LES OBJECTIONS
arrière. Déjà les générations qui naissent, seront en- ;ore dans leur maturité, lorsque l'heure arrivera d'inaugurer le siècle prochain. Bientôt de nouvelles généra- 'ions se succéderont, qui mettront plus d'intérêt à 'avenir du xs.' siècle qu'à la gloire du nôtre. Tâchons jue, dans les affaires de l'esprit, notre temps ne reste pas lu-dessous des grands résultats qu'il lui est donné d'obenir dans le vaste domaine de la matière. Évitons-lui, ]u. moins, de ressembler à ces poètes malheureux qui, après avoir imprimé le plus d'éclat, le plus de pompe ik leur début, s'affaissent à vue d'œil sous le fardeau et finissent par un avortement déplorable. I Pour signaler et pour peindre les perturbations générales de la famille humaine, les vicissitudes des empires, le vertige des princes et l'enivrement des sages,l'antique langue des Juifs était loin de manquer de justesse jusque dans ses abus. Elle employait à chaque instant une métaphore, l'obscurcissement de la lune et du soleil et la chute soudaine d'une multitude d'étoiles, qui s'explique assez par un usage encore en pleine vigueur en Orient. Dans ces régions orientales, en effet, le moindre chef ou despote, ses ministres, ses femmes, ses enfants, sont assimilés, dans le langage officiel, au soleil des soleils, à la lune, aux étincelles les plus éblouissantes du firmament.
Sous l'empire d'agitations analogues, et avec quelques modifications, nous avons comme réinventé et également tourné en abus les mêmes images. Parmi nous, qui n'est habitué à entendre citer ou à voir un certain nombre d'astres de toute nature, de toute grandeur, que l'inconstance du sort fait disparaître pour un temps ou
à jamais, des planètes apparentes disposées à tourner autour de tous les soleils, et une multitude de petites étoiles qui tombent sans laisser aucune trace?
LETTRE XVII
Des grands chefs de la religion des Écritures, Moïse, Jésus, Mahomet; en quel sens le plus ancien des trois est encore le plus jeune.
Dans la distinction générale à établir entre Moïse, Jésus, Mahomet, je ne m'arrête nullement à l'usage antique des symboles dont le principal caractère était de chercher des signes visibles d'union, de fusion entre lesl choses de la terre et les choses du ciel, entre l'humanité et la divinité. Je laisse en réserve toutes les formes personnificatrices qui, dans la Judée et hors de son sein, étaient en grande faveur bien avant l'apparition de Jésus-Christ, et qui, dans l'intérêt religieux et moral, alors le plus impérieux pour le monde, allèrent se concentrer et se transfigurer avec rapidité sous le nom et en la personne du nouveau maître.
Une fois ce symbolisme écarté, on ne peut s'empêcher de reconnaître que, entre Moïse, Jésus, Mahomet, l'homme, le véritable homme, le principe maie, reste
lanifesté en Moïse. Son éducation et toute sa vie nous nt offert un ensemble complet. Il s'est montré fidèle lui-même pendant le cours d'un siècle tout entier, ans les situations privées les plus diverses, au milieu es difficultés publiques les moins contestables. C'est ourquoi il m'a toujours semblé que cette parole : Icce homo! voilà l'homme! s'appliquait à ce légisiteur plus qu'à nul autre; car, en toute justice, celuii ne peut être appelé l'homme dans le sens le plus éiiéral, qui n'a livré aux travaux de la vie publique u'un petit nombre de jours, lors même que ces jours eraient les plus lumineux et les plus féconds dans ui^ conséquences.
Dans ses différences avec Moïse, on est autorisé à lire de Jésus qu'il représente la femme, par l'exaltaion de l'àme, par la sympathie; il développe au plus laut point les droits et la puissance du verbe aiuier, (ui, dans ses divers modes, entraîne ses abus et sa yrannie autant et plus qu'aucune autre manifestation le nous-mêmes. Dans l'ordre réel de l'esprit, Jésus lersonnifie la faculté imaginative, de préférence au Ligement, et le besoin d'expansion qui le distingue 'identifie avec la ferveur ascétique et mystique propre u thérapeute et au moine. Quant à Mahomet, dans sa aiblesse et dans sa force, il mérite d'être cité comme 3 caractère chevaleresque de la prophétie. Ce n'est las seulement en qualité d'homme d'action et par Influence du cimeterre qu'il domine l'âme de ses ectatcurs; la voix de Mahomet est pleine d'accents ;énéreux et de séductions. La croyance dont il pouruit le triomphe assure simultanément aux élus, aux
332 KOxME ET LA HE ACTION.
hommes morts dans la foi ou pour la foi, la vision ^Ê prème de Dieu et la houri éternelle.
