LE SYSTÈME ÉTABLI
dentaux, à promettre au monde la divinité absolue de Jésus-Christ et le gouvernement futur et désormais perpétuel de son Église. Elle avait consisté aux yeux des autres, auprès des populations de TOrient, à jinnoncer- l'apparition du plus parfait de tous les j prophètes , du commandeur suprême des croyants, Mahomet.
I Suivant le système d'appréciations adopté par la philosophie et par l'histoire, et suivant les branches religieuses composées du plus grand nombre de sectateurs, ces deux points, la promulgation de l'unité de Dieu et la prédiction d'un messie ou du prophète par excellence, auraient donc résumé les racines et le tronc de la religion des Écritures, l'objet providentiel de l'ancienne loi, de l'ancien peuple, de l'ancienne Jérusalem, les limites naturelles de leur institution, toute la légitimité de leur gloire.
A ces appréciations de la théorie succèdent les jugements de la pratique. Ceux-ci portent sur les vicissitudes les plus étranges et les plus terribles que l'ancien peuple ait eu à subir dans les deux mondes, occidental et orienta!, avant comme après les Évangiles et le Koran.
Le peuple juif, dit-on, fut un instrument beaucoup trop faible pour l'étendue des accents qu'il avait h faire retentir. La pensée de l'unité de Dieu déborda, écrasa les Juifs. Leur assemblée, église ou synagogue, n'avait su ni voulu rester fidèle aux conditions de cette pensée et à la prédiction qui en était inséparable. Dominé par son attachement aux intérêts de la terre, dominé par des appétits charnels, par des vues restreintes et
par un zèle excessif pour les traditions de son passé, ce même peuple était descendu de plus en plus audessous de la tâche qui lui avait été confiée. Il avait pris l'ombre pour la lumière, à la lettre qui tue il avait sacrifié l'esprit qui vivifie; enfin, il s'était malheureusement proposé de réunir deux grandes incompatibilités : de servir deux maîtres à la fois, la terre et le ciel, les richesses de Dieu et les intérêts du monde.
En conséquence, le jour avait lui où le christianisme actuel s'était déclaré et avait hérité du principe de l'unité de Dieu. Un peu plus tard, un autre jour était également venu où Romç avait hérité de ce même christianisme pour l'organiser, sous un nouveau nom, et s'en réserver l'interprétation exclusive. Depuis ces jours-là, dans l'Occident, et depuis les jours de Mahomet en Orient, tout avait été accompli sans retour, tout consommé. Moïse, le peuple juif et l'ancienne Jérusalem avaient dû résilier tous leurs droits sur le principe suprême et sur la théorie générale qui forment la racine, la sève et le tronc de la religion des Écritures. Le rôle d'annonciateurs et de dépositaires que la Providence leur avait assigné, ne renfermait plus aucun sens; leur loi, leurs figures, étaient accomplies, leur sacerdoce se voyait divinement abrogé. Il leur était prescrit de se croire et de se dire satisfaits à jamais et en tout point, dans leurs conceptions, dans leurs espérances et même leur ambition religieuse.
Mais en présence de ces décrets souverains, si les sectateurs directs de Moïse et les défenseurs de l'an-
LE SYSTÈME ÉTABLI. 3il
cienne Jérusalem avaient donné des témoignages contraires à ce qu'on exigeait de leur part ; si, dans les climats occidentaux, ils avaient refusé de confesser la divinité absolue de Jésus-Christ, et n'avaient cessé de regarder la nouvelle Rome, la seconde Jérusalem, comme une reine d'usurpation religieuse ; si, dans les climats orientaux, ils s'étaient refusés également à admettre le prophétisme final de Mahomet; si les Juifs avaient agi de cette façon, les Églises triomphantes, l'histoire et la philosophie s'accordaient à en tirer une sévère conclusion. C'était une preuve manifeste du mauvais vouloir de l'ancien peuple, une preuve de son aveugle opiniâtreté et surtout une preuve de sa profonde ignorance.
Le monde entier. Grecs, Latins et Barbares, tous entendaient parfaitement les Écritures, filles de sa langue et de son génie ; lui seul n'y comprenait rien.
