‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 37 sur 80 · SECOND CONCORDAT · texte numérisé non relu

SECOND CONCORDAT

tut exposé, ait jamais mis soa seing au bas d'un pareil acte. A la vérité, la cruelle douleur qu'il en ressentit, l'état de maladie et d'épuisement où on le vit tomber ne tardèrent pas à relever la dignité de son caractère.

« Toutes mes grandes vues s'étaient réalisées, disait Napoléon sous le ciel de Sainte-Hélène, dans sa captivité si poétique, si pleine d'une mystérieuse originalité. J'avais amené les choses au point que l'accomplissement en était infaillible. Aussi vit-on le pape les consacrer dans le fameux concordat de Fontainebleau, en dépit même de mes revers de Moscou... Qu'eût-ce donc été, si j'étais revenu victorieux!... J'avais enfin obtenu la séparation, tant désirée, du . spirituel d'avec le temporel, dont le mélange est si préjudiciable!... Dès lors j'allais relever le pape outre mesure, l'entourer de i)ompe et d'hommages. Je l'eusse amené à ne plus regretter son temporel. J'en aurais fait une idole. Il fût demeuré près de moi; Paris fût devenu la capitale du monde chrétien et j'aurais dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique. C'était un moyen de resserrer toutes les parties fédératives de l'empire et de con- I tenir en paix tout ce qui demeurait en dehors. ' J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes sesi sions législatives. Mes conseils eussent été la repré- ' sentation de la chrétienté, les papes n'en eussent été que les présidents. J'aurais ouvert et clos ces assemblées, approuvé leurs décisions, comme l'avaient fait Constantin et Chariemagne. »

D'accord avec ce commentaire, Kï dispositif ou les

principaux articles du nouvel acte établissaient que le pape renonçait à la souveraineté de Rome. Il restait presque toujours en France , dans la ville où l'empereur témoignerait la volonté de le fixer. .

En échange de l'abandon des États de l'Église, le pontife recevait du trésor impérial deux millions de revenu. 11 n'avait plus que le droit d'opposer un refus ou veto suspensif à l'institution des hommes qui, contrairement à ses vœux, auraient été désignés pour évêques ou archevêques. Au bout de six mois, et malgré toute insistance de sa part, on passait outre. Un tiers seulement des membres du collège des cardinaux appartenait à son choix. Les deux autres tiers étaient laissés au choix des princes.

Enfin, le coup le plus rude de tous était porté au cœur du pape. On lui faisait adopter, sans détours, la déclaration de 1682 ou les hbertés de l'Église gallicane, sur lesquelles les questions traitées dans ma seconde partie me forceront plus tard de revenir. De[)uis Innocent XI , dont on ne peut suspecter ni les lumières, ni la sincérité, depuis les jugements et anathèmes lancés par ce pontife, jamais les quatre articles de 1682 n'avaient cessé de provoquer des sentiments de répulsion et de colère chez tous ses successeurs et auprès de tous les partisans zélés de l'Église et du siège de saint Pierre.

Dès que l'œuvre de 1813 vous a été représentée, rapp^ons-nous de nouveau cette parole que, dans toutes les affaires du monde, religieuses et politiques, l'homme s'agite et Dieu le mène.

Or, apiès s'être fortement agité pour réassocier la

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nouvelle politique à l'ancienne forme de religion, le nouveau temporel à l'ancien spirituel, jugez avec impartialité, je vous en prie, à quel résultat l'empereur en est venu, où il a été mené. Réfléchissez sur ce dernier œuvre de l'homme que l'éloquence de la chaire catholique et romaine avait signalé tant de fois comme l'élu de Dieu, comme Foint du Seigneur ; (ju'elle avait comparé tant de fois à David et h Judas iVlachabée, ce sauveur du peuple d'Israël, qui défendait son camp à la pointe de Tépée et qui savait forcer le camp de ses adversaires.

Il a été mené, l'auteur du premier concordat, à la I règle d'après laquelle toute révolution politique, générale, sociale^ exige, tôt ou tard et providentiellement, une transformation religieuse correspondante; il a été mené à confesser qu'une société d'ère nouvelle, qu'un inonde nouveau ne peut rester .longtemps sous la main d'une Jérusalem de moyen âge, sous l'autorité d'une théorie spiritu;^lle aiïectée à un ordre pratique ou à un régime positivement renversé.

