‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 35 sur 80 · LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

ajouter la religion, le culte, de l'indifterence en matière religieuse.

En 180/1-, Paris, le génie de Tère nouvelle, le foyer générateur de la révolution française, la ville représentative du monde nouveau, Paris appelle comme à sa barre, en la personne du pape Pie Vil, Rome religieuse tout entière, la Jérusalem du moyen âge, et il lui donne asile aux Tuileries.

Bientôt après, en 1806 et 1807, ce même Paris évoque également et fait comparaître, dans ses murs, la cité religieuse de l'ère première, qui était réputée morte depuis tant de siècles, la Jérusalem des anciens jours. 11 lui rend tout à coup la parole, comme la pythonisse d'Endor à Samuel, et, sous la forme traditionni.'lle du vieux sénat des Juifs, sous le titre de grand sanhédrin, il la loge vous savez où; à riiôtel de ville.

172 l'AKlS ET LA RÉVOLUTION

LETTRIi XX II

1801 et le premier concordai, ou nouvel acte d'union entre le nouveau fait et l'ancien principe, entre le temporel de nouvel ordre et le spirituel du régime ancien.

Serait-ce un jour à désirer, celui où l'on en viendrait à mettre fin aux débats contradictoires de la théorie avec la pratique, où Ton réussirait à fermer toutes les bouches en réalisant, sous les formes les plus sérieuses, ce vœu si connu et si dramatiquement exprimé :

« Et tarissant la source où puise un beau délire, » A la postérité ne laissons rien à dire? »

Heureusement pour la postérité que les véritables sources ne tarissent point, et que la faculté de penser, de pnrler et d'agir en sens divers reste imprescriptible.

Dans leur application aux alTaires de la société humaine, la théorie et la pratique ont des caractères qui donnent la raison de leur force, et aussi de leurs erreurs ou de leurs caprices. Par nature, la théorie est autorisée à ne tenir qu'un faible compte d'une foule de circonstances qui frappent ou intéressent actuellement

IMîEMrKR CONCORDÂT. 173

le grand nombre, et qui, n'étant qu'accidentelles, doivent bientôt s'évanouir. A son tour, la pratique a pour caractère de se mettre au-dessus des raisons et des prévisions de la théorie, d'embrasser et de combiner toutes les circonstances, tous les accidents qu'il lui est permis de saisir, ou qui lui sont donnés. Sous ce rapport, la pratique n'est qu'une théorie d'application immédiate, et la théorie qu'une pratique d'application à venir.

Pour la théorie, l'erreur consiste à regarder comme

I des eflets passagers, comme de simples incidents,

des causes et des circonstances que la nature de

! l'homme et le mouvement des sociétés font revivre

! sans cesse. Pour la pratique, l'erreur, l'illusion est de

■ ne s'attacher qu'à l'intérêt ou à l'eiïet du moment, à ne

pas remonter au delà des causes secondaires, à perdre

de vue ou à dédaigner les signes lointains, les causes

latentes ou cachées.

En théorie et à partir de son explosion, la révolution française avait cédé à une pensée encore toute confuse; elle avait vu et exprimé qu'un changement politique et social universel ne pourrait trouver ni sécurité , ni grandeur dans une alliance trompeuse et toujours menaçante avec une forme religieuse déjà vieillie, qui s'était compromise et épuisée au service d'un ordre politique et social tout différent. Mais en pratique, cette révolution française, son esprit de rupture exclusive avec le passé, avait encouru tous les dangers, provoqué tous les abus, subi toute la fatalité de son inexpérience et môme de son ignorance en cette matière. j En vertu de In loi générale des oscillations, le cou-

174 PARIS F.ï LA RÉVOLUTION.

rant révolulionnaire avait eu son effet habituel : il avait ramené le courant opposé et rendu la force pratique, l'opportunité pratique au mouvement de réaction, mais sans assurer pour cela plus de solidité, plus d'avenir à cet esprit de réaction, à ses erreurs ou ses illusions théoriques.

Dans ce nouvel état des choses qui avait marqué le cours et la fin du Directoire, l'esprit de transaction ou d'accommodement à la surface fut naturellement appelé à se jeter entre les deux courants contraires, les deux pôles. Il lui appartenait de reprendre l'avantage , de se faire autorité , de se donner un représentant officiel, de créer une sorte de médiateur; mais sans offrir non plus une longue garantie à l'avenir, sans mettre fin, tant s'en faut, aux mouvements oscillatoires.

Dans les années 1800 et 1801, telle était donc la situation. Sous la triple influence de son génie, de son épée et de sa bonne étoile, l'introducteur au xix*" siècle, le premier consul de la république française, venait d'imprimer une nouvelle tendance au principe de la révolution. Il avait consolidé son établissement contre les efforts répétés des coalitions étrangères.

En conséquence , le sentiment, l'intérêt pratique, l'utilité immédiate le poussaient à s'élever, sans réserve, au-dessus de tous les partis, qui, les' uns avec une fureur aveugle, par imprudence ou par imprévoyance, les autres, à visage découvert, ou par des manœuvres cachées, avaient conduit la révolution aux bords de l'abîme. 11 était en droit de rendre

une pensée religieuse et des autels à la France épouvantée et toujours si facilement découragée ; il se voyait maître de briser, d'une main ferme, les causes de discorde intestine dont le clergé cathojlique lui-même olfrait le spectacle aux populations.

Mais si l'intérêt, si la voix de la pratique dictait et justifiait ces grandes résolutions, ce n'était pas un motif pour que les droits généraux de la théorie et ses justifications ultérieures s'en trouvassent affaiblis. Le génie du premier consul eût-il été cent fois plus jvaste, son âme eût- elle possédé pleinement la faculté de se limiter et de résister à ses entraînements, il in'aurait pas changé la nature des choses. La même nécessité restait prédominante, la règle, qui, à toutes les époques de transition d'une ère du monde à une autre ère, exige que la révolution politique générale 'soit précédée ou suivie d'une transformation religieuse correspondante. Vainement on le verrait accomplir un mariage d'office entre le temporel des nouveaux jours et le spirituel de l'ordre précédent, entre le jnouveau fait, le nouvel homme et l'ancien principe. Toute sa volonté , toute sa force seraient impuissantes à engendrer en cela quelque chose de franc, de solide, de concluant. PomMui comme pour d'autres après lui, la parole évangélique aurait son plein 3ffet: la pièce toute neuve, cousue à un vêtement iéjà vieux , détermine bientôt déchirures sur déchirures.

Aussi, dans la production de l'œuvre politico-religieuse ou le concordat de 1801, y a-t-il une cir- :onstance, un trait qui fait pressentir pourquoi 1'

176 l'AlUS ET LA RÉVOLUTION.

est tenu de demander la meilleure explication de cette œuvre, sa principale moralité, au second acte ou au second concordat, qui, après une longue préméditation, éclata en Tan 1813. Rien ne frappe autant que la vanité des caresses extérieures dont le représentant de la nouvelle politique et le représentant de l'ancienne forme de la religion se montrèrent prodigues l'un envers l'autre. Chaque parole 'qu'on / s'adressait, chaque question h laquelle on se proposait de toucher, cachait quelque arrière-pensée. Il y a même plus d'une raison de croire que le moral ! de notre xix' siècle s'est fort ressenti de ce premier exemple, de cette première impulsion.

Mais je ne voudrais pas tomber à votre égard dans le danger d'intervertir nos rôles. Je sais l'attention que vous avez toujours apportée aux aflaires ' publiques de notre temps et la part que vous y avez prise en plus d'une occasion. Loin de vous écrire sur les fastes de l'année 1801 et sur le premier concordat , il me semblerait plus naturel de réclamer de vous tous les détails et les renseignements nécessaires. Cependant je me rassure en songeant que certaines conditions sont communes à l'ordre moral et à l'ordre physique. C'est avec des faits ou des sentiments déjà acceptés, avec des éléments connus ou à peu près connus qu'on en vient à obtenii' les résultats les plus différents. Au-dessous du sol où le monde circule dans toutes les directions et qu'on a remué mille fois, il existe encore des veines i)récieuses, des filons qui sont destinés à }))'ovoquer à jamais de nouvelles recherches.

Pour exprimer les principales tendances auxquelles sa conduite doit se conformer, l'Église romaine tire de ses codes fondamentaux trois types empruntés, par allégorie, à la nature animale. Tantôt leurs divers caractères ont été habilement répartis entre les corps différents de ses nombreuses armées, tantôt ils ont été concentrés avec énergie et spécialité dans une certaine classe de ses membres. Je veux dire : la douceur de la colombe, la prudence et la souplesse du serpent, la force et la colère du lion.

