dans le livre qu'un témoin oculaire, le célèbre abbé Grégoire, a laissé sur les sectes religieuses, et qui est plein d'utiles renseignements, on retrouve une liste des églises de Paris dont le nouveau culte obtint la semipossession et auxquelles il avait appliqué des noms appropriés à ses tendances. Ainsi l'édifice qui, pour les catholiques, ne cessait d'être l'église de Saint-Germainl'Auxerrois, devint le temple théophilanthropique de la
ici- rAlUS ET LÀ RÉVOLUTION.
Reconnaissance, Saint-Sulpice fut le temple de la Victoire, Saint-Gervais le temple de la Jeunesse, Saint - Nicolas-des-Ghamps celui de l'Hymen, et la cathédrale Notre-Dame resta le temple de l'Être suprême.
L'usage des édifices communs à des cultes différents avait des précédents nombreux en Allemagne et surtout au TNoùveau Monde. Mais, en France, les chefs catholiques des églises résistèrent longtemps. Leur était-il permis de se prêter h cette confraternité intérieure avec un culte qui ne pouvait passer à leurs yeux que pour une dérision ou un blasphème? Néanmoins, les dangers auxquels on venait à peine d'échapper obligeaient à ne pas se montrer trop difficile : rien n'était plus essentiel pour le clergé catholique que de reprendre pied sur le sol ; le temps, l'occasion et le ciel lui viendraient en aide.
Le principe des théophilanthropes était d'ouvrir leur sein aux sectes les plus diverses, sans exiger de leur part le sacrifice des convictions qui ne portaient aucune atteinte aux deux principes de l'amour de Dieu et l'amour des hommes. Leurs officiants, appelés lecteurs et orateurs, devaient être mariés ou veufs. D'abord ils n'avaient rien qui les distinguât des autres adeptes; bientôt l'avis prévalut de les revêtir d'un costume particulier, d'une robe couleur d'azur avec écharpe et ornements d'autres couleurs. C'était un premier pas enté vers les habitudes du sacerdoce.
Outre les fêtes alors ordonnées par la nation, les théophilanthropes célébraient des jours en l'honneur des vertus qui leur paraissaient mériter le premier rang, et en l'honneur des personnages de tout pays,
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de toute religion auxquels leur calendrier accordait un esprit de sainteté : telles étaient les fêtes de Socrate et celle de Jean-Jacques Rousseau , la fête de saint Vincent de Paul et celle de Washington. La secte distribuait un grand nombre de manuels, de rituels, de catéchismes et d'hymnes. Enfin un comité central s'occupait à correspondre avec les provinces et à y propager le nouveau culte.
Cependant le premier enthousiasme inspiré à ses principaux chefs s'apaisa. Il en fut de môme de l'esprit de curiosité qui conduisait la foule aux prédications théophilanthropiques. Une des causes les plus graves i menaçait d'ailleurs de devenir, pour cette nouvelle Église, une pierre d'achoppement; c'est le sort réservé parmi nous à toute idée qui aspirera à passer brusquement à l'état extérieur de nouveau culte. Abstraction faite des élans de l'àme vers le ciel, et si Ton s'en tient aux pratiques de la terre, les affaires de la religion ont été et sont assujetties comme les affaires de la guerre à une triple nécessité. Pardonnez-moi les termes reçus ; mais elles réclament, elles exigent de l'argent, de l'argent et encore de l'argent.
Rome ancienne avait de puissantes armées. Outre l'habileté politique qu'elle y employait et l'influence de la persuasion, ces armées la mettaient en mesure de tirer de tous les peuples d'énormes subsides. Ces subsides, à leur tour, lui donnaient le moyen de reconforter ses légions et de se reprocurer des contributions nouvelles. Rome catholique, comme vous savez, a suivi et spiritualisé en parlie la conduite de Rome
ancienne. Sans y apporter de l'exagération, si l'on se représente les richesses de toute nature qui ont été mises entre les mains de la Jérusalem du moyen âge, on reconnaîtra qu'il serait possible d'en former un chemin d'or capable d'enceindre la terre. Sur les traces de Rome ancienne et à l'aide des subsides, des tributs, des dons qu'elle recueillait de tous côtés, Rome nouvelle reconfortait ses corps religieux dont l'influence lui réassurait également de nouvelles et grandes ressources.
Le pouvoir de l'habitude s'étend sur tout. En matière de finances, il est de principe qu'un vieil impôt se recouvre toujours avec plus de facilité qu'une taxe nouvelle qui serait beaucoup plus douce. L'idée de constituer un nouveau culte rencontre déjà sur notre sol d'innombrables difficultés; mais dès que cette idée se trouve en présence de la triple nécessité d'argent qui est commune aux affaires de la guerre et de la religion, il lui devient impossible de se maintenir. On la voit se débattre et descendre auprès du public au niveau d'une affaire de commerce ou d'un intérêt d'industrie. C'est ce qui explique comment le nouvel essai, spécialement emprunté à la morale, fut bientôt en butte à un de ces jeux de mots à la fois si indignes et si plaisants qui glissent sur les forts , mais qui ont l'éternel privilège d'écraser les chancelants et les faibles. On s'attaqua au nom des théophilanthropes et on le parodia en y substituant celui de « filous en troupe. »
Frappé par le ridicule, le nouveau culte perdit chaque jour du terrain. Le gouvernement du Directoire, dont il était comme une émanation, s'avançait lui-même avec