‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 41 sur 80 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

les impressions et jugements provoqués par la première lecture de l'œuvre biblique, par la question des miracles primitifs et de la révélation.

Quant à l'autre obligation , elle consiste à mieux vous faire connaître dans quelles conditions d'origine et sous quelles influences je me suis engagé depuis tant d'années dans cette voie. Quelque rigoureux que soit votre désir, j'ai hâte cependant de m'y conformer; car il a paru bon à divers critiques de mes précédents travaux, à plus d'un écrivain, et même à plus d'un orateur de la chaire, qui n'ont pas dédaigné d'en tirer parti, de faire allusion à mon origine religieuse et à ma première éducation. Ils en ont déduit contre moi le reproche, assez captieux, d'avoir cédé, sans aucun doute, à des préjugés, de m' être laissé dominer, ; aveugler, par un étroit esprit de secte.

LETTRE II

Dans qiiollcs conditions d'oiigine et à quelle occasion l'auteur de CCS lettres a été conduit à comparer Moïse et Jésus-Christ, Jérusalem et Rome, ^

Dès que je suis tenu de vous dii'e à quelle occasion et avec quels antécédents j'ai entTepris les longues recherches dont je vous adresse aujourd'hui le résumé et l'application, vous me permettrez du moins d'y être succinct.

Quand on regarde à la pratique de la vie, l'homme a sujet de s'étonner des circonstances si futiles en apparence, des singuliers incidents qui décident souvent de ses destinées. D'où provient l'idée, l'impulsion, le flot qui nous pousse sur une rive plutôt que vers une autre? Un jour je prends la route de Rome, avide d'en admirer les monuments. Une cause fortuite m'empêche de descendre au delà des monts du haut desquels je voyais, je saluais l'Italie. Quelques semaines après, et dans le sein de Paris, un incident aussi imprévu, qui vous sera raconté plus loin, renverse tous les projets d'avenir qu'on avait formés pour moi. 11 change sans retour ma prernière direction et me précipite, comme à mon insu, à trois et quatre mille ans d'aujoiu'd'lmi, à travers le camp

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des Hébreux, au pied du mont Sinaï, et dans la Jérusalem des prophètes.

De bonne heure des témoignages d'une sympathie éclairée m'avaient fait sentir tout le prix d'une éducation que la sollicitude paternelle avait conçue aussi largement qu'on pouvait y songer à cette époque déjà si éloignée et dans nos régions méridionales de la France. Je n'en doute pas, ces témoignages desympathie étaient dus, jusqu'à un certain point, à ma position exceptionnelle ; car je comptais au nombre des membres de l'Église juive. C'est ainsi que je fus prompt à comprendre la diversité des liens qui m'unissaient à la patrie, le droit de citoyen français, que je tenais du fait de ma naissance, et le devoir moral en vertu duquel il m'était prescrit de justifier de quelque manière et dans les limites de mes forces, l'adoption si généreuse et si complète des représentants de mon culte, dont la nation française avait été la première à donner l'exemple à l'univers.

Dans les écoles publiques auxquelles mon éducation était confiée , comme j'appartenais seul à la communion juive, et que nous semblions tous obéir à un même esprit philosophique, j'accompagnais mes condisciples sous les voûtes de l'église. J'y restais plus silencieux que nul autre, et j'ouvrais une oreille attentive aux paroles qui s'y prononçaient. Mais, à vrai dire , je ne sortais du temple guère plus édifié que mes compagnons. Les raisonnements souvent si étranges que j'y entendais, les formes habituellement déclamatoires dont, en ces jours-là, on se faisait presque un mérite de les revêtir, et surtout les

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affectations de sentiment, me laissaient, d'ordinaire, une impression assez pénible. J'aurais désiré une nourriture qui s'accommodât mieux à mon esprit et à mon cœur.

