‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 43 sur 80 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

tions de secouer les vanités d'une foule de faux dieux, et la misère de leur servitude. C'est toi, ô philosophe, qui es chargé de présider à ce réveil de liberté; c'est toi qui as été choisi expressément dans des siècles si favorisés en proportion des jours où je vivais, et dans les régions de la terre les plus orgueilleuses de leurs lumières. Invoque le nom qui te plaira ; arbore, à ton gré, le drapeau de la morale uniforme et de la sensibilité invariable du cœur; tu es le maître en tout et pour tout. Seulement, hâte-toi, car rien ne peut nous dispenser de nous retrouver bientôt en ce môme lieu; va donc et substitue l'action à la parole. »

A ces mots, l'image de Moïse s'évanouit. Un incroyable bouleversement s'opéra dans toute la personne du philosophe. De son côté, il disparut pour accomplir l'œuvre qui lui était ordonnée et pour satisfaire au défi qu'il venait de recevoir. L'archange et le nouveau témoin restèrent seuls, l'oreille attentive, et le cœur plein de trouble.

Un court moment de silence s'écoula ; des nuages sombres montèrent de tous les points de l'horizon; un bruit extraordinaire ne tarda pas à se produire. On y distinguait des chants de triomphe mêlés à des gémissements étoulTés d'hommes et de femmes; on y distinguait également des cris et tout un fracas de bataille. Tantôt l'âme des deux témoins semblait se dilater et grandir au point de toucher au ciel ; tantôt une sueur mortelle découlait, en larges gouttes, de leur front, et ils croyaient respirer une odeur de cadavres. Un choc sourd, semblable au poids d'une machine qui monte et retombe avec une effrayante régularité, avait

surtout r horrible privilège de leur faire dresser les cheveux. 11 était impossible de rien c.ilculer du temps dans cette vision ; on aurait dit que les minutes, les secondes renfermaient une suite d'années.

Cependant l'air reprit de la sérénité, et les rayons d'un nouveau soleil dardèrent h travers la nue.

Soudain l'antique législateur réapparut à l'endroit assigné, et après lui l'homme des jours modernes. « Est-ce fini? » cria Moïse, d'une voix encore plus forte qu'auparavant; et, sans attendre la réponse, il saisit le bras du philosophe et lui dit : « Tu avais demandé de connaître à quoi sont employés, au bout de ces allées vertes, ces grands patriarches, d'un aspect auguste, qui ont leurs yeux remplis de pleurs? Viens et vois! » Un d'entre eux gravait cette inscription sur une pierre turnulaire immense : « Charnier de la Révolution française. »

LETTRE V

Les miracles primilifs et la révélation, considérés dans leurs rapports avec une transformation religieuse nouvelle.

Mars 18/(9.

Suivant l'obligation que vous m'avez prescrite, je continue à vous marquer l'enchaînement des premières recherches et réllexions qui m'ont conduit à

la conviction, ou, si vous préférez, au système d'après lequel un but imposant est offert désormais à l'avenir. La nécessité existe pour tous d'un renouvellement intime dans la question religieuse.

Le nouvel ordre d'idées où je venais d'entrer, me donnait pour préoccupation immédiate d'apprécier le sens et les exigences inhérents à la révélation primitive et aux miracles.

Sous le soleil du xix" siècle, il m'eût paru assez étrange, je l'avoue, de retomber dans les miracles primitifs et la révélation, si leur souvenir ne s'était pas étroitement associé à une application pratique. 11 ne s'agissait plus, en effet, de débattre à tout hasard ce que chacun croit ou ne croit pas en cette matière ; c'eût été frapper dans le vide. La question s'étendait au delà. Soit qu'on y apportât l'esprit affirmatif ou négatif, cette question se posait de la manière suivante : A en juger avec conscience, d'après les données intérieures et extérieures qui nous sont fournies par les propres sources de la religion, les miracles primitifs et la révélation engendrent-ils par essence un obstacle légitime, un empêchement absolu à toute transformation ou réédification nouvelle?

A leur insu, les philosophes les plus populaires du' dernier siècle et du nôtre s'étaient accordés avec les théologiens pour nous jeter à ce sujet dans une sorte 1 > d'impasse. Us avaient fait de la révélation et des miracles comme le mur indestructible, comme rabîme\ infranchissable qui séparait à jamais la sagesse ditej naturelle et la sagesse dite surnaturelle. /

« Croyez-vous à la révélation, croyez-vous aux mi-

racles? » tel était sur toutes les lèvres le mot d'ordre sacramentel. Si l'interrogateur était un philosophe, et que l'homme interrogé y apportât la moindre restriction ; s'il se défendait de faire écho aux cris d'absurdité et d'imposture dont on poursuivait alors la révélation des livres juifs et les promoteurs de ses miracles, une séparation soudaine se manifestait. Le philosophe rompait le discours en disant : « C'en est assez ; nous n'avons plus rien de commun en cette matière. » Si, au contraire, l'interrogateur était un théologien ou plutôt un croyant, et qu'on évitât également de faire écho à la nécessité d'admettre, sans aucune réserve, l'expression la plus stricte, la plus littérale, la plus matérielle des récits miraculeux, il opérait la même manœuvre.