Au commencement du siècle et depuis longues années, l'Église ne se voyait plus en mesure d'agir à la manière des lions ; elle ne pouvait déchirer ostensiblement ses adversaires, ni les tenir tremblants sous son autorité souveraine. C'est à Paris et non ; plus à Rome que le véritable lion s'agitait ; c'est au sein de la France qu'un immense écho répétait en d'autres termes cet antique cri : Ecce vieil ko tribu Judœ, fugite partes adversœ : « Voici venir le vainqueur, le lion de Juda, fuyez coalitions ennemies, »

A défaut de la force directe, il restait donc à la politique de l'Église ses deux autres moyens non moins actifs, la douceur de la colombe et Fhabileté du serpent. Le pape Pie Yll était par nature, autant que par nécessité, la colombe pei-sonnifiée ; mais autour de lui se pressait une foule d'hommes capables de remplir et de personnifier le second office : la prudence adroite et rusée qu'on s'est habitué depuis les jours de la Genèse à résumer sous la forme allégorique du serpent. Dans ce nombre on range le

premier diplomate qui, en Tannée 1800, arriva de Bomc à Paris pour traiter l'alïaire du concordat, pour réaliser le projet de nouvelle entente et d'union entre le nouveau et l'ancien régime, entre le nouvel et l'ancien esprit. D'après les plus graves historiens, ce représenlant immédiat de l'ordre spirituel ou de l'ancien principe, cet archevêque de Corinthe, du nom de Spina, passait, en toutes lettres, pour un homme « d'un esprit très-fin , très-dévot et de plus très- avide d'argent. »

De son côté et afin de ne pas rester en arrière, le représentant de la révolution, le temporel des nouveaux jours s'était adressé à mi esprit aussi rusé , aussi rompu aux intrigues de la politique romaine. L'agent des volontés consulaires n'était rien moins que le fameux abbé Bernier qui avait commencé par être provocateur et aumônier de la cause vendéenne, et qui depuis s'était rallié au nouveau gouvernement.

J'aurai garde d'entrer dans la contexture de l'acte de 1801, ni dans les détours des négociations dont la lenteur détermina tant de fois chez le premier consul des heures de découragement et des accès de colère. Outre la connaissance que vous en avez de longue main, toutes les phases de ces négociations viennent d'être admirablement retracées par l'historien du Consulat et de l'Empire. Je n'ai droit, pour mon compte, que sur un seul ordre de faits, ceux qui, hors de leurs causes actuelles et pratiques, ont une signification générale et théorique; ceux qui servent de prélude aux exigences et aux aigreurs récipi'ociues ({u'un court intervalle de temps

suffira pour développer entre les deux conjoints du nouvel acte d'union ; ceux enfin qui dénoncent le progrès des incompatibilités d'abord latentes, et jusqu'aux sévices dont le deuxième concordat, l'acte de 1813 ou de Fontainebleau, finira par ofi"rir l'expression la moins ambiguë.

Comme preuve de la vassalité à imposer au nouvel esprit de transaction, la première clause, la première condition apportée à Paris par le représentant de Rome n'était guère de nature à calmer ou à rassurer l'esprit de révolution. Sans autre forme et comme simple préliminaire, le diplomate romain entendait que la religion catholique romaine fût proclamée dominante. Le? consuls devaient en faire profession publique et abroger, à l'instant, toutes les lois et tous les actes contraires. Pour l'esprit politique et social ou le temporel nouveau, il n'y eut donc que trop sujet à réfléchir. De la part du spirituel ancien , c'était aller bien vite au milieu des circonstances que la révolution avait précipitées ; alors que la Providence était si loin d'avoir écouté les vœux de l'Église romaine, en faisant passer le monde brusquement, et comme par un coup de tonnerre, d'une ère à une autre ère, d'un état à un autre état; alors aussi que les hommes qui avaient concouru à élever le premier consul au pouvoir, que ses cons 'illers, les principaux membres de sa famille, -^ tous les grands corps de l'État murmuraient hautement contre ce qu'ils appelaient sa faiblesse. On lui annonçait que l'occasion ne se ferait p;is attendre où il aurait à se repentir d'avoir ouvert de nouveau

la porte aux prétentions et tracasseries d'une domination religieuse qui ne cédait jamais rien cjue sous la restriction mentale de reprendre, au premier jour, tous ses avantages.

Bien plus, les compagnons d'armes du premier consul, dont les lèvres se montraient rarement scrupuleuses dans le choix de leurs expressions, les associés de ses victoires rougissaient, comme on disait alors à la ville et dans les camps, de voir leur héros faire le plongeon et redonner, pardonnez-moi de répéter ce mot, l'exemple aux capucinades.

Mais ni les exigences des uns, ni les résistances des autres n'ébranlèrent le premier consul. Au dehors et au dedans il se sentait d'assez rudes difficultés sur les bras pour n'être pas jaloux de se faire de primeabord une ennemie de la vaste organisation qui, malgré ses pertes récentes, ne cessait de réunir et la puissance d'une armée, d'un gouvernement public, et toutes les ressources des associations secrètes. D'ailleurs le sang italien parlait chez le premier consul. Dans la seule alternative qui lui semblait laissée de choisir entre l'ordre catholique et l'ordre protestant, son hésitation n'avait pas été de longue durée. 11 rejetait l'exemple de Henri YIII qu'on aimait à lui représenter et qui sera invoqué encore plus fortement à l'époque du second concordat. A ses yeux, le caractère extérieur de la forme protestante et son principe intérieur, le libre examen, ne répondaient assez ni aux habitudes et aux goûts populaires de la France, ni à la nature du gouvernement qu'il songeait déjà à faire prévaloir.

Si vous considérez, en effet, les principaux changements déterminés par le passage du Consulat à l'Empire et les causes de la grandeur accordée à F autorité impériale, pendant les premières années de notre siècle, vous y découvrez une analogie frappante avec les procédés habituels de la cour romaine. D'un côté et de l'autre, à Paris comme à Rome, l'obéissance absolue devient la première loi. Ici et là on ne se montre pas moins grand maître à tirer un admirable parti des choses d'apparat, de la magie des mots, de tous les moyens de sensation extérieure.

Mais cette analogie qui explique le premier rapprochement des deux cités, Paris et Rome, en la personne de leur représentant, ne tardera pas à devenir la cause inévitable de leurs débats. Deux autorités différentes et absolues, courant sur le même chemin, ne peuvent guère échapper aux occasions de se heurter, et rester longtemps en sérieuse alliance.

En attendant de nous en convaincre, l'acte de nouvelle union fut conclu après des complications extraordinaires et un ultimatum terrible de la part du premier consul. Dans cette atTaire, dont vous jugerez bientôt l'influence sur l'esprit de réaction et sur l'esprit de révolution, on ne peut mettre en doute que le cœur pontifical de Pie VII ne se fût imposé de rigoureux sacrifices. Mais on n'apprécie pas moins l'immense intérêt qu'il y avait pour lui à rétablir en France et à tout prix l'autorité de son siège, à y remettre à flot le vaisseau de saint Pierre. D'ailleurs comment l'oreille de ce pontife n'aurait-elle pas été profondément frappée de l'avertissement si capital

182 PARIS ET LA lUîVOLUTiON. I

qui lui avait été envoyé de Paris par son nouveau légat, homme de sagesse et d'expérience. Un pareil aveu donne si bien la preuve qu'un parallélisme de rupture avec le passé existait déjà dans les esprits relativement aux deux points, religion et politique, qu'il n'y a aucune exagération à penser qu'en temps opportun un parallélisme de suite réussira à se produire. « N'irritons pas le premier consul, disait le nouveau légat, lui seul nous soutient dans ce pays où tout le monde est contre nous. Si son zèle se refroidissait un instant, ou si, par malheur, il vennit à mourir, il n'y aurait plus de religion en France. »

A la vérité, les intérêts spirituels n'étaient pas les seuls à soutenir les résolutions du pape, ses sacrifices et la chaleur publique de ses caresses à l'égard du premier consul. Il témoignait beaucoup d'ardeiu' à recouvrer certaines provinces ou légations que les armées républicaines avaient enlevées aux États du Saint-Siège. Aussi l'apparence d'accéder à ce désir ne fut-elle pas un des plus faibles moyens auxquels la diplomatie du premier consul eut recours, trois ans après, pour amener à Paris la Jérusalem du moyen âge, Piome , représentée, figurée par son souverain pontife.

Mais quelle que soit la diversité des motifs qui dirigèrent chaque contractant, et avant de passer aux deux autres événements inaugurateurs de notre siècle, voyons les résistances et les signes d'avenir que l'accueil fait au nouvel œuvre par la révolution et par la réaction semblait déceler ou promettre.

SYSTÈME D'iiNDlFFÉIlENCE. 183

LETTRlî XXI II

■pffcts du premier concordat sur la réaclion et sur la révolution ; (rêve dans les esprits, système d'indifférence en matière religieuse.