Résumez, en effet, la portée de l'œuvre dô 18 lo. On y veut séculariser Rome; on veut faire de Paris le centre religieux nouveau, la Jérusalem des nouveaux jours; on veut traiTsformer le représentant suprême du spirituel ancien en serviteur humilié du nouveau temporel. Étrange abus des formes du langage, étrange désir de se faire illusion, étrange moyen de prouver (|ue, dans la réalité des choses, le dogme, catholique apostolique et romain est aujourd'hui la loi définitive!

A son insu , et par entraînement, l'auteur du deuxième concordat, l'empereur, renouvelait, à l'é-

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gard du chef spirituel de l'ordre ancien, le même travail que, en 1789, l'Assemblée constituante s'était proposé d'accomplir à l'égard du chef temporel, le roi. On avait nourri le généreux espoir que la transformation de l'ancienne royauté pourrait arriver à bien sans compromettre la situation, sans appeler un nouvel homme. On comptait sur un simple changement de titre et d'habit pour manifester et assurer cette transformation. Au roi, qui était regardé jusqu'alors comme absolu, comme de droit divin, il ne s'agissait que d'enlever ces caractères et d'en substituer d'autres. On entendait faire de la même personne, du même principe, le roi qui, désormais, développerait sa puissance dans les limites connues de la loi, le roi constitutionnel et de droit populaire. Si la combinaison, si le principe de 1789 eussent prévalu, qui peut prévoir les destinées faites au nom et au génie de Bonaparte? Mais je vous l'ai fait remarquer, pour l'humanité et les États, comme pour les individus, les grandes époques de transitions ne s'opèrent presque jamais sans des troubles, sans des crises et des maux souvent effroyables. La transformation du roi jadis absolu en roi constitutionnel avait échoué, et Dieu sait dans quelles conditions. L'empereur pouvait-il croire que sous son influence, même la plus puissante, Pie VII, le pape catholique, le pape apostolique, le pape romain, serait libre de se prêter à une transformation encore plus radicale, plus destructive de sa propre nature? Sans une révolution quelconque dans le spirituel, dans le principe, dans le dogme, était-il permis d'imposer au même

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homme, au même pontife, au chef souverain clc la même institution, de devenir tout à coup pape douteusement cathoUquc, mais, avec certitude, pape impérial au lieu de pape apostolique, et pape parisien au lieu de pape romain? Enfin, dans l'enthousiasme où il était de son nouvel œuvre, l'empereur ne s'en est pas caché : il ambitionnait de faire du pape une idole. Une idole ! belle perspective, en vérité, pour le Dieu lui-même dont le pontife de Rome était regardé, depuis tant de siècles, comme le vicaire immédiat et l'image presque incarnée.

LETTRE XXVIII

i8i4 et i8i5; chute et captivité de l'auteur des deux Concordais, invasion à Paris et réaction à Rome.

Ma première partie , je crois, a atteint son but. Le sujet d'observation qui me fait arriver le plus naturellement à ma seconde partie, est fourni par l'esprit de transaction toujours placé entre le temporel d'ère nouvelle et le spirituel de l'ordre ancien. Après avoir tout contenu, tout réconcilié, en apparence, tout fait marcher au même pas, la destinée

forcée de cet esprit de transaction est de ramenei tantôt la pure réaction, comme en 1815, tantôt h pure révolution, comme dans nos affaires les plui récentes ; sauf à devoir également son retour prochain à Tune ou à l'autre.

Mais si par les événements qu'il me reste à vou< rappeler, cette lettre remonte au temps de l'invasioi étrangère et à la chute de l'Empire, par la date di jour où j'en trace le sommaire, elle coïncide avec le; commencements de l'année 18/l9 et la chute imminente de la république de Février.

Vous avez reconnu que tout emportait une grave signification à notre époque. 11 y a une année ai plus, qui vous eût dit que Paris serait retombé s brusquement dans les agitations républicaines? Ou vous eût dit que ces agitations confuses auraient poui effet immédiat de rendre au nom et à l'héritier d( César un titre assez analogue à celui de premiei consul? De même, il y a à peine quelques années, qu se serait imaginé que Paris assisterait à tant de changements dans les opinions et le langage , à tant dfi palinodies faites pour obtenir les suffrages de Rome^ Qui aurait cru que la cité génératrice de la révolution française, que la ville éminemment voltairienne verrait réapparaître en son sein des robes de moines de toutes couleurs? Eh bien, dans les conditions de mon système, ces singularités, ces surprises et une foule d'autres qui semblent attendre l'avenir, ont un but as signé, un intérêt supérieur. Elles préparent les esprits ; elles font penser graduellement qu'il n'est plus rier d'impossible, pas même d'opérer une réédificatior.

complète en matière religieuse, pas même d'obtenir en faveur d'une ère nouvelle, un messianisme de nouvel ordre, une Jérusalem des nouveaux jours.