Bientôt les études scientifiques succédant à la première éducation littéraire, me furent noblement présentées comme les compagnes inséparables de la philosophie, de l'amour des lettres et des arts. 11 en résulta d'abord une initiation toute générale au mécanisme des corps célestes, à la nature des procédés employés pour en découvrir les lois. 11 en résulta ensuite une initiation beaucoup plus intime à la science théorique et pratique dont les liens de parenté avec toutes les autres sciences sont si nombreux; je veux dire, celle qui oblige d'observer l'homme dans tous les degrés de la santé et de la maladie, de la force et de la faiblesse, de la raison et du délire, et à laquelle on est mal fondé de demander trop au delà des traits suivants de caractère dont elle s'honore : « Guérir quelquefois, soulager souvent et consoler toujours. »

Au milieu des agitations qui étaient provoquées alors dans tous les esprits par la chute récente de l'Empire et par un nouvel ordre d'idées, cette science de l'homme me conduisit à rechercher les traits de conformité et de différence qui existent entre notre organisation privée et l'organisation générale des sociétés. De part et d'autre, dans les sociétés cotnme chez l'homme, il y avait à s'enquérir tour à tour des causes intérieures et extérieures, des causes physiques ut morales, des causes dépendantes de notre volonté ou étrangères à son empire. H fallait y discurner la

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diversité des conditions dont TelTet inévitable est d'ajouter de la force au principe de vie ou d'y porter atteinte, d'éloigner les heures de décadence ou de les précipiter.

Telles étaient mes dispositions d'esprit auxquelles se joignaient les agitations de la jeunesse encore incertaine de la voie définitive où elle s'engagera, lorsqu'A Pnris l'incident qu'il me reste à vous raconter apporta le plus brusque changement dans la direction de mes recherches.

Entre deux séances de faculté, un regard donné en courant, à une feuille publique, alla tomber sur le récit d'une persécution accompagnée de sang et de pillage qui avait affligé les habitants juifs de je ne me souviens plus quelle petite ville d'Allemagne. Cette image me frappa bien moins encore dans l'intérêt des hommes qui en avaient été les victimes que comme le signe d'une espèce de croisade dont on affirmait alors que l'esprit de tolérance et de liberté commune était hautement menacé. D'ailleurs le seul fait d'une tentative de persécution , de quelque motif qu'on le colorât, m'apparaissait d'un fâcheux augure pour notre xix^ siècle, encore en son adolescence.

Le chemin que j'avais à suivre m'obligeait de passer devant la maison commémorative de Voltaire et je rentrai dans ma demeure avec un vrai sentiment de tristesse, mêlé d'une indignation à la fois philosophique et religieuse. Mais à travers le récit que je venais de lire, un simple détail n'avait pas tardé à l'emporter dans mon imagination et à y effacer tout le reste. Il

s'agissait du cri de guerre qui avait présidé aux violences, d'un petit mot qu'on employait depuis longtemps en Allemagne comme moyen de provocation et d'outrage contre la race des Hébreux. C'était le cri de Hep, Hep, dont une note ajoutée avec soin par le rédacteur du récit, m'avait expliqué la composition. 11 comprenait la première lettre empruntée aux trois mots latins Hierosolyma est perdita : Jérusalem est à jamais anéantie.

Pendant toute la nuit, ce mot Hep me revint à la pensée. A mon lever, je le répétai à haute voix. Aux leçons des maîtres les plus éminents, en feuilletant mes livres, en causant avec mes amis, ce même mot bourdonnait incessamment à mes oreilles. Ah ! Hierosolyma est perdita, disais-je, en me parlant à moimême : en êtes-vous certains? Pour ma part, je ne vois encore que confusion dans toute cette histoire. Il me semble pourtant que la question mériterait d'être réexaminée. Si Jérusalem est anéantie de par la vérité et par le droit, pourquoi ne nous ferions-nous pas un devoir d'en convenir? Qui nous empêcherait de reconnaître que la synagogue doit se dissoudre d'ellemême et être enterrée, sinon avec honneur,- du moins sans violence? Si, au contraire, la vérité et le droit amenaient à d'autres résultats, alors comment concevrions-nous le devoir qui nous serait dicté? Il y faudrait longtemps réfléchir, ce serait le cas d'aviser. Mais avant de s'enquérir du droit, cherchons le fait, d'abord le fait, les conséquences se produisent toujours assez vite.