Dans ses effets sur l'esprit de réaction, l'acte de 1801 donna à connaître tout ce que le présent renfermait encore de germes d'agitations et de causes de changements pour l'avenir. Il indiqua surtout à quel point l'esprit de transaction ou d'accommodement ser;.it exposé à voir ruiner à l'improviste le fruit de ses efforts, à voir tourner en illusions ses espérances.

La violence des protestations , des cris poussés contre Pie VII, monta jusqu'au faîte : elle dépassa l'aiTleur que les défenseurs exclusifs de Rome, clercs et laïques, avaient déployée -sous l'Assemblée constituante, contre le clergé constitutionnel ou assermenté.

Vous savez et on lit partout que les libelles se multiplièrent, que les murs de Rome et de la plupart des villes de l'Italie se couvrirent de placards. De tous côtés on accusait le contractant spirituel de 1801 d'avoir consacré la violation de tous les anciens droits, de toutes les anciennes i^ègles. On lui opposait l'exemple de son prédécesseur Pie VI qui, « pour ■ conserver la foi, disait-on, n'avait pas hésité à perdre

son siège, tandis que lui, Pic Yll, pour conserver son siège, avait perdu la foi. » Bien plus, on allait jusqu'à lui prodiguer les noms d'hérétique, de schismatiquc, sacrilège oppresseur des vérités évangéliques ; et pour tout réduire en une parole, on le mettait sur la môme ligne, sur le même banc qu'un juif, un païen, un publicain.

En France, l'ancien évêiiue d'Uzès s'adressant au clergé de son diocèse, flétrissait la transaction faite, au nom du spirituel ancien avec la révolution ou le temporel nouveau, comme une œuvre de corruption, d'intrigue, d'hypocrisie. L'ancien titulaire du siégé de Blois laissait entendre ce langage provocateur : « Depuis le Calvaire jusqu'à aujourd'hui tous les maux réunis ne sont rien que des grains de sable, puisque la croix triomphait alors et qu'ici elle tombe. Jamais l'unité et la robe de Jésus-Christ n'ont été déchirées aussi violemment. »

Dans le camp des partis voués à la révolution, l'effet moral produit par le nouvel œuvre fut aussi rapide et ne suscita pas moins d'irritations, de colères. Outre les fâcheux pronostics qu'on en tira contre le gouvernement et l'homme nouveaux, il s'ensuivit au moral un grand événement, la plus mémorable transformation dans l'esprit philosophique du xviii^ siècle. « De notre temps, vous ai-je dit, toutes les fois qu'on réalisera officiellement ou qu'on indiquera de loin le projet de raviver avec persistance la forme religieuse de l'ordre ancien, chaque fois vous verrez éclater des contre-projets, de nouvelles doctrines ou théories, des essais hardis ou déguisés de

SYSTÈME d'indifférence. 185

nouveau culte, de nouvelle religion, de nouveau symbole. )> Sous la Restauration, sous la monarchie de Juillet et pendant le cours de cette présente révolution de Février, les faits les plus authentiques et dont le retentissement et l'importance vont croissant, justifieront assez mon observation.

Après 1789, la constitution civile du clergé et les menaces exprimées par la réaction concoururent 'pour une grande part aux essais ou simulacres extérieurs de nouveau culte.

Après 1801 et le premier concordat, un contrecoup éclata également, mais d'une autre nature. Le développement le plus étendu fut imprimé à un culte tout d'opinion, à une volonté d'esprit qui prit toute la force et l'autorité d'un dogme. C'est le système que je vous ai signalé comme formant une sorte de religion, le système de l'indifférence la plus complète en matière religieuse. Désormais il ne s'agira plus de faire preuve de l'ardeur extérieure, du zèle militant, de la foi active qui avait entraîné la philosophie du xviir siècle. On renoncera à ce mot d'ordre formel, à ce cri : « Écrasons le fanatisme, » dont le monde avait retenti pendant si longtemps. Toute exaltation s'apaisera devant la puissance nouvelle qui substituait des guerres extérieures et à coups d'épée aux guerres intestines et affreuses à coups de hache, et aux autres guerres h coups de plume et à coups ■ de langue où l'on avait fini par tant se compromettre et se rabaisser. Devant cette autorité revêtue de gloire qui, d'abord à son avantage et bientôt à son détriment, imposait silence aux esprits, l'opinion passée

presque à l'état de nouveau dogme allait se résumer dans la force morale d'inertie.

Toutefois, gardons-nous d'exagérer cette dernière disposition. Au sujet du système d'indifférence, comme en beaucoup d'autres affaires, ne nous laissons abuser ni par les apparences, ni par les formes de langage. On n'a pas dit sans quelque raison que la parole avait été accordée à l'homme pour lui permettre fréquemment de déguiser sa pensée. Cette prétendue indifférence avait deux faces et était comme une arme à deux tranchants. De même que cela se voit dans les camps, les partis et les communautés de tout genre , elle réunissait sous une seule bannière les tendances les plus diverses, les hommes les plus opposés de sentiments. )

Sous ce rapport, d'ailleurs, l'histoire religieuse du système d'indifférence n'était pas de date récente; elle remontait au plus haut. Jadis, au commencement du christianisme, les représentants du spirituel avaient agi à peu près comme aujourd'hui les représentants du temporel. Pour mieux assurer leurs progrès et mieux se ménager l'accès auprès des pouvoirs existants, rÉglise avait proclamé aussi un système d'indifférence absolue : indifférence pour tout pouvoir politique et toute domination, indifférence pour toutes les misères du temporel, pour toutes les richesses, les possessions et les affections de la terre. Mais chacun sait, et nous y reviendrons en son lieu, quelle signification réelle cette indifférence absolue avait fini par obtenir, comment on en était venu à la traduire sur le sol et à la face de l'Europe.

SYSTÈME d'indifférence. 187

Chez les représentants du nouveau régime, chez les propagateurs de la révolution, le système d'indifférence entraînait aussi deux significations distinctes. Pour les uns, il était passif; il devenait un moyen de repos, une quiétude olTerte à l'esprit, une fin de non-recevoir prudemment opposée à de vieilles cpiestions, à des controverses interminables. On y établissait, comme par convention, que l'autorité des pouvoirs religieux existants, que leur influence pratique sur les affaires du temporel n'étaient désormais qu'un fantôme du passé, qu'un objet de souvenir, qu'il n'y avait plus en cette matière aucune nécessité, aucune possibilité de solution. Mais, auprès des autres, cette indifférence avait une portée bien plus étendue ; elle restait active ; elle servait de refuge, de voile à des pensées, à des intérêts, à des passions qui, étant forcées de se contenir" devant les préoccupations du jour, ne se décourageaient en rien et faisaient de leur apparente inertie un nouveau moyen de bataille. Dans les essais précédents de nouveau culte, la révolution française et la philoso- I phie militante n'avaient abouti évidemment qu'à une j impuissance. Pour se remettre de cet échec, et à l'aide de l'indifférence, elles comptaient dessécher à la longue l'arbre religieux que leur souffle avait fait ployer jusqu'à terre, mais dont il n'avait pu atteindre les racines.

Aussi est-ce à cette époque, au commencement de notre xix' siècle, que la forme religieuse ou le spirituel de l'ordre ancien entra, de son côté, dans une nouvelle phase de réaction. Il suivit une marche dont

les résultats se sont manifestes sous toutes les formes de gouvernement établies depuis lors, et qui pouvait passer, jusqu'à un certain point, pour un acte de représailles. Dans les régions occultes, de même que dans les régions publiques de leur pouvoir, les représentants directs ou indirects de ce spirituel reprirent, à nouveaux frais, un travail incessant qui se porta alternativement sur toutes les classes de la société et, en particulier, sur les femmes. Une littérature nouvelle en fut le produit.

Or, abstraction faite de plus d'un avantage déterminé par ce travail, si l'on en juge dans ses rapports avec la question politique, on voit que sa fin devait être aussi de dessécher avec lenteur tout ordre nouveau, toute institution, tout gouvernement dont la révolution française et la philosophie, qui l'avait provoquée, seraient le principe ou la racine.