Au premier aspect, on pourrait s'imaginer que les sentiments, les jugements si opposés qui présidaient à l'une et à l'autre interpellation étaient le résultat de deux opérations de l'esprit complètement différentes : nullement. Ces deux conduites ne représentaient, en définitive, que les résultats différents d'une seule et même opération, que les deux faces, les deux revers d'une même manière de procéder, d'un même système.

Pour apprécier un événement ancien, une idée, une forme de langage, la meilleure marche à adopter n'est-elle pas celle-ci? On est obligé de soumettre cet événement à deux épreuves distinctes et successives. D'abord, il faut le comparer aux faits et aux idées qui se produisaient dans le même temps, dans les mômes lieux, et cela afin d'en déduire une différence.

Ensuite on prend ce premier résultat ou cette dilïérence qui constitue l'esprit de révénement, sa moralité, et on le soumet à une nouvelle épreuve. En le comparant avec le caractère distinctif des temps, des événements actuels, on en retire un nouveau résultat, des leçons, une expérience dont l'application exige, de son côté, des conditions et qualités

. particulières.

Au lieu de traiter ainsi la révélation et les miracles primitifs de Jérusalem, quel était le procédé en quelque sorte otTiciel? Comment s'y prenait-on dans les deux camps opposés parmi les philosophes de Paris les plus détracteurs, et les croyants les plus exagérés de Rome ? On ne se préoccupait nullement de soumettre les faits indiqués aux deux épreuves successives. On se contentait d'une seule épreuve, et de chaque côté on passait sur l'autre à pieds joints. L'usage autorisait à détacher le miracle ancien et l'acte de révélation de leur cadre naturel, et à les transporter tout d'une haleine au milieu de nous, comme s'ils étaient censés se produire dans nos places publiques et sur nos chemins.

i Alors, en comparant la singularité de ces faits, de ces actes, avec l'état général des choses que nous voyons aujourd'hui, on arrivait, par la même voie, aux deux

: résultats opposés : ici l'on concluait au caractère abso-

' lument exceptionnel et surnaturel, conforme à la foi

I officielle des théologiens ; là, on en tirait l'accusation morale d'imposture et d'absurdité familière à la classe

• alors dominante des philosophes.

Vous en conviendrez, cette manière de procéder ne

. se trouve plus en rapport avec l'intérêt et avec l'es-

prit du monde nouveau. Elle ne vous paraîtra ni logique, ni féconde. L'art de poser les questions est peut-être plus difficile que celui de les résoudre. Mes lettres suivantes traiteront de la révélation, de son principe, sa forme et sa conséquence la plus générale. Ma lettre d'aujourdliui regarde les miracles primitifs dans lesquels j'ai à distinguer l'apparence extérieure ou la matérialité de ces miracles, et l'objet auquel ils sont appliqués, ou leur esprit, leur moralité. Celle-là est une affaire de temps, de circonstances, de lieux; celle-ci est une affaire d'intelligence ou d'idée.

Il est de fait que l'œuvre où les miracles primitifs sont consignés, constitue un livre de loi et d'intérêt populaires. Or, je vous l'ai dit, même en religion, ce qui fait la force, la raison d'une époque, devient une cause d'obstacles et une faiblesse à une autre époque. Dans tous les cas, dès que les miracles relèvent d'une écriture populaire, c'est sortir de la bonne voie que de les juger comme s'ils dérivaient d'un livre de pure histoire, de pure philosophie ou de science.

A mon sens, après avoir supputé les époques et en consultant, pour ainsi dire, la carîe religieuse j)olitique et morale des lieux, si l'œuvre du législateur du Sinaï nous eût été transmise dépouillée d'aucun événement extraordinaire, d'aucun trait surnaturel, j'aurais regardé cette condition comme contre nature; j'aurais révoqué en doute l'authenticité pratique de l'œuvre; j'aurais cru à la main d'un falsificateur, h un travail apocryphe.

Mais si le miracle agissait sur l'œuvre et m'en assurait le caractère pratique, l'œuvre, de son côté, réagissait sur le miracle et laissait à mon esprit la plus entière liberté.

