LA RÉVÉLATION
nspiratioiis , et poussent rhomme vers une même destinée, xiussi, sans préjudice de tout ce qui nous reste à voir, quel est le siècle comparé à celui dont il nous importe si fort à tous de sauver la gloire, qui puisse se vanter, en ce genre, d'une supériorité ; quel est le siècle qui, plus que le xix** de l'ère moyenne, ou le premier en date de l'ère nouvelle, ait autant sujet de s'appliquer à lui-même cette poétique parole :
« Et quel temps fut jamais si fertile en miracles? »
LETTRE VI
De la révrlation originelle; quel est le point d'accord de sou principe avec la nature perpétuelle de l'esprit humain.
Reportés sur la révélation originelle, le procédé de
' recherches et les appréciations qui viennent d'être
, appliqués aux miracles primitifs entraînent des ré-
^ sultats analogues. Sous leur légitime influence, cette
révélation apparaît admirablement naturelle et simple
dans son principe, qui concorde avec une des conditions
perpétuelles de l'esprit humain ; elle apparaît naturelle
et simple dans sa forme et son langage ; naturelle, simple dans sa conséquence, c'est-à-dire dans le droit qu elle consacre, sans aucune distinction de personnes, en faveur de la parole et de rintelligence. i|j
Quelles que soient d'ailleurs vos réserves relativement aux opinions et jugements que je vous transmets, il ne vous sera pas moins impossible de dénier que la révélation, pas plus que les miracles, n'oppose un obstacle infranchissable h un nouveau jet de la religion, à une nouvelle œuvre de transformation générale. ^
En cette présente année 18/i9, il y a déjà dix ans que, à l'occasion de celui de mes essais, publié sous le titre de Jésus-Christ et sa Doctrine, un critique, homme' d'église et homme de parti, se servit d'une expression caractéristique. Il m'adressa le reproche, ou plutôt il m'attribua le dessein d'appeler, de poursuivre « une révélation de la révélation. »
Pourquoi n'en serais-je pas convenu? Je m'en défendrais, si l'immense majorité du monde qui, en Occident et en Orient, témoigne de sa foi à l'autorité des anciennes Écritures, si le monde du christianisme et de l'islamisme n'admettait dans l'histoire religieuse qu'une révélation unique ou qu'une manière, toujours la même, de présenter, d'interpréter, de figurer la révélation. Mais il n'en est rien. Dans le christianisme et l'islamisme on reconnaît, au contraire, on proclame qu'après les vingt siècles et plus qui s'étaient écoulés lors de la venue de Jésus- Chris!, lors de l'apparition de Mahomet, qu'après vingt siècles assurés à l'ancienne loi, à une première révélation, la nécessité morale a éclaté d'obtenir une seconde révélation
La révélation. 271
qui n'est censée qu'une suite et un accomplissement de la précédente.
Or, récapitulez aujourd'hui l'état universel de la société dans notre Europe et dans les climats orientaux; placez-vous en présence des agitations dont elle offre chaque jour le spectacle; admettez que, malgré les palliatifs à l'aide desquels on réussira bien souvent encore à assoupir ces agitations, elles sont plus sérieuses 'au fond qu'il n'apparaît à la surface. Dans cette condition des choses, quel motif aurait pu me retenir? Pourquoi aurais-je fermé l'accès à cette pleine con- ;viction, qu'après un grand nombre de siècles écoulés aussi dans une seconde révélation ou une seconde forme de la même révélation, le temps deviendrait propice à un autre travail d'enfantement, à une troisième opération de l'esprit, à la production d'une forme toute nouvelle.
Notre mot de révélation a été emprunté au verbe latin revelare, qui signifie découvrir les choses cachées, méconnues, ignorées, donner la clé de certains secrets, déchirer le voile de divers mystères.
I Dans son acception la plus large, la révélation embrasse l'œuvre entière d'Abraham, de Moïse, de Jésus et, par extension, l'œuvre de Mahomet. La révélation s'applique aux gtands changements et révolutions dans Ile spirituel et le temporel, qui ont été accomplis ou résumés par les uns et par les autres. Mais, outre son acception générale , le nom de révélation a un sens particulier dont je fais ici mon objet. Il signifie l'acte extérieur, ou le mode sensible en vertu du(iiiel \r principe suprême , le Dieu suprême de la religion des
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Écritures, se serait communiqué face à face à quelques hommes d'élite, à quelques intelligences privilégiées, ou même à une nation, à tout un peuple.