Dans l'ame des chefs de ce mouvement, la possibilité d'y réussir n'était pas entretenue seulement par leurs croyances, par leur foi, mais surtout par la nature des choses. Ils se confiaient à l'organisation positive de l'Église, qui ne rencontrait d'équivalent, de pondérateur sérieux, que dans l'organisation et la discipline d'un État ou d'un gouvernement militaire. Ils sentaient que, à l'aide de cette organisation, l'occasion favorable leur arriverait toujours et néces- ; sairement. Toute institution politique, en effet, qui dérive du principe de liberté, développe, sans coup férir, des partis divers et vivants. A un jour donné, ces partis peuvent et doivent se trouver en balance. De son côté, un pouvoir militaire qui n'a pas ses

LE PAPE. * lî^O

racines d£ins le libre domaine de l'esprit est rapidement entraîné après quelques revers. Alors quelle force, quel poids ne se trouvent pas acquis à une autorité dont l'extrême variété d'action s'exerce simultanément à tout propos et en tout lieu ; quelle influence n'est pas rendue soudain à une masse compacte et réservée de milices religieuses, dont l'obéissance passive est de rigueur, et qui, malgré d'apparentes concessions, ne restent pas moins vouées de droit à toutes les conséquences de l'ancien principe

LETTRE XXIV

i8o4 ou Rome à Paris; le pape aux Tuileries et le sacre impérial

à Noire-Dame.

Janvier 18ii9.

Après le concordat de 1801, l'arrivée du pape Pie VII à Paris pour le couronnement, et la réunion du grand sanhédrin à l'IIotel-de-YiHe pour y rendre des décisions solennelles, forment le second et le troisième événement de nature politico-religieuse qui concourent à l'inauguration de notre xïx' siècle. Quoique l'un soit loin d'avoir obtenu le même éclat que l'autre,

leur connexion est plus étroite qu'on ne se l'imagine, leur lien plus mystérieux. Au point de vue que je développe, ces deux actes ne dérivent pas seulement d'une raison historique, d'un intérêt politique, d'une volonté morale; ils sont l'expression d'un dessein plus élevé encore que les desseins des hommes qui en ont été les provocateurs.

En cette occasion, en effet, quel est le rôle dévolu au génie de l'ère nouvelle, à la ville représentative de la révolution française et par la révolution française la cause d'une révolution générale dans l'Europe et dfins le monde? 11 se trouve que Paris mande, évoque et voit apparaître dans son sein une double. figure du passé : en ISO/i, c'est le passé immédiat, la Jérusalem d'ère moyenne, Rome représentée par son souverain pontife; en 1806, l'évocation porte sur le passé médiat, sur la Jérusalem d'ère ancienne, elle prend la forme de la haute juridiction devant laquelle Jésus-Christ lui-même s'imposa l'obligation d'être appelé.

Serait-ce, par hasard, pour se rejeter en arrière que Paris évoque les deux Jérusalem successives? Nullement. 11 cède à une impulsion supérieure, à une loi de prévision; Paris veut les précipiter l'une et l'autre dans l'avenir et les forcer, en quelque sorte, à réaliser de prophétiques promesses; il en veut retirer tout ce qui a été mis dans leur sein de vrai, de juste, de grand, et préparer, par lu, une légitime nouveauté, un spirituel de nouvel ordre, une réédificalion manifeste.

Paris, Rome, Jéi'usalem, quels noms plus glorieux.

plus retentissants citeriez-vous sur la scène religieuse, politique et philosophique!

Paris, Rome, Jérusalem, trois superbes cités de l'esprit! Quel front recevra d'en haut assez d'autorité pour confondre un jour leurs prétentions rivales et leurs utiles diversités dans un même sentiment, un même intérêt, un même principe. Pour nos générations le devoir est assez étendu, la tâche assez rude d'en établir seulement la probabilité, d'en faire entrevoir de loin l'image.

L'ardeur que le premier consul avait déployée en 1801 pour la conclusion du concordat, trouve de nouveaux éclaircissements dans les affaires de iSOli.

■ Sa politique s'était ménagé l'appui de la rehgion; il avait conçu et nourri le dessein de revêlir la

' pourpre impériale et d'en revêtir, avec lui ou en lui,

j la révolution française et le principe de cette révolution.

j L'idée de constituer un empire n'était pas venue au premier consul par les seuls motifs imputables h la nécessité des circonstances ou à son ambition personnelle. La voie d'imitation dans laquelle la république française s'était engagée conduisait assez naturellement à cette fm. En plus d'une occasion nous avons déjà vu que ni son désir de se montrer en tout point originale et nouvelle, ni son esprit de rupture absolue avec le passé, n'avaient empêché cette révolution de s'attribuer une apparence de suite, de chercher et de se faire des aïeux.

En politique, la république française avait planté son arbre généalogique au sein des républiques grec-

qucs et surtout de la république romaine. Elle se sentait entraînée par cette grande qualification donnée au peuple de Rome : « le peuple roi. » Or, ce retour vers le passé eut un elTet analogue à celui qui s'était produit à l'époque de la réforme.

Alors et sous l'influence des souvenirs bibliques, une faveur extraordinaire avait été acquise aux noms personnels usités chez l'ancien peuple qui, bien différent en cela du peuple de Rome, était créé et constitué comme peuple-principe, comme peuple-idée, comme peuple-loi. On vit renaître par milliers les Abrahams et les Jacobs, les Davids et les Salomons, les Sarahs et les Judiths ; et quelle ne fut pas la nouvelle gloire réservée au nom d'Isaac, entre autres, qui signifie sourire, quand on songe à cette sublime intelligence que, cent ans environ après Luther et dans un jour de sourire, le ciel accorda au monde sous la forme du petit et frêle enfant devenu Isaac Newton!

A l'époque de la république française et par le retour de l'esprit vers les souvenirs de la Grèce et de Rome, le même résultat s'était produit. On avait compté par milliers les Aristides et les Démosthènes, les Scévolas et les Décius, les Gracchus et les Brutus. Mais dans son œuvre la république romaine avait fini par engendrer les triumvirs, et les triumvirs avaient engendré l'empire. Or, avant l'apparition de Bona parle, la France républicaine avait passé par les mains de plus d'un triumvirat. Les triumvirs et les quintumvirs amènent les trois consuls: ceux-ci le consul suprême, et du consul suprême à César, de César au Rubicon et à la couronne impériale, il était h peu près im-

possible à l'imagination et aux événements de s'arrêter.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler à quels moyens de diplomatie le premier consul eut recours pour faire arriver Rome à Paris, pour obliger le pape Pie VII à rendre un hommage public au génie et à la souveraineté de l'ère nouvelle. Il est constant que le chef armé de la révolution française alliait autant que personne la voix doucereuse de la colombe à la prudence du serpent et au rugissement du lion. Nul des plus habiles prélats de l'autre côté des monts n'eût été capable de lui en remontrer en fait de séductions et de finesses.

Dès les premières ouvertures de cette nouvelle affaire, Pie YIl s'était vu replongé dans un abîme d'in- •j certitudes et de chagrins. Les mêmes motifs qui i l'avaient déterminé aux jours du concordat repreij naient presque fatalement leur empire. D'ailleurs, à part tout intérêt secondaire, ce pontife nourrissait dans son âme une arrière-pensée non moins grave, non moins forte que celle du premier consul. Tandis que ce dernier aspirait à faire reconnaître et légitimer la révolution française et son représentant par le pouvoir pontifical, Pie VII entendait la voix émue de l'Église qui répétait à son oreille : « Humilie-toi s'il le faut, humilie- toi; mais pour puiser dans cette humiliation un nouveau courage et de nouveaux moyens I d'agir. L'autorité de saint Pierre est fondée sur un ' dogme défini , immuable , et sur l'organisation poil sitive d'un gouvernement, d'une discipline, d'une ' armée. Cède, pourvu que le dogme soit réservé;

pourvu que la révolution, fille des philosophes, rende à ce dogme, par nécessité ou même par hypocrisie, un hommage public, un hommage officiel ; cède, pourvu qu'il en naisse l'occasion de raviver ton pouvoir, de reconstituer tes légions. Cède, enfin, sans oublier que des mortels aussi puissants que le représentant victorieux et couronné de la révolution française se sont élevés comme des cèdres, ou comme des lauriers verts; et pourtant, selon la parole du psalmiste, je n'ai fait que passer et déjà ils n'étaient plus. »

Dès que le nouveau projet inspiré à l'esprit de transaction eut été publiquement annoncé, dès que les plus incrédules ne purent révoquer en doute que Rome assisterait au sacre impérial, que le pape Pie Vil viendrait s'asseoir au banquet des Tuileries, on se figure l'agitatioii des partis. Ihi renouvellement d'indignalion, de fureur, éclata dans les camps exclusivement voués à l'esprit de révolution ou à l'esprit de réaction. Les représentants politiques et religieux de ce dernier parti, la réaction, étaient à peine remis des concessions faites par le concordat; ils tournèrent encore une fois contre Pie Vil les sentiments qui les poussaient à ne voir dans le nouveau maître de la France rien de plus, rien de moins que l'incarnation sacrilège de l'illégitimité, de l'usurpation, de tous les principes et de tous les actes subversifs proclamés ou déterminés par la rév^olution française.