Dans ce premier mouvement de mon àme qui fut

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plus émue encore, plus agitée que je ne saurais vous le rendre, et dans la suite, lorsque ma pensée eut acquis plus de fixité, j'aurais tenté vainement de m'en défendre. J'eus à envisager ma situation originelle sous de nouveaux aspects; elle ne manquait pas de poésie. J'y démêlais avant tout une circonstance qui semblait faite pour m'avertir de l'impartialité que le ciel m'imposait avec plus de rigueur encore qu'à personne. Quelques germes représentant des religions différentes, ou plutôt représentant des branches différentes du même tronc religieux, se trouvaient comme réunis et confondus dans mes veines, dans mon sein.

Sans doute j'appartenais de droit à la loi de Jérusalem, par mes pères qui se disaient de race choisie, dans la race même des Juifs, et que leur Église reconnaissait pour tels. Je lui appartenais par mon nom qui témoigne d'un antique séjour sur le sol de l'Espagne, et qui n'est que la traduction moderne d'un des grands noms de la Bible, Josué, celui dont le synonyme et la forme en langue grecque ont rempli le monde à des titres si dilTérents; savoir le nom d'Alexandre, qui signifie, comme Josué, secoureur, délivreur, et le propre nom de Jésus, jadis si familier en Judée. Enfin, j'appartenais à cette môme loi religieuse de Jérusalem par mon baptême inelVaçable. Néanmoins, du côté des femmes, je tenais assez de sang sorti du giron de l'Église catholique pour y puiser, au besoin, un nouveau motif d'indépendance.

A. l'époque où je vous fais remonter, vous vous souvenez quel retentissoment les débats de nos assemblées

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législatives obtenaient déjà dans l'Europe entière. Il m'était venu d'abord à Pesprit de tirer occasion d'une alïaire religieuse du jour pour adresser à ces assemblées une requête, un factum. J'étais assuré d'avance d'y susciter quelques belles paroles contre tout instinct persécuteur. Mais je m'aperçus bientôt que mon projet de rédaction ne méritait aucune suite; au contraire, il m'écartait de mon véritable objet. Le problème qui se dressait devant mes yeux, sous une forme encore confuse, exigeait évidemment d'autres soins. 11 importait de se préoccuper de la meilleure voie à choisir, du meilleur plan, pour en obtenir ou du moins pour en préparer la solution. 11 était inévitable de s'abreuver à la source commune de nos religions établies et rivales, inévitable de reprendre les choses par la base, ex imis [undamenlis, comme disait Bacon. Enfin, il n'y avait que les procédés les plus méthodiques d'observation , que les règles les plus sûres d'analyse qui pussent me permettre d'opérer, avec quelque avantage, un nouvel acte théorique et pratique de confrontation entre Jérusalem et Rome, entre le judaïsme, le christianisme et la philosophie, entre les principes de la religion, de la politique, de la science.

Aussitôt une grosse bible et tous ses accessoires furent jetés sur ma table de travail. Pendant longtemps, je me plaisais à supposer que ce nouvel ordre de réflexions ne serait qu'un épisode ajouté à mes devoirs habituels et aux impulsions qui semblaient à la veille de m'ent rainer dans le mouvement général et les débats de nos affaires publiques.

Combien j'avais compté légèrement ! De jour en ■ jour l'épisode prit un intérêt dominateur, et, malgré ( les sacrifices souvent cruels pour mon repos qui durent i lui être faits, il finit par se rendre maître de toutes mes facultés, de mon temps, de ma vie.

LETTRE III

Première lecture de la Bible, observations et sentiments qu'elle provoque.

Nous sommes restés en présence du recueil des anciennes Écritures, le Sepher ou le Livre, la Mikra ou la lecture en langue juive, Biblios ou la Bible en langue grecque. A.vant de l'ouvrir, les observations suivantes s'offrirent à mon esprit.