Dans la parole écrite qui est Texpression et la re présentation de leur existence, l'expression et la repré sentation de leur doctrine, dans le Pentateuque ou le.' cinq livres, dans les Evangiles, le Roran, Moïse est, de beaucoup, le plus savant, le plus nerveux, le plu.' simple. Abstraction faite des résolutions violentes qui n'apparaissent pas moins dans l'œuvre évangéliquc que dans les deux autres formes de l'Écriture, et qu ont porté leurs fruits, le langage de tendresse déployé par Jésus arrive à la suavité la plus céleste, Mahomet a pour distinction d'unir fréquemment à l'éclat de son éloquence je ne sais quel parfum émane d'un cœur honnête.
Béunissez d'abord Jésus et Mahomet, comparez-le^ d'ensemble à Moïse, au prophétique fondateur di règne universel de la loi ; comparez-les au promulga-, teur de cette grande religion du travail que tout k monde célèbre aujourd'hui comme s'il s'agissail d'une soudaine révélation, et que le Dieu des livrer juifs a commencé par s'appliquer à lui-même. Alorfl Jésus et Mahomet apparaissent, auprès de leur devancier, comme deux assesseurs, deux lieutenants divins. Dans le but d'accomplir le principe de Moïse, l'objet de ses inspirations, ils sont appelés à développer un nouvel esprit, l'ardeur du prosélytisme ou de la propagande, l'autorité de la conquête. L'un y apporte l'arme de la prédication, de la parole; l'autre joint à la parole l'arme du héros, le fer du soldai, la puis-* sance active du bras séculier, comme on a dit depuis.
.ans Rome. Il y a entre Jésus et Mahomet une res- ■emblance de doctrine qui les sépare profondément le leur chef commun.
Tout en associant avec le plus de persévérance le cœur 't l'esprit de l'homme à l'idée de l'Être, de l'Éternel jui seul existe, qui seul vit sans fin, vous avez déjà l/u quel était le trait capital chez le législateur du Sinaï. il ne place son levier religieux et moral ni dans l'immooiiisation des félicités du monde futur, ni par suite dans l'immobilisation ou l'éternité individuelle des peines. 'Jésus et Mahomet, au contraire, demandent également leur force impulsive au sentiment personnel, à l'intérêt des jouissances éternelles attachées à un paradis plus ou moins spiritualisé. Ils demandent également leur force coërcitive aux manifestations présentes et futures de Satan ou d'Eblis, aux peines de l'enfer, à ses tortures sans limite.
Tant que les deux instruments armés de la pa-
;role, de la pensée révélées à Moïse, ont marché en
'avant, tant qu'ils ont gagné du terrain, voici l'étrange condition qu'on avait faite au premier révélateur. Le monde qui, en général, ne croit guère qu'à la
'parole la plus capable de l'émouvoir ou de l'éblouir et au bras le plus en état de le fustiger, le monde
' avait presque entièrement délaissé le prédécesseur et le maître des deux conquérants. Gomme vous me l'avez
' dit tant de fois, on avait relégué l'intérêt et la nouveauté à venir de sa mission au nombre des vieilles
' histoires. Mais, à mesure que le mouvement conquérant a approché de ses limites naturelles, la suprématie du législateur s'est reproduite ; le principe de
justice a surmonté le principe exclusif de foi, l'œuvr du Sinaï, de la montagne sacrée a repris son cour?