Toutefois, comme les choses de ce monde sont mêlées à perpétuhé d'avantages et d'inconvénients, la marche du pape vers Paris, la déférence et l'enlhou- • siasme dont il fut l'objet de la part des populations,

offrirent plus d'un dédommagement à ses nouvelles amertumes. En dehors d'aucune conviction, d'aucune opinion, quel cœur n'aurait pas été ému à l'aspect de ce vénérable vieillard au sourire plein de douceur et de mélancolie ; quel esprit ne se serait pas senti ébranlé devant le représentant de tout le moyen âge , devant le chef souverain, l'image personnifiée de cette Rome qui, après avoir créé jadis, dans l'ordre temiporel et au nom de la politique, l'organisation la plus vaste, la puissance la plus envahissante , avait ti'ansporté les mêmes errements dans l'ordre spirituel, et s'était recréé, au nom de la religion, une situation et un empire correspondants.

Le souvenir m'en est encore présent : dix ans ' environ après le sacre , lorsque Pie VII , échappé à de longues vicissitudes, et non plus entouré de pompe comme autrefois, regagnait ses États en traversant la France méridionale, je courus aussi à la rencontre du pontife, et je courbai avec empressement ma jeune indépendance sous l'auguste main qui bénissait. C'est même à cet incident que j'ai dû, dans la suite, d'ajouter un prix particulier à un des mots les plus [touchants qu'on eût entendu sortir de ses lèvres. I Une personne , retenue et comme emprisonnée au : milieu de la foule qui se prosternait autour du grand ■ commandeur de l'Église romaine, témoignait hautement son impatience de se dégager au plus vite, I « Ah! monsieur, ne fuyez pas, lui dit Pie VII de iSa voix onctueuse, ne fuyez pas, la bénédiction d'un vieillard ne peut jamais faire mal. »

Le 2 décembre \SOli avait été fixé pour la solennité

i96 PARIS ET LA RÉVOLUTION.

du couronnement. Les voûtes de la cathédrale de Paris s'habituaient à passer de surprise en surprise; et, aujourd'hui, n'y a-t-il pas sujet de croire que des étonnements de toute nature leur sont encore réservés.

On a beau fausser les situations, une cause inattendue, quelque brusque témoignage ne manque presque jamais d'en rétablir la vérité. Dans la cérémonie du sacre, une de ces circonstances caractéristiques replaça dans leur véritable aspect les rapports du temporel de nouvel ordre avec le sipirituel du régime ancien.

Jadis les représentants les plus majestueux de l'autorité politique, Charlemagne, les Othon, Barberousse, Charles-Quint s'étaient tous astreints à se rendre humblement à Rome. Ils s'étaient fait un devoir de conscience , un mérite de sentir la couronne déposée sur leur tête par les mains du chef et représentant de la forme religieuse qui correspondait le mieux à ces grands et sombres jours..

Mais que les temps étaient changés ! Un jeune soldat, inconnu hier, astre resplendissant aujourd'hui, ne se contente pas d'avoir mandé Rome et le pape au foyer du monde nouveau. Il fait plus : au moment décisif de la cérémonie et pendant que le pontife tend les mains vers le diadème, le nouvel empereur, saisit lui-même cette couronne et se la pose sur le front.

Alors tout fut consommé, alors les trois pensées difi'érentes, les trois esprits différents qui sont liés à ces trois noms, Jérusalem, Paris et Rome, circulèrent à la fois et s'entrecroisèrent sous les voûtes de

Notre-Dame. D'abord, c'était la pensée la plus antique, celle qui avait consisté à croire sans réserve à l'avènement de nouveaux jours et à vouloir que tôt ou tard on sanctifiât sous les auspices du principe des principes l'Éternel , le règne promis depuis si longtemps à la loi et à la justice des peuples. Ensuite c'était la pensée qui avait inspiré au premier consul de saisir le diadème et de constater, en faveur de la révolution française, en faveur de l'ère nouvelle, le droit presque pontifical de se couronner ellemême. Enfin, c'était Rome, la pensée de l'ordre politique et social ancien , qui attribuait au chef de , l'Église un droit réel de suzeraineté sur la couronne des princes; c'était cette même pensée dont le représentant actuel se voyait réduit tout à coup à un rôle secondaire, à l'état d'un simple témoin, et qui, atteint par ce coup, se promit d'en avoir raison, sauf à se résigner pour l'heure et à attendre.

En effet, à moins de fermer les yeux à l'évidence, nul ne pouvait se tromper sur la gravité de l'incident et sur ses conséquences prochaines. A dater de ce jour, il devient aisé de suivre la progression croissante des preuves et des événements qui conduisent du premier au second concordat, et qui font trouver la dernière explication, le dernier mot de l'œuvre de 1801 dans l'œuvre de 1813.

Si les caresses extérieures ne se ralentirent point pendant les quelques semaines que le pape resta encore à Paris, si l'on s'épuisa, au contraire, en témoignages de déférence, en flatteries les plus raffinées, en satisfactions d'apparat, telle était, en réalité, la si-

tiiation. Tl serait impossible de la rendre en termes plus explicites, plus clairs ciue ceux qui nous viennent de l'autorité par excellence : « Lorsque le pope me quitta, après mon sacre, dit l'empereur, il partit avec le seul dépit de n'avoir pas obtenu de moi les récompenses qu'il croyait avoir méritées. A peine eut-il mis le pied sur le sol italien que les intrigants, les brouillons, les ennemis de la France profitèrent de ces dispositions pour s'en saisir, et, dès cet instant, tout fut hostile de sa part. Ce n'était plus le doux, le paisible Cliiaramonte, ce bon évoque d'Imola qui s'était proclamé de si bonne heure digne des lumières de son siècle. Sa signature n'était plus apposée qu'à la suite d'actes tenant bien plus des

Grégoire et des Boniface que de lui Rome devint

le foyer de tous les complots tramés contre nous. » Or, le troisième événement inaugurateur de notre siècle, l'aulre évocation faite dans P.iris, n'était nullement de nature à diminuer, du côté de Rome, les susceptibilités, les ombrages.

LE SAJNHÉDRIN. 199!

LETTRE XXV

1807 et rcvocallon do l'ancienne Jérusalem, ou le grand sanhédrin

à rilôlel de ville.

11 fallait que l'Europe eût été bouleversée bien à fond pour donner lieu au spectacle dont je viens de vous rappeler les principales circonstances, pour voir Rome évoquée dans Paris, pour faire arriver le pape " aux Tuileries. Cependant, malgré l'extrême différence de son effet extérieur, le troisième événement inaugurateur du xix" siècle, l'antique Jérusalem également évoquée, le grand sanhédrin installé à l'Hôtel de ville , découvre peut-être quelque chose de plus extraordinaire, un sens plus universel.

Mais afin de mieux apprécier ]a portée de cet acte, et le langage admirable d'un des hommes qui furent chargés de veiller à son accomplissement, il est indispensable de vous reproduire, avec quelques détails, l'historique du grand sanhédrin, ce qu'il était par nature et par tradition.

Aux premiers jours de l'année 1807, si l'on se reporte dans une 'des salles de l'Hôtel de ville, on y remarque un amphithéâtre en hémicycle. Bientôt les portes s'ouvrent et donnent passage à une assemblée juive composée de soixante et onze per-

sonnes. Cette assemblée prend place sur les sièges de riiémicycle , son président au centre , tous les membres à sa droite et ù sa gaucho, par rang d'Age. Seulement les deux premiers membres font exception ; ils ont été choisis en raison de leur capacité ou de leur spécialité. De môme que jadis, l'un, celui de droite, est désigné comme Maître en l'assemblée de justice, sous le titre de Ab qui veut dire Père, et d'où dérive notre mot français abbé. L'autre membre , assis à la gauche du président , est désigné sous le titre de Rarham, ou le principal maître en sagesse.

L'assemblée compte, en outre, neuf suppléants, deux scribes ordinaires, ou écrivains secrétaires, et un scribe ou rédacteur principal. Le costume, pour tous, consiste dans un habillement noir, petit manteau de même couleur, chapeau tricorne et rabat.

Tel était l'aspect général du grand sanhédrin de Paris. Sauf le costume, il offrait, à l'esprit, comme la résurrection allégorique d'un autre Lazare. Considéré dans sa nature traditionnelle ou à son état de droit, ce grand conseil, chez les anciens Juifs, faisait provenir ses origines des soixante-dix anciens du peuple que Moïse avait associés à son pouvoir, et qui étaient parfaitement indépendants de la famille et des fonctions sacerdotales. Le principe de nomination . appliqué à ces soixante-dix ou septante conseillers était compris dans la mesure générale que le législateur sacré avait proposée à tout le peuple sous la forme , suivante : « Je ne saurais supporter seul le poids de vos affaires et de vos débats ; donnez-moi, d'entre vos

LE SANHÉDRIN. âOl

tribus, des hommes savants, prudents et estmies, je vous les établirai pour chefs. »

A s'en référer aux proportions numérique^, comme la population de la Judée ne s'est jamais élevée au delà de cinq millions d'ames, il s'ensuivrait que le conseil des Soixante-Onze, comparé à une population de trente à quarante millions d'habitants, irait jusqu'à fournir une assemblée de cinq à six cents membres. Quant au nom de grand sanhédrin, qui, à Paris comme à Jérusalem, servit à désigner cette assemblée, c'est un mot d'origine grecque que les Juifs avaient fini par adopter, par hébraïser, et qui signifie tout simplement une réunion de gens assis, un congrès, une autorité délibérante.