Toutes les religions, toutes les Églises établies dans nos climats et dans une partie de l'Orient se montrent du moins d'accord sur un point : elles se proclament pour une émanation directe de cette œuvre biblique, comme la réalisation de sa plus haute pensée. H est donc indispensable de remonter à cette pensée, à cette conception première, et d'en constater l'essence. Mais

j'avais entendu répéter et j'avais redit à mon tour qu'à cause des incohérences et des obscurités qu'on remarquait dans le recueil sacré, les recherches ne sauraient désormais porter aucun fruit. Chacun se voyait h'bre, sans la moindre préparation, d'en retirer des paroles et des exemples applicables aux théories, aux sentiments, aux événements les plus opposés. Contre cette objection, toutefois, je ne tardai pas à me répondre que les œuvres écrites, les plus philosophiques, les mieux raisonnées, en apparence, renfermaient également des obscurités, des contradictions, des inconséquences inévitables. Bien plus, le grand spectacle du monde, le propre livre de la nature était exposé au même inconvénient. Si on ne lit dans ce livre qu'en détail et par lambeaux, il est facile à qui que ce soit d'y découvrir les oppositions les plus choquantes. Mais, pour peu qu'on s'élève à l'ensemble de la nature ou du monde connu, toutes ces incohérences apparentes prennent un autre aspect. Autant qu'il est donné à la faiblesse de notre vue d'y pénétrer, tout se range à une loi d'ordre général, d'harmonie.

Dans tous les cas, il devait y avoir quelque moyen de ressaisir, sans intermédiaire, le principal lien de l'œuvre biblique; il devait y avoir quelque précaution à prendre pour éviter de me perdre dans ce dédale supposé d'idées, de pratiques et de lois, au milieu d'un si grand concours de personnages historiques et de figures poétiques, d'événements réels et de tableaux imaginaires. Rien ne serait aussi avantageux que de procéder, en général, par comparaison, que de se représenter le caractère des temps, des localités,

des circonstances, autrement dit, le milieu où cette conception s'était manifestée dans sa force.

J'aurais regardé surtout comme téméraire d'ouvrir le recueil sacré sans avoir pris envers moi-même un engagement auquel je crois être resté fidèle dans tout le cours de mes travaux. Je ne devais fonder mes principaux jugements ni sur des faits obscurs ou trop incertains, ni à plus forte raison sur des textes, sur des mots dont la traduction et l'autorité ne seraient pas assez franches. A mon avis, dans l'intérêt même de l'œuvre sacrée et de sa pensée d'avenir, si réellement une pensée d'avenir était encore enfermée dans son sein, il y aurait une utilité sensible, une cause de progrès, à rejeter en arrière toute vaine subtilité, tout faux luxe d'érudition, toute prétention trop savante.

Après ces observations et pendant la lecture du livre, les impressions qui m'assaillirent furent à leur tour les plus vives. Tout à coup une partie des opinions qu'on m'avait transmises en cette matière et qui passaient parmi nous pour des idées historiques et philosophiques larges et hardies, subirent un grand changement; elles m'apparurent marquées au coin de l'inexactitude et plus d'une fois de la puérilité. Abstraction faite de la lutte chaleureuse qu'ils avaient eu à soutenir, les auteurs ou propagateurs de ces opinions s'étaient laissé abuser en beaucoup de points par la physionomie des Écritures juives et de la nation juive, si étranges au premier abord, par des formes de langage et des mœurs, par tout un attirail d'ornements et de vêtements propres à l'Asie antique.

En conséquence, afin d'apprécier les choses au plus

juste, il importait de séparer le principal de l'accessoire; il importait d'y étendre l'épreuve si prudente que le jeune représentant de l'Orient, création du génie de Montesquieu, s'était imposée à lui-même.

