‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 42 sur 80 · LA. VISION. 2S · texte numérisé non relu

LA. VISION. 2S

ments présents et ceux du passé sont susceptibles de se prêter les uns aux autres des explications et de faire naître des sujets d'humilité générale.

LETTRE IV

Vision de VoUaire, suite et contrepartie de cette vision, ou les jours passés et les temps modernes. ,

Dans le cours du xvm" siècle et au commencement du xix% un usage littéraire était accrédité auprès de quiconque se proposait de développer quelque haute question de philosophie ou d'histoire, de religion ou de morale. On créait, à tête réfléchie, une scène d'imagination ; on y introduisait, pour interlocuteurs, des personnages connus ou des personnages purement fictifs; on évoquait toute sorte d'ombres, d'anges, de génies.

Comme tant d'autres, cet usage s'est évanoui. Mais, quelle que soit aujourd'hui son étrangeté , nulle forme ne me permettrait de vous donner une preuve aussi décisive, aussi émouvante, peut-être, de l'impossibilité qui vous a été signalée et qui existe, même chez les esprits les plus éminents. On croirait en vain avoir jugé sans retour certains temps et cor-

taines situations, quand on ne possède pas encore ou bien qu''on a perdu l'expéi'ience pratique des situations et des difTicultés correspondantes.

Vous vous rappelez quelques-unes des opinions philosophiques que les entraînements d'une lutte ardente avaient inspirées à nos devanciers immédiats, à nos maîtres. D'après eux, toutes les alTaires du monde sacré, toutes ces législations si profondes et les développements en sens contraire que la religion a déterminés, tous ces plans de conquêtes et ces plans de défense si habilement conduits, toutes ces grandes guerres en pensées, en paroles et en action, tout ce mouvement n'aurait reposé, en définitive, que sur d'étroites conceptions, sur des termes sans valeur, des rêveries toutes pures. Un seul et vieux précepte de bonne morale devait survivre à ce formidable chaos : « INe faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît »

Avec ce principe si simple que la nature aurait écrit en traits de flamme au fond de notre cœur, il ne restait plus qu'à nous envelopper du manteau de notre raison. On prévoyait tout, on surmontait tout, on accomplissait tout, et l'on ari'ivait à proclamer que les chefs de nos plus célèbres religions ne furent que des imposteurs ambitieux, des fanatiques ignorants, des hommes malintentionnés ou barbares. Pour imprimer î\ ces idées plus d'animation, le chef par excellence de la philosophie active du dernier siècle,' Voltaire, raconta une vision pleine de sévérité et de deuil, dont la poésie s'applique aux temps anciens et remonte jusqu'aux Hébreux du désert, jusqu'à Moïse.

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« La lumière est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous; la morale doit être uniforme. Le cœur ,a partout les mê.nes devoirs.

I- » J'étais plongé dans ces idées, quand un de ces génies qui remplissent les intermondes descendit vers moi. Je reconnus cette même créature aérienne qui m'avait apparu autrefois pour m'apprendre combien les jugements de Dieu diffèrent des nôtres et combien liune bonne action est préférable à la controverse. I » II me transporta dans un désert tout couvert d'ossements entassés; et entre ces monceaux de morts il y avait des allées d'arbres toujours verts, et au bout de chaque allée un grand homme d'un aspect auguste, qui regardait avec compassion ces tristes restes. \ » — Hélas, mon archange! lui dis-je, oia m'avezvous mené? A la désolation, me répondit-il. — Et qui sont ces beaux patriarches que je vois immobiles et qui semblent pleurer sur cette foule innombrable de morts? Tu le sauras, pauvre créature humaine, me répliqua le génie des intermondes, mais auparavant il faut que tu pleures.

» 11 commença par le premier charnier. Ceux-ci sont les vingt-trois mille Juifs tués pour avoir dansé devant un veau. — Quoi! m'écriai-je, des frères ont traité ainsi leurs frères ! »

f Tels sont l'image et le cri dont se compose la vision de Voltaire relative aux temps anciens. En y conservant la bizarrerie de la forme, je ne vous laisse pas attendre la suite de cette même vision, le second acte, 3u la conlro-partin dans laquelli; le pliilosoph,', loin d'avoir la inoiudn' r(\sp()nsal)ilil(' du r('cit . se troiue

au contraire mis en cause comme représentant des jours et des événements modernes.

Le nom eut été à peine prononcé des victimes réunies dans le charnier du désert, que le législateur du Sinaï apparut, amenant avec lui un nouveau témoin. A. son aspect, Tarchange tressaillit, et tout annonça qu'il allait se passer d'étranges choses.

« Écoute, ô philosophe, si prompt à nous accuser, dit l'antique personnage d'une voix grave et forte : quand une volonté suprême m'eut prescrit d'arracher les tribus hébraïques à une terre d'oppression, je les conduisis dans la solitude pour les y préparer à de nouvelles destinées. Il y a de cela plus de trois mille ans, et tu t'épuiserais en vain à concevoir tout ce qui existait parmi les populations de cette époque d'adorations cruelles, de coutumes immorales, de servitudes désastreuses.

» Mais, n'importe ; ma condamnation ou ma justification définitive est dans les œuvres prochaines de tes mains. Si ton guide céleste a su évoquer le passé et a fait réapparaître devant toi les monuments si tristes et si lointains de mes résolutions les plus douloureuses, je ne lui cède pas en pouvoir. Je ferai apparaître, devant mon témoin, les événements auxquels vous ne tarderez pas à prendre part en commun, ton temps et toi-même.

» Des circonstances analogues à celles que j'ai traversées vont renaître. De même que j'eus à retirer les tribus hébraïques de la maison d'e^sclavage, et à les faire marcher le front levé, de même l'heure voulue est près de sonner où il appartiendra aux na-

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