Mais, tel sentiment qu'on se soit formé des origines les plus reculées de ce conseil, il est hors de contestation que, bien avant la venue de Jésus-Christ, ses droits avaient acquis une extension considérable. Il était établi dans l'opinion et la tradition de cette époque, que le roi, que les pontifes, prêtres ou princes des prêtres, que les hommes de la parole ou prophètes relevaient de sa juridiction.

Or, à Paris, et à l'Hôtel de ville, le grand sanhédrin avait été précédé par une autre assemblée, dont l'intérêt et les travaux sont prépondérants dans le résumé de son histoire. Cette première assemblée, réunie le 26 juillet 1806, et composée de soixantequatorze membres pris parmi les juifs notables de France et d'Italie, avait eu pour objet d'examiner douze questions présentées par ordre de l'empereur. Elle en devait discuter les termes et en rédiger la

solution à laquelle la seconde assemblée, ou le grand sanhédrin, n'aurait plus qu'à ajouter une confirmation religieuse, suivie d'une publication solennelle.

Sous une autre forme et en dernière analyse, c'était une nouvelle œuvre de concordat, un témoignage demandé à l'Église juive de sa loyale association aux principes de la révolution française, au génie de l'ère nouvelle. « Outre les règlements à faire sur les cultes, disait le décret provocateur des travaux préparatoires, il appartient à cette assemblée de ramener parmi les hommes professant la religion juive les sentiments de morale civile qui avaient été amortis chez un grand nombre par l'état d'affreuse oppression et d'abaissement dans lequel ils avaient longtemps langui. »

Trois commissaires étaient chargés de parler à l'assemblée préparatoire et d'en surveiller les travaux. Devant les représentants de l'ancienne religion appelée la loi, l'empereur, avec son discernement habituel, avait choisi ces commissaires parmi les noms les plus en célébrité dans les sanctuaires de la justice ou mieux encore, dans le sacerdoce de la loi (Mole, Pasquier, Portalis).

« Les lois qui ont été imposées aux individus de votre religion ont varié par toute la terre, dit, à l'ouverture des séances, l'un des commissaires (M. Mole qui, malgré sa jeunesse, ne tarda pas à revêtir la toge de grand juge). L'intérêt a souvent dicté ces lois; mais de'môme que cette assemblée n'a pas d'exemple dans les fastes du Christianisme, de môme pour la première fois vous allez être jugés avec justice. »

Pendant la lecture des questions proposées, le seuJ

incident qui nous offre ici de Tintérêt, est la vive émotion de l'assemblée à la sixième question ainsi conçue : « Les juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? onl-ils l'obligation de la défendre ? » D après les procès-verbaux et comme sous un coup électrique, tous les membres se levèrent et crièrent d'une seule voix : « Jusqu'à la mort. »

Vous jugez toutefois que, dans les travaux de cette assemblée, les partis les plus divers ne se manifestcrejit pas moins qu'à l'occasion du concordat et qu'au sein de tout corps délibérant. On y trouvait également des cœurs ardents à défendre les traditions et les formes du passé, plus d'un esprit c|ui poussait en avant de toutes ses forces et, en grande majorité, les hommes de transaction et de conciliation.

Mais quelles que fussent les intentions et l'intelligence des uns et des autres, ils étaient toujours et inévitablement entraînés à tourner dans un cercle trop restreint. C'est même pour développer cette condition commune à toutes les branches actuelles de la religion des Écritures que j'entrerai bientôt dans ma seconde partie, Rome. Les circonstances de toute sorte, au milieu desquelles s'est opéré le dégagement simultané ou successif de ces diverses branches judaïque, chrétienne, mahométane, et de leurs grands i-ameimx, ont imposé à chacune des obligations constitutives, dogmatiques. Un grand nombre de ces obligations, de leurs sentiments et jugements inséparables de leur nature, ne concordent plus, malgré tous les détours, avec l'état et l'esprit des nouveaux temps. En consé-

quence, les meilleurs projets de transaction et de réforme , tous les accommodements et les remaniements partiels qui se poursuivent dans le domaine spécial des unes ou des autres de ces branches religieuses, no peuvent dépasser certaines limites, ni produire autre chose que des palliatifs. Le génie de l'ère nouvelle, le monde nouveau, d'accord en cela avec les réserves prudentes que la religion des Écritures a faites pour l'avenir, forme des prétentions plus élevées. 11 lui faut un travail commun, une œuvre générale ou d'ensemble, une cité qui ne soit ni restaurée, ni replâtrée, mais qui se manifeste à tous comme une réédification.

Dès que les résultats obtenus par la première assemblée séant à l'Hôtel de ville eurent reçu l'approbation impériale, la session préparatoire fut close pour faire place au grand sanhédrin. Sauf les changements exigés dans le personnel des présidents, à cause du caractère tout religieux de cette seconde assemblée, sa composition embrassa à peu près tous les membres qui avaient participé à l'assemblée précédente.

Le môme organe du gouvernement, qui avait ouvert les séances, et dont j'ai cité plus haut les paroles, eut encore la mission de caractériser le passage de l'une de ces assemblées à l'autre, et il s'en acquitta avec des accents d'éloquence que j'ai recommandés à votre attention et qui sont certainement dignes d'ôtre conservés.

« En nous présentant de nouveau, messieurs, dans cette enceinte, nous y retrouvons les impressions et les pensées qui nous agitèrent lorsque vous nous y avez reçus pour la première fois. En eflet, qui ne serait saisi d'étonnement à la vue de cette réunion d'hommes

éclairés, choisis parmi les descendants du plus ancien peuple de la terre? Si quelque personnage des siècles écoulés revenait à la lumière et qu'un tel spectacle vînt à frapper ses regards, ne se croirait-il pas transporté dans les murs de la cité sainte, ou ne pengerait-il pas qu'une révolution terrible a renouvelé le's choses humaines jusque dans leurs fondements? Il ne se tromperait pas.... Pour rencontrer dans l'histoire d'Israël une assemblée revêtue d'une autorité capable de produire les résultats que nous attendons, il faut remonter jusqu'au grand sanhédrin. C'est le grand sanhédrin que Sa Majesté l'empereur et roi se propose de convoquer aujourd'hui. Ce corps tombé avec le temple va reparaître pour éclairer par tout le monde le peuple qu'il gouvernait ; il va le rappeler au véritable esprit de sa loi , et lui en donner une explication digne de faire disparaître toutes les interprétations mensongères. » • ~

Afin de compléter le tableau, hàtons-nous d'ajouter que le lendemain du jour qui avait été témoin de la sanglante bataille d'Eylau, le 9 février 1807 vit commencer la session du grand sanhédrin qui se prolongea pendant un mois. Le 9 mars, après avoir invoqué l'Eternel en faveur du génie de l'ère nouvelle et en faveur de l'homme puissant qui l'avait tirée par la main de l'oubli du tombeau, la Jérusalem des anciens jours, ou plutôt sa représentation, sortit de l'Hôtel de ville sous l'empire de nouveaux devoirs et empreinte d'une nouvelle lumière.

Maintenant, en quoi consiste la portée véritable, la moralité la plus élevée de ce troisième événement qui,

dans l'ordre des rapports perpétuels de la question religieuse avec la question politique , a concouru à l'inauguration de notre xix' siècle? Quel est le sens général et providentiel qui s'y trouve renfermé? Écartons l'influence particulière des hommes, consentons à ne voir en eux que les instruments des décrets suprêmes, que les organes passagers de la loi, de la volonté qui fait mouvoir les mondes connus et inconnus.

Ne serons-nous pas forcés de nous dire à nousmêmes : Quel est donc ce nouvel esprit qui, conformé- ^ ment au langage allégorique et moral des premières Écritures, ressuscite les morts, rend la parole aux muets, avertit les plus sourds qu'ils feront sagement de tourner leurs oreilles vers des bruits lointains? Quel est donc ce nouvel esprit qui opère déjà des choses si grandes que rien de semblable ne s'était produit dans les fastes du christianisme actuel, dans tout le cours de l'ère vulgaire ou moyenne? Quel est

j ce nouvel esprit issu d'une révolution terrible qui a renouvelé les choses humaines jusqu'en leurs fondements, à tel point que Paris, la cité génératrice des temps nouveaux, fait comparaître alternativement dans son sein la Jérusalem de moyen âge ou Rome et la Jérusalem d'Age antique, qui accueille Tune aux Tuileries et installe l'autre à l'Hôtel de ville? Quel est enfin ce nouvel esprit dont la voix s'adresse avec autorité à toutes les religions reconnues ou plutôt h

i toutes les formes du même principe religieux, qui impose des limites à leurs prétentions et leur dicte un respect et des devoirs réciproques?