Mais nous sommes encore en l'année 1813, et l'affaire du concordat de Fontainebleau n'est pas terminée. Au bruit de cette œuvre, une émotion indicible fut suscitée dans toute l'Église. Le 23 janvier 1813, après de longs combats, Pie Vil avait définitivement apposé sa signature au nouvel acte. Vous le voyez , il s'en fallut de bien peu que cet événement ne tombât juste le jour d'un terrible anniversaire.

A cause de l'état de soutïrance du pontife, quelquesuns des cardinaux les plus influents obtinrent de se rapprocher de sa personne. Ils en profitèrent pour lui représenter le déshonneur qui s'attacherait à son nom, si une abdication aussi déplorable, aux yeux de la religion romaine, allait devenir auprès des fidèles un éternel sujet de scandale. Tout en reconnaissant à Pie VII la souveraine autorité, ces mêmes cardinaux lui contestèrent le droit de détruire de fond en comble l'édifice de saint Pierre dont les clefs avaient été confiées à sa vigilance. D'ailleurs, quel était le moment choisi pour donner un si grand témoignage de faiblesse? celui où la déroute de Moscou avait imprimé

I à l'étoile impériale une sombre pâleur, celui où l'on commençait à penser et à se dire que le colosse au

' corps de fer et à la tête d'airain pourrait bien ne reposer que sur des pieds d'argile.

Ces raisons, dont Pie VU appréciait la valeur autant que ses conseillers, jetèrent dans sa conscience une profonde terreur. Ses nuits se j)assaienl en cruelles in-

somnies; c'est à peine si un léger souffle de vie errait encore sur son visage amaigri. Le cœur du pape ne retrouva quelque repos qu'à l'instant où sa nouvelle résolution fut arrêtée. Deux mois n'étaient pas écoulés depuis son consentement au deuxième concordat qu'il écrivit de sa main un acte de rétractation et l'envoya à qui de droit. Dans cet acte, Pie yil consignait l'aveu de sa faute et le regret de sa condescendance.

L'archevêque de Lyon, oncle de l'empereur, le cardinal Fesch, qui entretenait, dit-on, l'espoir d'être élevé à la papauté, ne se montra pas un des prélats les moins ardents à s'opposer à son neveu. Il ne cessa de défendre les droits du Saint-Siège.

Toutefois, malgré l'acte de rétractation, Napoléon n'hésita pas à faire promulguer le deuxième concordat comme loi de l'Empire. Pour employer sa propre parole, que serait-il donc arrivé si les victoires obtenues au mois de mai I8I0, Lutzen et Bautzen, n'avaient pas été suivies d'une défection presque générale de nos alliés; si, au mois d'octobre de la même année, la fatale défaite de Leipsick n'avait pas livré, à son tour, notre territoire aux malheurs de l'invasion et à toutes les tristesses nationales qu'elle entraîne?

Pendant les derniers débats relatifs aux affaires religieuses, plus d'un conseiller de l'empereur l'avait encouragé de nouveau à suivre l'exemple de Henri VU I et à se soustraire à l'autorité de Rome. Mais ces conseillers persistaient à ne pas voir que la volonté d'imiter le prince anglais était loin de sufllre : il y avait

dans les situations une différence radicale. Le roi d'Angleterre n'avait pas fait la révolution religieuse ; il profita de la réforme de Luther qui s'établissait de tous côtés. Il s'appuya sur les principes d'une nouvelle Église qui se constituait par elle-même et avec ferveur en dehors de l'Église romaine et en opposition à son règne. Henri VIIT et ses successeurs ne prirent d'autres soins que d'accommoder cette rénovation religieuse aux intérêts réels et à la puissance à venir de leur royaume.

H en est à peu près de même aujourd'hui' pour l'empire russe. Les czars n'ont ni fait ni provoqué la forme religieuse qui chez eux est devenue nationale; l'Eglise grecque remonte à des siècles.

A l'opposé de ces deux situations, l'empereur n'avait rien de nouveau à offrir au monde, et il avait fait acte éclatant d'adhésion au catholicisme romain. Au commencement de sa carrière, lorsque la majesté du législateur semblait encore dominer en lui les entraînements du guerrier, on ne saurait dire tout ce qui lui eût été possible ; mais aujourd'hui, et d'après ses antécédents, il ne pouvait rien emprunter au rôle de Luther, ni de Mahomet, sans tomber aussitôt dans le ridicule. A chacun son œuvre, à la politique ses affaires, ses intérêts et ses révolutions successives ; à la religion son principe, ses prévoyances et ses transformations correspondantes.