J'y reviens avec intention. Au point de vue spécial où je me place, je n'ai aucun intérêt, aucun, à vous empêcher de croire au miracle comme miracle. Mais, du même coup, je vous tiens pour obligé de reconnaître qu'on peut ne pas croire au miracle dans le sens exclusif qui s'y adapte aujourd'hui, tout en restant fidèle à l'autorité antérieure et supérieure de la religion, dont ces propres miracles émanent, et sans y être poussé par la pure philosophie.

Pour se manifester, je suis porté à admettre que la Providence possède à jamais un moyen bien plus digne d'elle que l'apparition locale de quelques actes plus ou moins exceptionnels, plus ou moins douteux : ce moyen est la loi des coïncidences. De même qu'elle agit à l'égard des hommes, de même la Providence agit dans la sphère des événements. Ce qui fait un homme exceptionnel, un grand homme, ce n'est pas *^ sa seule intelligence, sa seule force, sa seule vertu, mais une coïncidence, une conspiration générale des esprits au milieu de laquelle toutes les qualités de | cet homme trouvent l'application la plus large. De leur côté, les événements exceptionnels ou providentiels comprennent ces coïncidences supérieures aux prévisions humaines, ces rares et singuliers concours de circonstances, ces cons|)irations réellement mystérieuses et merveilleuses dont les unes ont l'influence

la plus favorable, et les autres la plus fatale pour les nations, les familles, les individus.

Loin de céder à l'entraînement habituel et de transporter les miracles primitifs au milieu de nous, je me transportai donc dans les régions où leur intervention était signalée, et me préparai en même temps à deux hypothèses.

Supposons que, au sein des sociétés alors existantes, le merveilleux n'ait obtenu qu'une faible part dans la vie publique et la vie privée des populations ; supposons de plus que, dans cet état de la société, presque étrangère au merveilleux, les promulgateurs des anciennes Écritures soient apparus, qu'ils aient opéré et raconté leurs miracles et se soient distingués, sous ce rapport, du reste de la terre : dans ce cas, aucune hésitation ne me semblerait admissible. On devrait reconnaître que les miracles primitifs avaient un caractère absolu , non moins dans leur expression extérieure ou leur matérialité que dans leur objet intérieur ou leur nature morale. On devrait en conclure que nulle transformation religieuse ou réédification générale n'est plus possible sans être accompagnée d'actes et de signes semblables.

Mais la supposition précédente est juste le contraire de la vérité. Tous les documents relatifs à l'état de la société contemporaine et les proclamations formelles des chefs primitifs de la religion s'accordent à en fournir le témoignage. En ces temps reculés les prodiges étaient censés se répéter par milliers. Ils couraient les chemins; ils étaient adoptés et transmis

de toutes parts, sous forme de légendes. Rien ne paraissait moins exceptionnel, plus vulgaire. Chacun y apportait sa part de crédulité, d'intérêt. Bonne ou .mauvaise, raisonnable ou extravagante, nulle idée 'de propagation populaire ne pouvait ni poindre, ni marcher si elle n'était étayée de ses miracles.

De là vient que si l'on s'arrête à leur apparence i extérieure, et abstraction faite de leur esprit auquel j j'arriverai bientôt, les plus grands miracles des anciennes Écritures se rapetissent singulièrement. Ils ne [ représentent guère que des essais , que des jeux d'enfants auprès des œuvres de même ordre qui, dans les principales régions de l'Asie, étaient reconnues, certifiées, propagées par des multitudes de té- ! moins, par des populations mille fois supérieures en nombre à la petite nation des Juifs, à l'école encore si restreinte de la religion des Écritures. De là vient aussi que le promulgateur lui-même de cette religion établit nettement que certains hommes pourraient donner des signes, opérer des miracles, de grands miracles, selon les coutumes du temps, sans mériter pour cela aucune confiance.

Par la même raison on s'explique facilement cette grave circonstance que les miracles et les prodiges ont fini par tomber en désuétude, et que, dans les livres sacrés primitifs, tant de faits réputés depuis lors miraculeux, laissent très-bien apercevoir leur condition toute naturelle. Enfin voilà pourquoi, jusque dans le moyen âge, les défenseurs les plus éminents de la loi ancienne ont été autorisés à s'exprimer dans des termes qui concourent le mieux à attester que

la question des miracles primitifs est loin d'engendrer pour l'avenir le moindre obstacle, la moindre entrave à une transformation religieuse nouvelle. « Nous ne croyons pas à Moïse, notre maître, disentils, à cause des miracles qu il a opérés; car des doutes peuvent toujours rester dans l'âme du croyant au

sujet des miracles Si un homme s'élève parmi'

nous et s'annonce comme étant un ministre de la parole suprême, un interprète de l'intelligence, un prophète de l'Éternel, l'obligation ne lui est nullement imposée d'accomplir des signes, des miracles semblables aux œuvres de Moïse ou aux miracles d'Élie ou d'Elisée. »