N'est-ce pas, je vous le demande, l'esprit de l'avenir,

qui n'est ni la pare révolution, ni la pure réaction, ni / l'esprit de transaction secondaire ou d^'accommode- J ment à la surface; mais l'esprit qui porte déjà en soi ta puissance et la volonté de venir en aide au temporel des nouveaux jours et d'engendrer en sa faveur un spirituel de nouvel ordre?

Aussi est-ce sous l'inspiration de ce même esprit = (i''où doit sortir tôt ou tard une Jérusalem toute nouvelle, qu'un métaphysicien de l'école catholique romaine, alors en grand renom, M. de Bonald, se vit entraîné à prendi'e une voix de prophète et à exprimer

i les espérances suivantes : « A Dieu seul il appartient ) de changer le monde, Dieu seul connaît le besoin, le moment et le moyen de ces changements ; et, quand il le faut, il les révèle aux hommes de génie. Jl faut ) le dire, la gloire du génie guerrier est épuisée ; mais '^ la gloire du génie religieux restaurateur de l'ordre moral est encore entière et peut tenter un caractère élevé. »

LETTRE XXVI

1809, témoignages d'incompatibilité entre la nouvellle politique et l'ancienne forme de la religion; récriminations réciproques de leurs représentants, rupture, sévices.

Dans leur antique religion, leur poésie, leurs symboles, les Hindoux font jouer un grand rôle à la fleur du Lotos, qui s'étend sur les eaux comme nos plantes de INénuphar. Un petit enfant caché au sein de la fleur y figure tantôt le monde au moment de naître, tantôt le dieu qui doit présider à la création de ce monde. Cette image allégorique n'est d'ailleurs qu'une autre forme de la légende de ces mêmes Hindoux, d'après laquelle le Dieu créateur prend directement naissance et avec toute pureté au sein d'une fleur humaine, au sein d'une vierge.

Comparé à l'idée que je poursuis, ce lotos représente assez fidèlement le temporel de l'ère nouvelle, l'état positif du monde nouveau, le fait désormais indestructible qui s'est développé sous l'action de la révolution française. L'enfant caché dans la fleur représente le nouvel esprit, le germe du nouveau spirituel, que ce nouveau temporel emporte dans ses flancs et à qui il faudra de longues années et des soins pour se reconnaître lui-même.

LES INC03IPATIBILITÉS. 209

L'inauguration du xix' siècle était certainement une le ces occasions rares et décisives que la Providence ie plaît à susciter et dont rien ne peut plus ni changer e sens, ni détourner les résultats.

Rome a été évoquée et le pape amené à Paris pour j couronner la révolution française et son représentant : /oilà le fait le plus authentique. Or , chacun pré- /oit ou pressent comment les choses se seraient lassées, si la Providence eût voulu témoigner par là \MQ nulle suite manifeste et parallèle n'était nécessaire aux deux points, question politique et question religieuse; si, à ses yeux, tout se trouvait accompli dans e nouveau pacte, dans le nouveau mariage qui venait d'être conclu entre le Paris d'ère nouvelle et la Jérusalem d'ère moyenne, entre le temporel de nouveau régime et le spirituel de régime ancien. I Une intimité croissante, une harmonie exemplaire aurait été inspirée ou imposée aux deux auteurs du premier concordat, aux deux contractants immédiats de la nouvelle union, aux deux grandes figures représentatives du temporel nouveau et du spirituel ancien. Bien loin de là, dans cette occasion la plus concluante, lorsque le xix' siècle s'ouvre, c'est le témoignage contraire que la Providence se résout à lui envoyer.

' Au jour même où les deux conjoints avaient fait acte d'union le plus solennellement, vous avez vu que ■leurs rapports factices avaient été rompus comme sous une main invisible; vous avez vu que le voile s'était déchiré et avait mis à découvert le principe de dissidence, de tiraillement, ou, selon l'expression employée

en alTairo de mariage, riiicompaLibiiilé mutuelle de caractère, d'humeur. D.^pai^ lors, cette cause de dissidence, les preuves de cette incompatibilité vont se développant et suivent une marche presque régulière. On passe par les plaintes, les reproches, les aigreurs; on en vient aux voies de fait et jusqu'aux sévices les plus déplorables.

Dans ces conditions, les deux suprêmes personnages acquièrent donc un caractère tout symbolique. Ils ofTrent un sens bien plus général que celui qui serait restreint à leur nature apparente. Dans Tantiquité, on était entraîné sans cesse à changer de pures légendes en événements historiques. Ici, au contraire, c'est le fait historique lui-mê:ne qui reçoit et emporte l'intérêt mystérieux et toute l'autorité d'une légende. 11 annonce les agitations nouvelles auxquelles le siècle naissant sera condamné ; il figure les difficultés et contradictions qui pèsent sur toutes les époques de passage, alors qu'un monde ancien s'en est allé, ou s'en va dans l'ordre religieux comme dans l'ordre politifjue, alors que le règne commence en faveur d'un âge ou monde nouveau.

Après tant d'obstacles qu'il avait eu à vaincre pour relever l'ét ndard de saint Pierre et réorganiser ses milices sur le sol volcanisé de la France, tel était le sentiment de l'empereur : il s'arrêtait à la pensée que ses concessions à la cour de Rome avaient atteint les limites du possible, qu'elles étaient allées même au delà de ce qui devait être raisonnablement demandé au représentant couronné du nouveau temporel , ou de la révolution. Par suite, Napoléon s'attendait à ne plus

être ni tourmenté, ni entravé par aucune exigence nouvelle. 11 se croyait autorisé à compter sur le concours le plus dévoué en faveur de ses desseins.

Mais, de son côté. Pie VII s'était arrêté à une idée qui marchait précisément en sens contraire. Dans ses actes de condescendance à l'égard du nouveau chef de la révolution et à l'égard du nouvel esprit, il ne doutait pas non plus d'avoir atteint les dernières limites de ce qui pouvait être raisonnablement demandé à sa nature pontificale, à son cœur catholique romain. En conséquence, Rome admettait que nui prix n'était capable d'acquitter les concessions où elle avait consenti à descendre. Tout ce qui avait été obtenu jusque-là du nouveau maître de Paris ne lui paraissait que le gage, le prélude et en termes textuels, les arrhes de ce qu'elle était en droit d'obtenir.

Du reste , cette même tendance , ce même esprit avaient déterminé jadis les nombreux débats des rois de France avec la cour de Rome. Une satisfaction reçue ne semblait jamais à celle-ci que l'acheminement à de plus grandes satisfactions. 11 était de règle pour Rome et elle en faisait une des sources de son éloquence, de se proclamer opprimée et persécutée tant qu'elle n'acquérait pas le pouvoir de dominer sur les autres et de les persécuter au besoin.

Je vous ai transmis plus haut en quels termes l'empereur avait livré le secret et rétabli la réalité de la situation. Nous avons appris que dans les premiers jours de l'an 1805, quelques semiaines seulement après la solennité du sacre, le pape s'était éloigné de Paris avec le dépit de n'avoir pas obtenu les récompenses

qu'il croyait avoir méritées. Sur le sol italien, les intrigants, les brouillons, les ennemis de la France avaient profité à tel point de ces fâcheuses dispositions que Rome était devenue le foyer de tous les complots tramés contre nous.

Cette même année 1805 produisit un autre témoignage : elle marqua un des degrés progressifs de la lutte symbolique qui venait déjà d'éclater, et dont le deuxième concordat, celui de Fontainebleau, accompagné des commentaires de son auteur , ne tardera pas à nous donner le dernier mot, la moralité véritable.

Pendant que la campagne d'Austerlitz était encore pleine d'incertitude, le souverain pontife de Rome adressa une sorte de manifeste au souverain maître de Paris, qui se réserva d'y répondre peu de jours après la grande bataille.

Dans cette réponse, en effet, et dans la déclaration expresse qui s'y trouve renfermée, une confirmation nouvelle est offerte à l'observation que j'ai émise et qui reparaîtra plus d'une fois : c'est que, en religion comme en politique, dans le domaine de l'esprit comme dans le domaine du fait, l'argument toujours le plus solide auprès de la généralité des hommes, le plus irrésistible, le plus divin, est celui qui s'appuie sur le succès, sur la victoire.

