LA BONNE FOI
autre ; ou bien si l'on s'accommode à tout prix de la théorie qui est entrée depuis un temps plus ou moins long dans les habitudes, les mœurs, et qu'on s'évite par là toute espèce de singularités, de contrastes.
u Au demeurant, simple ou complexe, chaque doc-
■ trine ou théorie comprend un principe, une fin, un moyen. Pour les établir et les faire prévaloir, le travail prescrit à l'hum.anité se divise dans l'espace et dans le temps, de même qu'on voit toutes les parties d'une œuvre matérielle confiées à différentes mains, avant de former l'ensemble conçu et tracé par avance.
ij Ainsi l'histoire traverse des jours où le travail intellectuel et moral des hommes actifs , où l'enthousiasme et la foi que leurs efforts réussissent à
« mettre en jeu se concentrent plus spécialement dans la manifestation des principes. Alors on ne songe trop ni à la fin, ni aux moyens. « Posons d'abord la vérité, s'écrient les novateurs, il en résultera ce que Dieu voudra ; combattons sans ménagement et renversons sans pitié tout ce qui nous oppose ou semble nous susciter des entraves. Périssent la cité et le temple, périsse Jérusalem et périssons nous-mêmes, pourvu que le principe soit triomphant. »
Dans ce premier feu, dans cette première abnégation de l'adepte, des inconvénients sensibles sont attachés à l'obligation de proclamer très-haut ce qu'on croit, ce qu'on veut, aux dépens de ce qui existe. Les occasions se succèdent presque à chaque instant dans lesquelles, sans dessein prémédité et par sa seule force d'impulsion, la conviction exaltée, la foi, porte à la bonne foi de rudes atteintes.
En d'iiulres temps, au contraire, et après avoir établi le principe, le dogme, on a spécialement en vue son application, son résultat ou la fin. alors les atteintes portées à la bonne foi prennent un caractère différent : elles sont plus réfléchies. Dans l'intérêt, ou sous le prétexte de suffire à l'œuvre pratique de chaque jour, on ne se met guère en peine de violer ce même principe, le dogme qui avait été posé avec tant d'éclat. On ne se préoccupe également qu'en sous-ordre du moyen le plus digne de le justifier. « Qu'importe, au fond, la nature des instruments à employer, se disent à demi- voix les hommes actifs, qui remplissent alors la scène publique; ne nous montrons ni trop difficiles, ni trop scrupuleux. Pour nous-mêmes, non moins que pour les autres, l'affaire essentielle est d'assurer notre but. Est-ce que la fin ne justifié pas les moyens? Est-ce que l'on gagne des batailles sans donner le change à l'ennemi, sans l'abuser sciemment par de nombreux et cruels stratagèmes? ?]st-ce qu'on ne trompe pas les malades pour mieux les guérir? »
Enfin, il est permis de concevoir d'autres jours, où, indépendamment de la vérité du principe et de la grandeur du but, on n'attachera pas un moindre honneur à la justice du moyen, oii la foi et la bonne foi ne seront plus, en réalité, qu'une seule et même personne. Jusque-là, je vous livre le tableau de mœurs primitives qui vous a été annoncé. C'est l'œuvre, c'est l'aveu d'un des historiens et théologiens chrétiens les plus connus et les plus estimés de FAllemagne savante, au commencement du dernier siècle. Afin de
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n'être pas exposé à en exagérer les traits, je prends
la reproduction qui a été faite depuis longues années,
en notre langue, de l'original, écrit en latin.
i Ouoiqu'il ne s'agisse encore que d'une donnée exté-
i rieure, d'un aperçu général, vous y reconnaîtrez, je
pense, à quel point il était nécessaire de faire venir de
I loin et de haut les causes essentielles de fausse situation,
jj qui, malgré les déguisements les plus brillants, pèsent
î aujourd'hui sur chacune des branches de la religion
des Écritures et sur la philosophie elle-même.
« Les premiers écrivains chrétiens eurent trois sortes d'ennemis à combattre, dit ce grave historien et théologien, Laurent de Mosheim, mort en l'an 1755; savoir: les juifs, les païens et ceux qui, dans le sein du christianisme, en corrompaient la doctrine et faisaient naître des sectes et des partis dans l'Eglise. Saint Justin, martyr, et Tertullien entrèrent en controverse avec les juifs. Il n'était pas possible qu'ils s'en tirassent avec honneur; ils ne connaissaient assez ni la langue, ni l'histoire, ni la philosophie des Hébreux, aussi écrivirent-ils avec une légèreté et une négligence impardonnables.
» Mais si les premiers défenseurs du christianisme ne furent pas toujours heureux dans le choix de leurs arguments, du moins ils firent paraître plus de probité que ceux des siècles suivants En clfct, dans
le 11 r siècle, ajoute le même historien , la méthode en usage pour défendre le christianisme et attaquer le judaïsme et le paganisme dégénéra de plus en plus. Les docteurs chrétiens, élevés à l'école des rhéteurs et des sophistes , en employèrent les ruses et les
subterfuges; et sans avoir autre chose en vue que de terrasser leur ennemi et le réduire au silence, ils étaient fort peu scrupuleux sur les moyens que cette passion extrême de remporter la victoire leur
suggérait Les platoniciens contribuèrent beaucoup
au progrès de cette méthode que les anciens appelaient œconomique, et ils l'encourageaient par cette maxime favorite de leur école : qu'il était permis d'employer l'artifice et la fausseté pour défendre la
vérité. »
D'après ce qui est advenu aux beaux jours de la foi chrétienne, vous devinez facilement une partie des événements ultérieurs. Quand la passion extrême de remporter la victoire pour des vérités imposantes et pour des croyances plus ou moins heureuses se fut renforcée de la passion extrême de remporter la victoire pour des intérêts matériels et personnels, la méthode œconomique alla se développant, et plus que jamais la bonne foi vit éloigner les jours de son règne. De là le mélange de grandeurs et de misères, de clartés et de ténèbres, de vertus et de violences qui forme l'histoire religieuse de l'ère vulgaire ou moyenne: de là cette subversion fréquente des principes, cette illégitimité de moyens, ce Inbyrinthe de controverses et de stériles débats, toutes les contradictions et discordances venant d'en haut qui ont amené de providentielles révolutions, et dont la confusion actuelle si reprochée aux esprits n'est encore, dans beaucoup de points, qu'une dernière expression, que le fatal héritage.