Par suite, un signe, un sceau spécial restait attaché à toutes les violences et persécutions qui étaient tombées sur sa tête. Pour la philosophie et pour l'histoire, les vicissitudes subies avant Jésus-Christ confirmaient le caractère étroit et farouche de l'ancien peuple; elles étaient une conséquence naturelle de son esprit natif d'isolement. Pour les deux branches religieuses, les deux Églises triomphantes, ces mômes vicissitudes et persécutions ne témoignaient pas seulement des anciens mécontentements et vengeances de Dieu à l'égard des Juifs ; mais, depuis Jésus-Christ et Mahomet, elles avaient- acquis une portée bien autrement étendue. Plus les défenseurs de l'ancienne Jérusalem se trouvaient écrasés ou avilis, [)lus la gloire de la nouvelle
'Rome et la divinité absolue de Jésus-Christ en Occident, plus aussi la gloire de Mahomet et la suprématie absolue du Koran, dans les climats orientaux, étaient censés y puiser une preuve incontestable de vérité, de légitimité, de justice.
Telles sont, si je ne m'abuse, et généralement parlant, les définitions et opinions qui, avec des nuances infinies, ont prévalu pendant tout le cours de l'ère vulgaire et moyenne. Or, à mon sens et sûus l'empire d'un nouvel esprit, ce thème et ce système religieux et philosophique révèlent pour triple défaut d'être en partie inexacts, incomplets, injustes.
Jadis, en Terre-Sainte, les époques de crise et de confusion religieuse, politique et morale, n'étaient pas rares. Dans ces circonstances, il est connu que les libres intelligences, que les organes de la pensée et de la parole, que les prophètes juifs rencontraient de rudes et quelquefois de sublimes accents. Ils s'adressaient sans distinction ni ménagement à tous ceux qu'on regardait, à tort ou à raison, comme les premières causes de ces troubles, aux prêtres et aux chefs des prêtres, aux princes et aux juges, aux hommes de l'Écriture et de la science, au peuple tout entier : « Vous avez fait amer ce qui est doux, s'écriaient-ils, et vous avez fait doux ce qui est amer. Vous avez fait obscur ce qui est lumineux, et lumineux ce qui est obscur. »
Aujourd'hui, si les mêmes intelligences réapparaissaient au milieu de nous et se rendaient compte des influences si longtemps exercées par les définitions et opinions précédentes, je suis porté à croire qu'elles
en tireraient plus d'un motif de poursnivre leurs allocutions, et qu'elles diraient dans des termes appropries à nos mœurs : « Tous avez fait étroit ce qui est large, et vous avez signalé comme des idées larges plus d'une étroite conception. En maintes circonstances ! vous avez donné une figure d'homme à des cœurs de I femmes, et joint à des cœurs d'hommes un esprit d'enfant; vous avez pris le contenant pour le contenu et substitué la rhétori(|ue à la logique.
LETTRE XIX
Rcclificalion du système précédent; les quatre principcs~de Moïso, et en premier lieu l'unité suprême.
Dans le système propagé par les branches dominantes de la religion en Occident et en Orient, et propagé aussi par les écoles dominantes de la philosophie, on a eu évidemment raison, grande raison en- ceci : le principe de l'unité de Dieu, de Tunité de l'Être, sa manifestation ont été l'objet essentiel assigné à la mission de Moïse et h l'ancien peuple. Ce principe forme comme la racine allégorique de l'arbre sacré, la sève inépuisable de la religion écrite et positive. Mais, en général, on a eu tort de
s'en tenir !;i. Le caractère par excellence de cette œuvre, de cette mission, son indestructible originalité, est loin de se renfermer dans le principe de l'unité de Dieu. Elle embrasse la triple application qui en a été faite immédiatement à Torganisation présente ou pratique, et à l'organisation future ou prophétique de la société humaine. C'est la solidarité réciproque de ces trois unités d'application avec le principe suprême, savoir : l'unité de nombre ou d'origine pour le monde social, l'unité d'ordre,, d'alliance, de fin, et l'unité de moyen, c'est cette combinaison réellement savante, cette solidarité qui fait l'âme de la loi, qui constitue allégoriquement le corps de l'arbre sacré. Elle représente le tronc encore vert dont la bifurcation, opérée pendant le cours de l'épopée judéoromaine, produira bientôt sous vos yeux les deux branches judaïque et chrétienne. A la clarté de ces quatre principes de Moïse, ou de sa qualernité, on apprécie tout autrement qu'il est d'usage le prétendu système d'isolement tant reproché à l'ancien peuple et le caractère extraordinaire des vicissitudes qu'il a subies. On saisit pourquoi de nombreux et terribles dangers restaient toujours et nécessairement suspendus sur sa tête ; pourquoi, abstraction faite de toute question de personnes, d'intérêts privés et de passions ni la révolution chrétienne, ni la souveraineté nouvelle de Rome, ni les triomphes politiques, philosophiques, religieux des Latins et des Grecs, des Arabes et des Turcs, n'ont eu le pouvoir de mettre fin aux destinées providentielles de l'ancien peuple. C'est l'intérêt universel de l'unité de Dieu associée aux trois
Linités crapplication qui a forcé le Juif de succomber sur les champs de bataille, en sa qualité d'hommepeuple, d'homme-nation, qui Fa forcé ensuite de se maintenir partout et à tout prix en qualité d'école religieuse ou d'église.