«Nous le déclarons franchement, disait le pape, depuis l'époque de notre retour de Paris, nous n'avons éprouvé qu'amertume et déplaisir, quand, au contraire, la connaissance personnelle que nous avions faite avec Votre Majesté et notre conduite invariable

LES INCOMPATIIULITÉS. 213

promettaient toute autre chose. En un mot, nous ne trouvons pas dans Votre Majesté la correspondance des sentiments que nous étions en droit d'en attendre. »

« Depuis le retour de Votre Sainteté h. Rome, répliqua le représentant de l'ère nouvelle , encore tout exalté des grands résultats acquis sous le soleil d'Austerlitz', depuis le retour de Votre Sainteté, je n'ai éprouvé que refus de sa part sur tous les objets, même sur ceux qui étaient d'un intérêt de premier ordre pour la religion..... Je protégerai constamment le Saint-Siège, malgré les fausses démarches, l'ingratitude des hommes qui se sont démasqués depuis trois mois. Ils me croyaient perdu, mais Dieu a fait éclater, par les succès dont il a favorisé mes armes, la protection qu'il a accordée à ma cause. »

Sous une pareille impulsion et en dépit de tous les efforts conciliateurs, on ne pouvait que marcher vite de part et d'autre. En 1807 et 1808, les menaces succèdent aux reproches, les ressentiments s'accroissent, s'amoncèlent. 1809 est déjà l'année oii l'on ne se contient plus, où l'on entre dans la triste série des voies de fait. Bientôt, d'ailleurs, les agitations de l'Europe prennent partout un même caractère, et concourent toutes à attester le point capital que cette première partie de mon exposé a été chargée de mettre en évidence.

Au midi et au nord la question religieuse et la question politique agissent et réagissent l'une sur l'autre avec les plus singulières variétés. Au midi et sur le sol de l'Espagne, la lutte politique, soulevée par

le drapeau de la révolution française, rend la prééminence et la force aux instruments de l'autorité religieuse : elle en fait les légitimes représentants de l'indépendance nationale, des mêmes droits que cette révolution française avait si grandement revendiqués.

Au nord, l'Allemagne, qui, jusque-là, avait cherché dans la pure philosophie une religion nouvelle, une religion de liberté plus large que l'œuvre de la réforme, l'Alleinagne retire de ce nouvel esprit une force politique de résistance. Elle en fait un moyen d'ébranlement; elle l'oppose à l'état de vassalité dont toute la patrie germanique semblait menacée par la révolution française, devenue essentiellement conquérante, devenue l'imitatrice de l'ancien empire romain. Ainsi, tandis que, sous le ciel ardent de l'Espagne, c'est le prêtre et le moine qui s'élancent de l'église et du cloître, tenant d'une main le crucifix, de l'autre l'épëe ou le poignard, sur le sol méditatif de la Germanie, au contraire, c'est le jeune homme et l'adulte, le disciple et le maître qui abandonnent en masse les sanctuaires de la philosophie et de la science ; ils se précipitent sur les champs de bataille, pour y faire entendre le cri puissant, le cri s.iint de patrie et liberté. Mais Dieu me garde de vouloir trop embrasser; c'est en me restreignant que je me fortifie.

En l'année 1809, avons-nous dit, les incompatibilités naturelles de caractère entre les deux figures représentatives de la religion et de la politique ne se renferment plus dans de simples récriminations. Lié à l'Autriche, le pape avait échaulfé la coalition que les victoires d'Essling et de Wagram réussirent de nou-

veau à dissiper. Par représailles et sous la date du ■13 mai 1809 et peu de jours avant la bataille d'Essling, le représentant du nouveau temporel lance de Vienne un décret qui réunit les États du Saint-Siège à l'Empire. Un mois après , le 10 juin , T ancien spirituel fulmine une bulle d'excommunication contre ison coassocié du premier concordat, contre l'auteur du décret. Mais quatre semaines seulement après la bulle d'excommunication, le 6 juillet, le lendemain de la bataille de Wagram, l'empereur fait enlever le pontife; on le conduit d'abord à Florence, ensuite à Savone, sur le territoire de (îênes.

Pendant les jours du Directoire, le prédécesseur de Pie Vil et son parent, le pape Pie VI, avait été' ■{ également enlevé de son siège et de sa capitale. Indépendamment des diverses passions qui le poursuivaient, on avait accusé Pie VI de n'avoir rien négligé auprès de la Russie pour l'exciter contre la France. Le vénérable captif était mort à Vienne, en Dauphiné, à l'âge de quatre-vingts ans.

Aujourd'hui, les événements de l'Italie ont ramené une situation analogue. Ils concourent à prouver que, loin de se réduire à un incident, le conflit de Pie Vil et de l'empereur tenait à des causes providentielles. Le pape actuel Pie IX a voulu opérer une nouvelle œuvre de transaction entre la liberté politique des nouveaux jours et l'autorité spirituelle de l'ère écoulée. Mais Pie IX, dans ses clforts, n'a réussi qu'à précipiter le mouvement le moins conforme à la nature et aux restrictions deson plan. Il se voit obligé de quitter sa capitale en fugitif. Ce n'est plus Paris qui

provoque son expulsion, c'est Rome. Sans contredit, le chef souverain de la Jérusalem de moyen âge no tardera pas à rentrer dans ses murs; mais qui luil répondra de l'avenir, mais qui se refusera à discerner ' dans cette succession des mêmes événements, des signes profonds, des avertissements suprêmes ?

A Savone, et dans la persécution. Pie VII puisa des droits à l'intérêt du grand nombre et de nouvelles forces. Désormais l'empereur n'aura plus à redouter seulement les coalitions du dehors ; mais, au dedans, une coalition invisible minera son avenir, joindra son activité de chaque instant à toutes les causes de désaiîection ou de décadence. Elle poursuivra à son égard le travail qui, dans des conditions différentes et quarante ans après, s'est reproduit à l'égard du roi de la monarchie de Juillet et a rendu sa chute si rapide.

Pour arrêter l'intérêt et le mouvement provoqués de tous côtés par la captivité du pape, des instructions sévères avaient été données aux agents impériaux. Mais il n'y a pas de bras, tel fort qu'il soit, qui puisse atteindre la volonté des âmes et les empêcher de se tenir prêtes à tout événement. Un nouveau fait, produit en 1811, redevint à lui seul le signe que, par nature, la révolution serait entraînée à embrasser tôt ou tard la question religieuse. A l'occasion de la naissance d'un enfant dont l'étoile fut si prompte à s'obscurcir, la ville capitale, la Jérusalem du catholicisme, habituée depuis tant de siècles à ne saluer pour souverain que le chef de son Église, Rome entendit qu'il lui était donné un autre maître, qu'elle avait un roi.

En même temps, la crainte de voir Pie Vil enlevé par les Anglais, servit de raison ou de prétexte pour opérer sa translation de Savone à Fontainebleau.

C'est là que, sept ans auparavant, ce pontife avait reçu de l'empereur une réception si brillante, et que, deux ans après son retour à l'état de captif, le nouveau concordat fut signé de sa main et rétracté presque aussitôt; c'est là aussi que, à quinze mois de . . distance de ce deuxième concordat, la réaction po- 1 litique et religieuse vit arriver l'événement qui la reporta au pouvoir et lui rendit pour quelque temps ,1 tous ses avantages; enfin, c'est de là que, après • son abdication, le représentant vaincu de la révolu- ■ tion française partit à son tour pour traverser la if France comme captif, et pour se voir exposé, dnns nos provinces méridionales, religieusement fanatisées contre son nom, à la plus triste humiliation, et au || plus grand danger personnel qu'il eût jamais rencontré dans tout le cours de ses guerres.

LETTRE XXVII

i8i5 et le second concordat; nouvel ordre de catholicisme imposé au pape par l'empereur à l'ancien spirituel par le nouveau temporel.

Il ne me reste plus qu'à franchir un faible intervalle pour mettre fin à cette première partie de mon ex- ^ posé. Me voici arrivé à l'an 1813, où se produit le second concordat, celui de Fontainebleau, dont je vous ai annoncé depuis longtemps l'extrême importance. Non-seulement cet acte renferme des éclaircissements applicables à l'œuvre de 1801, mais, dans le système qui vous est soumis, sa signification est beaucoup plus étendue. Il témoigne des efforts que, à l'insu de ses propres instruments, l'esprit de réédi- • fication universelle fait chaque jour pour opérer son dégagement d'avec l'esprit de pure révolution, de pure réaction, de transaction secondaire ou d'accommodement à la surface , pour se créer une autorité à soi, pour agir par ses propres forces. , Les développements de la lutte entre les auteurs du premier concordat nous ont donné la preuve qu'il était absolument impossible de regarder l'œuvre de Fontainebleau comme un acte irréfléchi, conçu et dicté

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