« Lorsque j'arrivai à Paris, dit ce voyageur que la singularité de son costume persan était censé faire briller dans notre capitale en l'an 1712, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel. Vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir... Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge, cela me fit résoudre à quitter l'habit persan et à en adopter un à l'européenne. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie, sans qu'on m'eût regardé ; mais si quelqu'un apprenait par hasard que j'étais Persan, j'entendais autour de moi un bourdonnement. « Ah! ah! monsieur est persan ! c'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut- on être persan? »

Mais s'il y avait sujet à mes yeux de faire exacte justice d'un assez grand nombre d'erreurs et de préjugés philosophiques , une autre justice non moins sévère réclamait également ses droits. Depuis ce temps-là, il est vrai, les choses et le langage ont bien changé ; mais alors je ne trouvai pas dans mon for intérieur d'expressions assez énergiques pour flétrir la . douloureuse misère, l'indigne abaissement , qui étaient devenus comme le caractère distinctif de cette partie de l'histoire qu'on aimait à populariser, en la mutilant sous le titre apocryphe et menteur d'histoire

sainte. Quel était, jn'écriai-je, le sort réservé aux plus sublimes elTorts de rintelligence. Qu'avait-on fait, i par exemple, du génie religieux et législatif le plus jmàle, le plus riche de prévoyance, et le plus neuf, i peut-être, dont la terre eût encore à s'honorer? Sous \ les auspices de toute sorte de docteurs, grâce au pinjceau d'une multitude d'artistes. Moïse se voyait raj baissé généralement au rôle d'un véritable thaumaturge. Armé de sa verge ou de son bâton merveilleux, on le montrait plus occupé à fendre des rochers qu'à dicter ses lois, plus fier des cornes qui étaient attachées à son front que des savantes divinations de son génie. Enfin, de tous les sentiments provoqués par ce premier travail d'examen , celui qui me dominait était, sans contredit , la crainte de devenir le jouet d'une illusion. Dans la sphère des idées, y aurait -il de la sagesse à porter une atteinte aux prétentions si absolues de notre temps à la nouveauté ; ou faudrait-il passer par- dessus les Latins et les Grecs, pour aller chercher cette même nouveauté dans l'antiquité sacrée? D'ailleurs, après tant d'hommes de génie qui avaient brillé dans les débats ou les alTaircs de la religion, comment concevoir d'autres desseins que ceux oii ils s'étaient arrêtés? Était-il permis de se croire sous l'empire légitime d'un nouvel esprit? Toute réflexion faite, et après être descendu plus d'une fois au fond de mon cœur, je me décidai pour l'aflirmative. Ces hommes illustres avaient vécu dans un milieu qui n'était plus le nôtre. La perspicacité de leur regard avait rencontré successivement pour limites inévitables l'autorité religieuse , les exigences politiques et les pro-

cédés liistoriques de l'époque dont ils formaient l'expression. On ne peut embrasser la destination entière, tout l'avenir des Écritures juives, à moins d'y apporter un organe spécial, un sens que le temps seul avait été chargé de préparer ou de remettre en jeu. 11 ne suffisait point d'invoquer, à 'leur occasion, l'esprit du théologien, ni l'esprit du moraliste, ni du savant, ni du philosophe, ni de l'homme de lettres. 11 fallait aussi avoir la conscience pratique de ces existences collectives, de ces êtres qu'on appelle aujourd'hui, mais en y appliquant une acception toute nouvelle, les nations, le peuple ; il fallait être initié à certaines péripéties de l'ordre social par la force du fait, bien plus encore que par la lecture des livres ou par des discussions de textes ; il fallait surtout avoir été ou être témoin des difficultés auxquelles sont exposées les institutions qui, outre les intérêts locaux et nationaux, ont à faire prévaloir et à conserver à tout prix, comme chez les Hébreux, plusieurs principes d'avenir, des intérêts de nature universelle.

Or, cette expérience des choses qui, sous tant de rapports, devait suppléera ma faiblesse, et à laquelle le génie de nos devanciers les plus illustres n'avait jamais suppléé entièrement, cette expérience relevait dans notre siècle da domaine public ; elle était l'apanage de chacun ; elle faisait déjà et devait faire de plus en plus la gloire et la douleur des générations contemporaines.

Du reste, ma leltre prochaine viendra à l'appui de cette dernièi-e observalion. Elle vous aj^portera une preuve, une image, (jui atteste à quel point nos événe-

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