Je laisse à l'écart, pour le moment, la forme donnée à l'acte révélateur et sa conséquence. Je m'en tiens à considérer la base de cet acte, le privilège de communication divine, ou l'élection d'en haut qui aurait été accordée à certains honjmes , indépendamment d'aucune volonté, d'aucune élection humaine. Comment cette distinction, ce choix se montre-t-il d'accord avec la nature de l'esprit humain, avec sa manière perpétuelle d'agir et de se produire?
Je ne pense pas que ce fait puisse être contesté : les connaissances de toute espèce, les lumières les plus variées se propagent toujours du petit nombre au grand nombre; elles se manifestent par le génie spontané, les travaux, l'énergique persévérance de quelques hommes supérieurs; elles éclatent même et croissent avec spécialité chez certains peuples et dans certaines régions préférablement à d'autres régions, à d'autres peuples. Quelqu'un, par hasard, s'imaginerait-il de prendre trop à la lettre l'opinion d'après laquelle il est dit que la vérité appartient à tout le monde? Non, certes non! Dans aucune division du domaine de i'esprit, pas plus qu'en matière de religion, la vérité n'appartient également à tous.
Sans doute on doit proclamer que chaque homme, en naissant, tient de sa nature le germe de toutes les facultés indispensables pour atteindre à toute conception, toute découverte, toute vérité; mais, dans l'histoire des faits, dans l'histoire réelle de la société,
LA RÉVÉLATIO.N. 273
il n'est pas moins certain que Timmensité de ces germes
avorte. Si la vérité appartenait indistinctement à tout le
monde, les plus nobles élans de l'intelligence n'auraient
: jamais eu aucun but. La vérité devient le partage de
■ tout le monde, quand elle a été produite, mise au jour,
• quand elle est entrée dans la condition qui distingue .l'homme du règne animal, sous un pouvoir de transmission, de succession, d'héritage.
j Mais aujourd'hui comme toujours, je le répète, pour f passer de l'état mconnu ou caché à l'état défini, de
• l'état vague d'aperçu à l'état écrit et vivant, tout principe, toute découverte, toute vérité a évidemment
; besoin de certaines intelligences d'élite ou de choix, : qui les saisissent, qui les expliquent et les consacrent, i Ainsi, dans les propres limites de la science, les i magnifiques lois de Kepler, la gravitation de Newton, ; les bienfaits de la vapeur, les effets de l'électricité appartiennent désormais à tout le monde. 11 n'a pas 1 moins fallu à ces vérités et découvertes pour se mettre au jour, pour se révéler, quelques interprètes privi- ' légiés, quelques hommes divins qui en ont toute la ' gloire.
( D'où vient que cet honneur a été réservé aux uns plutôt qu'aux autres? Pourquoi dans tous les temps, \ sous tous les régimes, chez toutes les races, dans tous , les arts, les proportions relatives restent-elles à peu l près les mêmes? Pourquoi se rencontre-t-il toujours un : si petit nombre d'hommes de génie, d'honnnes qui reçoivent véritablement l'élection d'en haut, pour une \ masse si considérable d'intelligences moyennes ou inférieures ?
27t ROME ET LA RÉACTION. -
Ce n'est pas ici la question dont j'ai à m'occuper; " mais devant l'autorité positive de ces observations, m'aurait-il été permis de rester indifférent aux analogies? pouvais-je ne pas reconnaître que le principe de l'acte révélateur, que le privilège originel attaché à la révélation s'accordait avec les privilèges perpétuels dont l'esprit humain se nourrit et vit? ne devais-je pas regarder comme un système mal fondé celui qui, toute application à part, signalait comme un fait exceptionnel, comme un fait exorbitant , que, dans . le domaine spécial de la religion, les grandes idées,' les conceptions non encore manifestées se fussent dévoilées à quelques-uns, par privilège d'esprit, avant de se répandre, s'établir dans le monde ?
Voilà pour ce qui touche au principe de l'acte ou au privilège de l'homme choisi. Mais la forme de cet acte et le mode de langage qui y sont originellement appropriés; mais l'intervention directe ou plutôt personnelle du Dieu de l'Écriture; mais tout ce qui est parmi nous l'affaire capitale, en matière de révélation, sur quels motifs, sur quelles données authentiques me suisje fondé pour y reconnaître aussi le caractère le plus naturel, le plus simple?