I Depuis lors, de siècle en siècle et en dehors des Juifs, ce même intérêt de l'unité suprême et de ses conséquences a provoqué de nouvelles divisions et subdivisions du tronc primitif. 11 en est résulté toute une succession chronologique d'événements qui, en se reliant à l'aide d'un nouveau fil aux affaires et difficultés d'aujourd'hui, ime permettra, j'espère, de vous ramener sans trop d'efforts de l'époque et des lieux où il m'aura été prescrit 'de vous retenir assez longtemps au sein de Paris et à l'an 1815.
Ce n'est pas tout : cette même soUdarité des quatre principes, cette quaternité qui, dès l'origine, a imprimé au génie juif sa puissance universelle ou catholique, est loin de ne regarder que les seules affaires de la terre auxquelles je me restreins dans cette seconde partie, Rome. Elle vous apparaîtra au moment ; voulu, dans ma dernière partie, Jérusalem , comme également étendue aux alTaires du ciel, comme la plus capable de le disputer, par droit d'antiquité et I de légitimité, à la conception et à la solidarité trinitaire. Enfin, c'est dans le concert non encore accompli de l'unité de Dieu et de sa triple application, qu'on trouve le mieux à justifier cette attente messianique, ce christianisme encore en germe ou d'avenir qui, malgré plusieurs points de ressemblance et de fraternité avec le messianisme do Jésus et le catholicisme romain,
ne reste pas moins séparé de celui-ci et de cekii-l^ par des conditions et des différences formelles.
Dans la Judée antique, l'unité suprême, Tunité génératrice, se présentait sous des aspects et sous des noms divers. A celte occasion, je vous ai fait o])servcr qu'il existait une progression dans les noms sacrés des anciennes Écritures, vmc hiérarchie positivQj dont le renversement a eu des effets qu'il n'est pas encore temps de développer. D'un côté, ce renversement hiérarchique a fait la force provisoire accordée i à l'ordre religieux et politique, au système de droit divin romain, ou à la Jérusalem d'ère moyenne ; d'un autre côté, cette même violation de la hiérarchie explique comment le régime de droit divin dont il s'agit a été immédiatement ébranlé par la mission donnée à Guttemberg, par la découverte de l'imprimerie ou la délivrance de la lettre^ depuis longtem.ps obscurcie, opprimée sous le despotisme presque matériel de l'esprit alors régnant.
Le nom du vrai Dieu en Judée, son nom significatif par excellence, ou ineiïable, était substantif, tandis que tous ses autres noms participaient à la nature adjective et ne venaient qu'en sous- ordre. D'après les documents originels, vous savez que ce nom substantif et suprême, ^ qui n'avait été révélé nia Abraham, ni à Isaac, nia Jacob, est celui qui illumina directement le génie de. Moïse: \e nom de Y ova ou Jehovah signifiant I'êtrr, j l'Unité en soi, celui-là même qui, beaucoup plus tard reçut une sorte de surnom grec , à l'aide duquel on faisait une allusion mystérieuse aux quatre lettres dont il est composé. Ce surnom, qui semble le mieux s'appro-
prier à la solidarité réciproque des quatre principes, est Télragrammaton, ou le quaternaire.
L, C'est à ce titre de Jéhovah, l'Etre, que l'unité su- ^Iprême , le principe des principes, reste à jamais et exclusivement le Dieu des Juifs, l'objet de leurs méditations et de leur culte ; c'est à ce titre que, ni dans le présent, ni dans le passé, ni d'un bout des cieux à l'autre bout, nulle intelligence, nulle langue, nulle philosophie, n'a rien conçu ni rien exprimé de plus immense, de plus majestueux, de plus logique. Jéhovah est l'unité infinie, le Un indivisible; il embrasse la substance, la raison et la production de tout ce qui a 1 été, tout ce qui est, et tout ce C{ui sera. Rien n'existe I ni au-dessus de lui, ni au-dessous, ni en dehors de I lui-même, pas plus la matière ou la mère fécondée, mater-ia, cpe l'esprit ou le souffle fécondant, pas plus l'amour que la justice, la justice que la sagesse, que la bonté, la vérité, la magnificence, la force. Jéhovah est le seul à pouvoir dire : « Je suis, » par opposition à toutes les existences individuelles, qui ont une forme distincte, dès lors assujettie à des limites ; par opposition à tous les êtres relatifs qui, dans les mondes célestes, non moins qu'ici-bas, sont susceptibles d'être mis en comparaison et de donner lieu à des différences. Seul il est stable, seul il possède la vie réelle, la vie sans bornes, cette vie d'éternité dont la conception ou la pure intuition est un aliment perpétuel donné à l'homme pour exercer son intelligence et son cœur, pour les fortifier, les agrandir.
