‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 56 sur 80 · ROME ET ROME · texte numérisé non relu

ROME ET ROME

servant de qualification, ou destinés à marquer leurs limites mutuelles. Dans la religion, on n'arrive pas moins au chaos, si l'on ne distingue les deux messianismes ou christianismes qui s'y trouvent renfermés : l'un, dont le caractère est de se proclamer venu ou accompli, l'autre qui se proclame encore à venir; l'un qui a produit au dehors son magnifique jet, l'autre qui, dans l'intérêt des voies futures de la religion ellemême, s'est conservé à l'état de dépôt, de semence, de germe ; tous les deux, comme cela vous apparaîtra dans la guite le plus clairement, tous les deux amenés, malgré leur opposition , à adopter la même représentation, le même symbole; fimage biblique de r homme supplicié et expirant sur la croix. Vous n'êtes pas à savoir, en effet, que la recommandation de porter courageusement sa croix était d'un usage proverbial et d'un usage pratique en Judée, bien ' avant l'apparition du Maître et Dieu des Évangiles. Aussi rien n'explique mieux pourquoi les histoires de l'Église sont, en général, si empreintes de faiblesse, laissent tant à désirer. A tout prix et au risque ■ des plus nombreuses contradictions, on écarte la dis- '' tinction à faire entre les deux christianismes; on reporte . sur l'un diverses idées et plusieurs progrès qui se re- ' lient, avec évidence, aux efforts et à l'avenir de l'autre. ; Rien ne vous explique mieux, non plus, pourquoi les ' historiens philosophes, pourquoi les historiens publicisles, ceux mêmes qui écrivaient hier et ceux qui ' écrivent aujourd'hui, manquent, pour la plupart, d'un sens en cette matière. Ils concourent de toute leur Ibrce à accroître la confusion morale que leur voix déplore

si bien, et à propager cette confusion dans les idées et dans les faits non moins que dans l'usage des noms caractéristiques ou dans la langue.

Enfin, lorsqu'on envisage face à face la marche des événements, un dernier trait d'analogie se présente entre les deux époques de transition ancienne et nouvelle: c'est la nécessité de recourir aux mêmes avertissements, aux mêmes allocutions, que les organes les plus convaincus, et souvent les plus rudes de l'esprit, jadis nouveau, furent loin d'épargner aux conciliateurs de circonstance.

« Certes, vous usez noblement de votre droit, y a-t-il sujet de dire aux représentants les plus consciencieux des nouveaux efforts de conciliation, vous en usez noblement lorsque vous proclamez un catholicisme de vérité réelle, de justice réelle, de liberté pleine et entière. Vous usez de votre droit lorsque vous promettez à tous les peuples de les faire participer désormais aux avantages sans nombre de leur union commune, ou selon le langage spécial, quand vous leur promettez une communion sous trois espèces, ou en trois natures : l'espèce ou la nature intellectuelle, l'esprit; l'espèce ou la nature morale, le cœur ; l'espèce ou la nature matérielle, la richesse publique et privée, qui concourt si directement à l'activité des deux autres natures et qui, en même temps, en procède.

» Mais il est un droit que vous n'avez pas, un droit qui sort de vos limites acquises, celui de mettre exclusivement sous le nom romain ce catholicisme obligé, ce catholicisme tout imprégné des admirables principes de tolérance réciproque et de raison qui ont été si vi-

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gOLireusement manifestés par la philosophie ardente et militante du xviii' siècle, et qui en font la gloire presque religieuse. Mais le droit que vous n'avez pas, c'est de proclamer comme une propriété exclusive de vos doctrines, comme un résultat de vos efforts, les premiers éléments de ce catholicisme de nouvelle formation qui ne s'est produit qu'à votre corps défendant, et qui touche aux espérances les plus intimes de la Jérusalem antique descendue au tombeau toute vivante, et saintement désolée. »