Pour mieux saisir l'étrange condition que je vou signale, on n'a d'ailleurs qu'à se rappeler un de tableaux les plus populaires de l'ancienne mythologie Le grand Jupiter reconnaît le Dieu Chronos ou Sa turne pour son père; mais, afin de n'avoir plus ; redouter de nouveau frère ni de rival dans le gou vernement du monde, il mutile l'auteur de ses jours
Pendant longtemps les deux branches dominantes dt la religion des Écritures en Occident et dans une partit de l'Orient, le christianisme et l'islamisme, Jésus el Mahomet, ont fait profession d'avoir réduit au même sort la religion originelle, leur tronc commun , ou Moïse. Avec des variantes innombrables on n'a cesse de répéter, en leur nom : « Sans doute je suis issu de tes œuvres, je te proclame pour mon auteur; mais je t'ai accompli, je t'ai remplacé, tu n'es plus dans l'avenir qu'un arbre sec, qu'un bois mort, incapable de fournir aucun nouveau rejeton. Je règne ou je dois régner seul, à jamais et sans partage. »
Or, loin de se jeter dans de ridicules débats sur le fait de sa puissance ou de son impuissance, le tronc originel personnifié , Moïse, le principe mâle, l'esprit viril, a suivi depuis quelques siècles une voie plus sûre. Sans trop de bruit ni d'éclat, et pendant qu'une foule d'idées plus ou moins fécondes se heurtaient à la surface, l'arbre sec, le bois mort, a ressaisi entre ses bras la société humaine défaillante, et à cette femme allégorique, toujours mère et toujours vierge, il a exprimé sa volonté d'esprit et son pouvoir, en disant : « Écoute,
heure est venue d'engendrer un nouveau fils, un 3uveau temps, un nouvel ordre ! »
Du reste, une des illustrations de notre pays, jlontesquieu, a rendu cette même condition sous une i)rme qui n'implique pas moins la nécessité de quelue réengendrement, et, par suite, la nécessité, pour ) plus ancien et le plus viril des trois grands chefs, de se 3trouver encore le plus jeune : « La religion juive, dit tontesquieu, est un vieux tronc qui a produit deux Iranches, le christianisme et le mahométisme, ou plutôt 'est une mère qui a engendré deux filles qui l'ont
.ccablée de mille plaies Mais quelque mauvais
;aitements qu'elle en ait reçus, la religion juive ne lisse pas de se glorifier de les avoir mises au monde. ,111e se sert de l'une et de l'autre pour embrasser le |ionde entier, tandis que d'un autre côté sa vieillesse ■ énérable embrasse tous les temps. »
Disposez donc les faits comme il vous plaira, usez t abusez de toutes les interprétations , de toutes les igures, vous ne changerez pas la nature des choses. |1 est impossible, mais impossible en morale, en poliique, en religion, que deux filles qui ont battu leur uère, serait-ce la femme la plus injuste, la plus oupable, il est impossible que deux filles qui ont ccablé l'auteur de leur existence de mille plaies, et (ui lui ont donné le droit de les battre à son tour, l'emportent pas dans leur sein quelques-unes des auses actuelles dont je résume les eftets sous le titre le fausse situation; il est impossible qu'on les croie iérieusement destinées à servir au monde de règle, l'exemple, d'autorité définitive.
33fi ROME ET LA RÉACTION.
LETTRE XVIII
Du système établi relativement à la racine et au tronc de l'arhre sacré, ou comment la mission de Moïse et les destinées du peuple juif ont été définies dans les religions dominantes en Europe et en Asie.,
La similitude de la religion des Écritures avec un arbre, arbre de science et arbre de vie, de théorie et de pratique, m'a été donnée et presque imposée par les Écritures elles-mêmes. Dans la nouvelle série de développements où nous allons entrer, cette figure,! cette similitude est une de celles dont nous retirerons] le plus de secours.
Chaque arbre a une racine ; or, la racine allégo-j rique de l'arbre sacré représente le principe fonda-j mental de la loi ancienne. Chaque arbre a un tronc;' or, le tronc sacré piimitif comprend l'application dei ce principe à l'ordre social, la théorie juive propre-! ment dite, qui est autre chose, comme vous le verrez bientôt, (juc la forme judaïque produite et conservée dans un but pratique déterminé. De plus, tout arbre a des branches, des rameaux et des sous-rameaux qui se rapportent aux diversités religieuses existantes; enfin les branches et rameaux de chaque arbre croissent ou s'appauvrissent selon le temps , et sont susceptibles, dans l'intérêt même de la sève commune et dans l'in-