LETTRE VIT
Des formes imprimées à la révélation originelle, ou nécessité invariable des personnifications.
Ici, comme dans mes deux lettres précédentes, tout se réduit encore à substituer un procédé juste, normal, à un procédé défectueux , illogique ; tout se réduit à ne pas étouffer les données premières des livres sacrés, dans un cercle de convention, à ne pas les assujettir à un seul ordre de comparaison, à un rapprochement exclusif avec les choses et les formes actuelles. Comment se reconnaître aux alfaires d'autrefois, et en juger, si l'on n'accorde pas une large part à la nécessité des personnifications, qui est inhérente à Tesprit humain, si Ton s' opiniâtre à ne pas distinguer une personnification d'avec une personne?
Partons du fait le plus avéré ; c'est que pendant le cours de l'ère ancienne ou première de la religion , chaque population, chaque horde, chaque idée, chaque intérêt, chaque terreur avait son Deus, son Dieu. Chaque Dieu avait son nom spécial, son histoire légendaire, ses prêtres. Dans la pratique, quel était alors l'effet nécessaire de cette situation et sa différence radicale d'avec nos habitudes d'aujourd'hui?
A.ujourd'hui, quand nous nous entretenons de Dieu,
c'est par rapi)()rt à lui-même , ou bien dans ses rapports avec l'univers, ou avec l'homme. Mais aux jours témoins de la première révélation, il y avait un intérêt^ de plus, il y avait quelque chose d'urgent, de dominant. Toute population se préoccupait de son Dieu, ou de ses dieux, dans leurs rapports de supériorité ou d'infériorité, d'amitié ou d'inimitié , de paix ou dej guerre avec les autres divinités voisines ou éloignées.'
Cette manière d'être déterminait un langage général, indépendant de la langue usuelle de tel ou tel peuple ; elle déterminait des formes et des expressions communes auxquelles l'esprit n'avait pas plus le pouvoir d'échapper qu'il ne serait possible aux hommes de nos jours, quelles que soient leur intelligence, leur profession, de se soustraire aux locutions établies, aux formules convenues qui impriment leur couleur particulière à notre époque.
Mais s'il est vrai que le langage de ces tempslà ait été abrogé, en grande partie, par la disparition des causes qui servaient à l'entretenir, une autre circonstance n'est pas moins réelle. Les anciennes Écritures, qui ont vaillamment survécu, nous ont apporté ce même langage tel quel. Vous en jugez déjà les conséquences. A quelles erreurs, à quels singuliers malentendus ne s'expose-t-on pas dès qu'avec une pensée de dénigrement ou de dédain chez ceux-ci, ou sous prétexte d'une foi exclusive chez ceux-lù, on en vient à apprécier trop rigoureusement les formes littérales d'autrefois, d'après nos formes et notre langage modernes !
Dans tous los pays nlors barbares, ou relative-^
ment civilisés, quand le Deus de chaque population avait une bouche et parlait, il fallait bien que le Dieu-principe, que le génie des anciennes Écritures que ridée manifestée sous le nom magnifique de Jélwvah, eût également sa parole. Quand les dieux de toutes les populations environnantes établissaient leur demeure sur des montagnes , dites sacrées , lorsqu'ils dictaient leurs oracles des hauts lieux, comme l'Écriture les appelle , de certains sommets couverts pour l'ordinaire de bocages sombres , il fallait bien que le Dieu suprême se révélât également sur un Sinaï. Enfin, et c'est là le point capital, quand le Deus de chaque population se présentait sous une apparence de personne, ayant une figure sensible, une figure d'homme, de femme, d'animal, il fallait bien que le Dieu des Écritures eût à leur opposer son individualité, sa personnalité propre.