Sans cette distinction fondamentale, si on ne rétablissait pas chaque chose à sa place naturelle, si on ne rendait pas à chacun ce qui lui revient, je vous le , demande à vous-même, répondez-moi fidèlement , où ! trouverait-il sa sanction suffisante, sa sanction légi- : time, ce catholicisme si raisonnable, si tolérant, si avide de liberté pour tout le mDnde? Qui pourrait assurer que ce n'est point une de ces mille formes destinées à couvrir quelques restrictions de la pensée, et à attendre le jour où l'on ne se croirait plus dans la nécessité de faire des concessions aux circonstances ? j Pour l'honneur de la vérité divine et de la sincérité ' humaine, je doute que, aujourd'hui plus que jadis, il y ait de l'avenir et quelques chances de sécurité , dans ces alliances d'hommes, de noms ou d'idées, qui reposent, en définitive, sur des équivoques. l| Revenons donc ensemble au principe à l'appui duquel j'ai mis en regard ces deux situations si analogues de Rome, et qui m'a fait anticiper sur la marche contemporaine des événements. « A une époque évidente de transition, et par des causes notoirement

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indépendantes de sa volonté, si une instilution religieuse ou non religieuse sort de son caractère établi, de ses limites naturelles, et se range, après coup, aux conditions imposées par l'autorité d'une ère nouvelle, il n'y a pas à hésiter : cette institution se renie ou se transforme. »

Toute la différence, toute la question est là. Aussi, lorsqu'on suppose, en général, que vous cédez à . l'esprit de réaction, à l'esprit de transaction, ou même à l'esprit de révolution, à mon avis c'est l'esprit réédificateur qui vous entraîne. Quand vous croyez réparer simplement Rome actuelle, la Jérusalem d'ère moyenne, quand vous vous donnez pour tâche de réchauffer sa vieillesse et de lui rendre, tout au moins, l'intégrité de son pouvoir spirituel, moi je soutiens qu'on ne refait pas, à volonté, un certain ordre de foi. C'est à la Jérusalem d'ère nouvelle et universelle que vous travaillez. Ne vous en plaignez pas ; la gloire du Dieu éternel n'y perdra rien ; et cette réédification, cette dernière tâche vaut l'autre.

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LETTRE XYl

Héponses à d'anciennes objections; justificalion qu'elles reçoivent dos circoiisLances présenlcs.

Mars 1850.

Après les aperçus généraux qui vous ont été soumis et' les conséquences que j'oi tirées du rapprochement entre Rome d'autrefois et Rome d'aujourd'hui, je devrais vous présenter aussitôt le tableau comparatif des trois grands chefs de la religion des Écritures, Moïse, Jésus, Mahomet ; je devrais vous faire entrer dans l'ordre des renseignements qui nous sont fournis par le dégagement intérieur des diverses branches de cette religion elle-même. Mais auparavant j'ai besoin de reprendre haleine en rappelant quelques souvenirs qui vous sont personnels. La situation du moment me fera trouver, j'espère, une justification nouvelle dans la nature même des objections que mes premiers essais me valurent de votre part, et dans la succession des réponses qui vous furent adressées.

A peine eûtes-vous connaissance que mes recherches s'étaient dirigées vers l'ancienne Jérusalem et vers les questions qui en dépendent, que j'encourus le reproche de m'étre jelé iiuprudemment dans la pous-

sière du passé, de ne pas avoir assez éprouvé la crainte de consumer en vaines élucubrations quelques facultés auxquelles vous aviez attaché de l'espérance. Dans des termes tout d'abord assez confus, j'essayai de vous expliquer que des signes de vie existaient dans . cette prétendue poussière du passé, dans cette vieille Jérusalem qui, au physique comme au moral, avait été providentiellement posée entre l'Occident et l'Orient, entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Loin de me rejeter exclusivement en arrière, comme vous sembliez le croire, je vous témoignai, au contraire, que selon ma conviction, je me plaçais directement sur la voie par laquelle les événements seraient forcés de passer, un jour ou l'autre.

Mais, en supposant que la pensée à laquelle j'obéissais ne fût ni un anachronisme, ni une illusion, vous me demandiez s'il y aurait de la sagesse à ramener les esprits sur des points si enveloppés de nuages, à réveiller peut-être de vieux débats. Alors et dans le préambule d'un de mes essais, je répondis comme il suit à votre bienveillante critique :

« Il est à propos d'effacer les obstacles et de faciliter les communications dans ce qui tient à la chaîne des temps, non moins que sous le rapport matériel des distances. L'homme est appelé à se promener librement et vite dans tous les sens, à vivre en un même jour des produits naturels de tous les lieux, des produits intellectuels et des impressions morales de toutes les époques... Bien plus, une solidarité réelle unit les unes aux autres les phases les plus diverses du genre humain. En conséquence., il con-

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