Après cela, le même principe, le même Dieu, se manifeste à l'esprit sous les noms secondaires et qualifi-
califs de Très-Haut, de Très- Fort, do Tout-Puissant ou d'Omnipotent ; il se laisse concevoir comme unité j suprême de distinction, de direction, d'énergie. A ce titre, en dehors et en dessous de lui-même, il fait mouvoir toute la création connue et inconnue; il ramène j sans cesse à un centre, à un ensemble commun, les parties les plus diverses de cette création, les armées , innombrables des cieux, toutes les populations, tous les . mondes. Enfin, sous d'autres noms, le Juste, le Bon, le Vrai, son unité suprême, base inévitable et lien d'ordre social, nous conduit à notre objet essentiel. Elle nous fait entrer dans le développement successif des trois unités d'application qui éclaireront la question de l'isolement ainsi que les vicissitudes réservées au peuple juif, et dont les noms et les personnifications se trouvent être à la fois ce qu'il y a aujourd'hui de plus répété, par le grand nombre, et de moins réfléchi, de plus ancien et de plus moderne.
LETTRE XX
l'reniièrc application de l'unité de Dieu ;i l'organisation sociale ; unité d'origine et sa personnification.
Ici plus qu'en toute autre circonstance, il faut .'^c ra})pclcr (jue dans l'ordre nroral comme dans l'ordre
UNITÉ d'origine. 349
physique, remploi des mêmes éléments peut donner lieu aux résultats, aux conclusions les plus dilTérentes. Ici plus qu'ailleurs, il faut se représenter comment la faculté personnificatrice inhérente à notre imagination se produisait jadis et comment elle se comporte aujourd'hui. Autrefois, pour exprimer ou peindre les conceptions de la pensée, les idées, les principes, on recourait à des personnages qui avaient eu une existence réelle ou qui étaient purement fictifs; ces personnages recevaient pour fonction figurée de résumer l'idée, le principe, d'en préserver et comme solidifier le sens.
Aujourd'hui la faculté personnificatrice se concentre d'habitude dans l'intérieur de nous-même. Tous nos personnages abstraits , tous nos êtres de raison, tels que la vérité et l'erreur, la liberté et l'esclavage, la vertu et le vice, n'acquièrent une apparence d'individualité mâle ou femelle que dans notre esprit. Nous les dégageons au dehors, nous les séparons d'un corps personnel, de toute figure privée. Cependant, malgré nos efforts, il est encore une foule d'occasions où nous ne pouvons nous dispenser de réunir, de confondre ensemble les personnifications et les personnes. Je ne pourrais certainement vous en offrir un exemple plus simple et plus sensible que vous-même.
A mon égard, vous participez aux deux natures que je signale et dont la distinction est si importante aussi bien dans le présent que pour l'avenir de mon sujet. Vous êtes à la fois un individu réel et une représentation, un être fictif, un mythe, un véritable mythe. Kn votre qualité de personne réelle, riche d'intelligence, de connaissances, de goût, ce soir, peut-être,
aurai-je le bonheur de vous rencontrer, et ni'interrogerez-vous sur mes préoccupations de la journée. Mais, en votre qualité de personnification idéale et collective, vous êtes une fiction qu'il a dépendu de moi de créer, sans recourir en rien à votre assentiment. Vous êtes le type, ou, comme on disait jadis, le paradigme de tout un public ; vous figurez, vous concentrez en vous cette classe plus ou moins nombreuse de lecteurs et de graves discoureurs qui pardonne beaucoup à la faiblesse d'une œuvre dès qu'elle y découvre un sentiment vrai, et dont je n'ambitionne rien de plus que l'estime bien sentie.