Mais après les analogies ou les effets de la situation générale, viennent les différences absolues, la spécialité, l'originalité. S'il reste incontestable, en \ effet, que, dans ses discours, le maître et législateur du Sinaï donne au Dieu-principe, à l'Éternel, la forme, l'action et jusqu'à la passion d'une personne réelle, voici qui est encore plus caractéristique, plus évident. Sa doctrine s'attache à marquer la rupture accomplie avec tout ce qui existait populairement à cette époque. Les préceptes qu'il prodigue aux Hébreux sont si clairs, ses avertissements si précis, que nul n'y peut faire erreur. Sous quelque pré- i texte que ce soit et à moins d'avoir un parti pris, \ il n'y a ni sujet d'admettre, ni sujet d'insinuer
rimag:o qui, aujourcrhui encore, est pour le grand nombre le trait dislinctif de la primitive révélation. On n'est nullement autorisé h prétendre que la parole de Jéhovah , que le langage originel du Dieu des anciennes Écritures offre le moindre rapport avec la voix articulée d'une personne qui communique matériellement ses volontés à une antre. « Veillez sans cesse sur vos pensées, s'écriait en substance le législateur sacré, ne vous y trompez pas, ne vous abusez point; car c'est là ma lumière et votre gloire : la personnalité de notre Dieu n'a rien de commun, dans son essence, avec toute personne que l'œil est susceptible de voir, avec toute personne dont on puisse sculpter le corps, tailler le visage, composer et fixer sans retour la physionomie, » En ce sens, le Dieuprincipe, le Dieu des Écritures était une personnalité I idéale, intellectuelle, une personnification infinie et vivante.
Or, vous vous rappelez ;\ votre tour, et tout le monde sait ce qu'il y a de semblable, en apparence, et de différent au tond, entre ime personnalité conçue par la pensée ou une personnification, et une personne palpable. Les occasions de faire l'application de cette analogie et de cette dilïérence seront nombreuses et pleines d'intérêt.
Depuis son origine, l'esprit humain est forcément personnificateur. Nous ramenons tous les objets, toutes les idées les plus complexes à l'unité, à l'individualité, aux conditions de notre propre nature. Dans l'ordre des choses visibles, nous personnifions les cités, les nations, les armées, les églises, toutes les grandes et
les petites parties du monde terrestre ou sublunaire, et du monde céleste ou l'univers ; c'est-à-dire que nous leur prêtons un corps, un esprit, une voix, toutes les formes personnelles de l'action de la passion , tous les cris de mécontentement, de soufl'ranco, de I triomphe.
Hier vous avez traversé une de nos places publiques, tenant par la main un enfant qui vous a arrêté devant une des grandes figures de femme dont la place est ornée. Vous lui avez appris que cette figure représentait une de nos villes frontières, une ville entourée de fortes murailles, remplie de canons et de soldats. Or imaginez, je vous prie, tout le travail qui doit s'opérer dans un jeune cerveau avant de se plier au procédé personnificateur, avant de comprendre comment il peut arriver qu'une ville ait la figure d'une femme, ou bien qu'une femme soit une ville.
Dans l'ordre moral, nous cédons, de gré ou de force , à la même impulsion. Elle se montre dans toutes nos paroles, tous nos actes, elle détermine les images successives du culte olïért à l'enthousiasme, aux intérêts, aux exigences de chaque époque. Prenez en particulier les générations de notre siècle, n'obéissent-elles pas, et souvent en aveugles, à des créations de l'esprit, à des personnifications idéales de toutes sorte, et cela sans en être choquées, sans les confondre jamais avec des personnes palpables?
Quels sont, en elîet, tous les êtres dont la puissance et les promesses mettent le monde moderne en mouvement, provoquent nos pensées, enflamment
nos cœurs? Qui jamais a vu Têtre liberté, l'être raison, les êtres nature, justice, vérité, la déesse patrie ou la déesse opinion et une foule d'aulres souveraines et souverains qui ne manquent ni de bouches, ni d'interprètes spéciaux, ni de prêtres? ^
LETTRE VIII
La parole, ou le droit perpétuel de l'esprit consacré par la révélation
originelle.
Dans leur plus haut degré d'élévation, la pensée et la parole se confondent, sont identiques. Il y a unité entre la pensée et la parole de l'Éternel ou dans le plan universel, qui est couvert d'un voile qu'aucune science ni religion ne soulèvera jamais que faiblement. Mais, dans l'usage, la destinée de la pensée et de la parole est de se séparer, de se faire opposition, d'entrer en lutte. L'homme parle sans être trop assujetti à la nécessité de penser, de môme qu'il possède le pouvoir de penser sans avoir besoin de rendre au dehors ce qu'il éprouve.
Chez les trois grandes races de notre antiquité historique qui ont attribué le plus de puissance à la parole, les Juifs, les Grecs, les Romains, les caractères