Aux premiers jours de l'année \S\li, et lorsqu'il était pressé de tous côtés, l'empereur ne voyant plus qu'un sujet d'embarras dans la présence du pape à Fontainebleau, autorisa ce pontife à retourner en Italie.

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11 lui rendit une partie des États de l'Kglise dont la possession, d'ailleurs, échappait de ses mains, en même temps que sa double couronne impériale et royale.

Après une captivité d'environ cinq ans, Pie VU rentra à Rome au mois d'avril iSlù, lorsque la coalition des monarques étrangers vit les portes de Paris s'ouvrir devant ses armées.

Malgré tous nos désastres et nos décej)tions, le seul nom de la paix, si longtemps désirée, produisit en cette année 181 /i les résultats les plus bienfaisants. Il fit rentrer dans tous les cœurs le goût de la liberté, qui avait été si fatalement comprimée par suite des abus où elle s'était précipitée. Malheureusement, la nouvelle situation se rétablissait sur le fond des contradictions entre la question religieuse et la question politique , et il devait en naître des causes qui amenèrent d'abord les événements de 1815 et plus tard la chute de la monarchie restaurée.

Pie VU réoccupait à peine son siège depuis quatre mois, qu'il prit une détermination dont l'influence sera la plus directe sur les destinées de cette monarchie. Le 7 août 1814, ses décrets rétablirent la société de Jésus dont la dissolution avait été prononcée par un autre pape, quarante ans auparavant.

En réalité ce n'était qu'un acte de représailles. A la tête de ses bataillons, le nouveau temporel, l'esprit politique et social des nouveaux jours, avait étendu le bras sur la forme religieuse de l'ère écoulée et s'était emparé violemment de Piome, du centre de sa puissance. Échappée à ce joug, la forme religieuse ancienne s'appliqua de son côté h refaire ses armées. L'ordre des

Jésuites en était une des principales divisions, la plus capable de tenir en échec et d'attaquer partout où besoin serait l'esprit de révolution et l'activité incessante du nouvel âge. Mais qu'on ne s'y trompe pas, sous peine des surprises les plus fâcheuses; il est difficile d'arrêter longtemps une nature jeune et pleine de vigueur, à l'aide de moyens et de noms usés et qui, à tort ou à raison, semblent renfermer une menace. Plus on réussit à comprime)', en apparence, les ressorts de cette nature et plus, à un jour donné, on s'expose à dos coups prompts, redoutables, irrésistibles.

En 18'J5, le premier travail de réaction dont le signal venait de l'autre côté des Alpes, ne réussit c{ue trop à prendre de larges développements. Des passions qu'on aurait cru éteintes pour jamais ressortirent avec vivacité de dessous la cendre, une partie notable de la France devint le théâtre de scènes empruntées aux plus mauvais jours des guerres et vengeances religieuses. La chaire d'en haut et la chaire d'en bas furent entraînées à échauffer ces passions et à foudroyer, le lendemain, l'homme qui, la veille, avait été l'objet des adulations les plus outrées.

Que dirai-je de plus, si ce n'est, qu'après le désastre de Waterloo et après le départ de la barque inhospitalière qui emporta au delà des mers l'auteur des deux concordats, la seconde chute de l'Enipiri' fit ajouter un complément à l'acte le plus douloureux pour le sentiment national. A dater de l'année précédente et en un clin d'œil , la France avait perdu toutes ses conquêtes les plus chèrement achetées. En 1815 notre pays, renfermé dans des limites plus

étroites qu'ù la veille de sa grande révolution, put reconnaître, par expérience, la sagesse de cette antique parole d'un roi des Juifs : « Ce n'est pas quand on prend l'épée qu'il faut avoir sujet d'être fier, mais quand on la quitte. »

Toutefois, le nouvel esprit de la France, sa nouvelle pensée d'universalité, sa religion encore innommée, avaient jeté des germes indestructibles dans tous les climats. Elle s'était préparé pour l'avenir de nouvelles destinées. Sans doute ces germes sortis de Paris, propagés par la voix et par les armes de la révolution, ont déterminé plus d'une triste conséquence à côté d'une foule de bienfaits; peut-être et pendant longtemps provoqueront-ils encore des agitations profondes et des contre-coups. Mais nous devons le répéter : rien de nouveau ni de grand ne se produit ^ parmi les hommes qu'à la sueur de leur front. Les meilleures terres ont besoin d'être déchirées avec le fer ; elles sont tournées et retournées bien des fois avant de donner avec abondance et au profit de tous les épis dorés et les grappes savoureuses.

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