Mais si la religion des Écritures, prise à sa source, n'empêche nullement de faire descendre l'apparence extérieure ou la matérialité du miracle au rang d'un intérêt de temps, de langue, de nécessité, il en est autrement de l'esprit de ces miracles, de leur caractère moral, politique, social. C'est par là surtout, qu'en fait de merveilleux, l'ancienne religion, l'ancienne loi, se distinguait, se séparait avec sublimité du reste du monde; c'est par là qu'elle a droit aiH jourd'hui plus que jamais de se glorifier de cette distinction.

Lors même qu'ils eussent un sens intérieur réservé pour les castes savantes, les signes et prodiges, tout le merveilleux offert aux populations contemporaines se montrait en général bizarre, sans utilité directe, syns suite. Il donnait naissance à des images où l'immoralité dominait; il concourait à entretenir des superstitions, des servitudes. Une fin différente

était garantie, par principe, aux signes et prodiges opérés ou énoncés sous les auspices et le nom du Dieu de l'Écriture. Ceux ci servaient à la manifestation de plus d'une vérité imprescriptible; ils assuraient l'élan nécessaire à la pensée originale du règne / ^ de la loi; ils facilitaient la création régulière d'une nation ; ils mettaient le sceau à la sanctification véritable et, pour ainsi dire, à la canonisation anticipée de ce nom si longtemps méconnu, combattu, insulté, Israël, le peuple.

Expliquez comme il vous plaira, ou adoptez les I yeux fermés le miracle de la mer Rouge, par exemple, qu'importe? Ce qui est certain, ce qui est clair, c'est l'objet même de l'acte, une délivrance éclatante, un I intérêt pratique de liberté. Expliquez d'une façon ou d'une autre la manne du désert, la source du rocher, le Jourdain laissé à sec, qu'importe? L'intérêt de ces act(>s n'est pas moins le salut du peuple , le droit moral de mission, le titre de Messie donné à un peuple tout entier, la glorification de la loi, le triomphe actuel et surtout le triomphe à venir du vrai principe. Prêtez l'oreille enfin au grand écrivain de la religion originelle, lorsqu'il se résume dans l'ode ou le cantique qui a été appelé avec raison son Chant du Cygne, et dans divers fragments de son œuvre. Le miracle, le vrai miracle dont son cœur s'honore, c'est ce propre travail de délivrance publique, d'organisation, de constitution (|ui, jusque dans les jours les plus reculés, doit servir de lumière, d'étendard et de lien à toutes les populations de la terre.

« Suppute les années du monde, s'écric-t-il, gêné-

ration par génération, interroge ton père, il te le dira, tes anciens, ils te le confirmeront : d'un bout des cieux] à l'autre bout, rien de semblable s'est-il jamais ac-j compli que le principe-Dieu, que l'Éternel ait pris une nation du milieu d'une autre nation pour en faire un peuple à soi, un peuple vraiment intelligent, vraiment grand, malgré son petit nombre. Il l'a retiré d'une fournaise de fer, d'une contrée pleine d'affreux gémissements; il l'a fait, il l'a façonné, éclairé, porté avec lui et conservé comme la prunelle de son œil. Tel l'aigle veille sur son nid, couve ses aiglons, les excite, les prend, les porte sur ses ailes, tel l'Etre, Vérité sans iniquité, a seul dirigé ce peuple; avec lui pas de dieux étrangers. »

Or, à ce titre et dans un pareil langage, vous le confesserez, je l'espère, loin de porter obstacle au nouveau travail de l'avenir, les miracles sacrés primitifs gardent une jeunesse et une verdeur éternelles. On serait mal venu de les contredire, si ce n'est dans l'intérêt même des principes qu'ils ont servi à établir, et qui, malgré le haut degré de puissance et d'expansion si justement accordé au christianisme et au catholicisme actuels, n'ont pas encore manifesté, néanmoins, toute leur grandeur, ni rempli l'attente générale du monde. Que conclure donc, en tcrminani cette lettre, et avant d'examiner le fait de la révélation? C'est que, dans les plans de la sagesse infinie chaque âge, chaque temps distinct de l'histoire a ses prodiges spéciaux , qui , pour ne pas se présente) sous la même forme, ni recevoir le môme caractère, procèdent, toutefois, du même esprit, des mêmes

Page 1