Dans sa triple application à rorganisation sociale, l'unité de Dieu, selon la théorie juive originelle, produit d'abord l'unité de nombre ou de commencement pour la race humaine. Cette première unité a son nom et sa personnification, qui est Adam, l'homme. La seconde application comprend l'unité de fin pour cette même race humaine, l'unité collective et complexe d'ordre, d'alliance pour tous les peuples, de concert. Celleci forme la conception dite messiaque, celle qui est spécialement dépeinte et personnifiée dans le banquet idéal auquel Abraham est censé présider, dans le nom systématique donné à ce personnage, et sous plusieurs autres figures et noms que ma lettre prochaine rappellera. La troisième application, ou l'unité de moyen, est celle qui a pour expression le peuple lui-même, dont le nom et la personnification, Israël, ne sont ni moins significatifs, ni moins célèbres que les précédents.
Mais, jusque-lù, cette manière de vous présenter l'application de l'unité de Dieu ù l'organisation sociale
UNITÉ d'origine. 351
astedansle vague. Je vais donc vous préciser avec oinle passage de l'unité génératrice aux trois autres, i lien naturel et logique qui, dans la théorie repré- ?ntée par la racine et le tronc allégoriques de l'arbre cré, associe avec une simplicité si majestueuse la rre au ciel.
Dans les choses du ciel, l'unité de Dieu a une consé- [iience que tout le monde accepte en matière religieuse, et sans laquelle cette unité n'aurait plus un caactère réel. Quelle que soit leur nature, toutes les ixistences connues et inconnues, tous les mondes, (JUS les astres, tous les corps, tout ce qui a mou- .ement, esprit, sang et vie, tous émanent du même pieu, du même être, du Un, Us représentent l'en- (antement, l'expression d'un seul et même auteur oii préateur.
I Or, transportez aussitôt cette idée, cette conception Jans Tordre social : la personnification du premier principe de la société, l'idam juif, en est l'application, la .raduction la plus Httérale. L'histoire subsidiaire de ce personnage n'y change rien. En lui et par lui toutes les populations de la terre, sans distinction aucune, procèdent d'un même être, à l'instar de toutes les po- )ulations du ciel ; elles dérivent du môme homme ou iu Un, qui est censé d'abord mâle et femelle. Mais ifin d'obtenir, en dehors de lui, un objet dans lequel il )uisse se voir et se retrouver, cet être est bientôt livJsé en deux, l'homme et l'hounnesse, conmic dit 'Écriture, un seul et môme couple.
Quant au sens pratique déterminé par cette première pplication, par cette analogie sensible étal)lie entre
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l'œuvre du ciel et l'œuvre de la terre, son intérêt primitif consiste à n'être ni métaphysique, ni mystique, mais la plus claire aux yeux de tous. 11 en résulte une égalité, une fraternité, une noblesse universelle de sang, de race. 11 en résulte une solidarité positive de , destinée entre tous les fils de l'Homme ; il en résulte enfin la nécessité d'une bienveillance réciproque et d'une justice commune, sans allectation ni exagération , de sentiment. C'est pourquoi j'ai déjà exprimé ailleurs à quel point il me semblait contraire à la raison de déduire, à cet égard, une importance systématique trop étendue de certaines assertions plausibles émises par la science. On est libre, parfaitement libre de supposer que, au lieu de remonter à un seul et même individu, la race humaine est émanée de plusieurs hommes primitifs qui seraient apparus dans des conditions différentes et à des distances éloignées. Mais faudrait-il admettre cette opinion comme incontestable, elle n'altère en rien ni l'intérêt, ni la majesté du premier principe social, personnifié dans l'Adam juif. Soit que cette unité humaine, cette unité primitive, ou de nombre, ait une réalité matérielle, soit qu'on la prenne seulement poui une fiction morale, pour une pure conception de la pensée, nul ne peut s'y tromper. Le sens naturel et la portée de l'image sont de tous les temps, de tous les lieux. Elle reste aussi à l'abri des abus de l'esprit qu'à l'abri des abus de la lettre. C'est à jamais, je le répète, l'origine commune des humains, c'est une fraternité indépendante de telle croyance relative à ce mondeci, ou à l'autre monde, indépendante de telle opinion, de tel jugement, une fraternité généi-ale, simple, se-
UNITÉ d'originb. 353
rieuse, et qui devient la source d'une foule d'autres fraternités plus intimes.
( Par le même motif, je tiens à reproduire une assertion philosophique qui s'applique directement au sujet de cette lettre, et qui a surtout pour utilité de résumer beaucoup d'autres assertions de même nature. Elle est d'ailleurs du nombre de celles qui m'ont conduit à penser que, si à notre époque de transition, toutes les branches de la religion des Écritures se trouvaient, au moral, dans une situation fausse, sur une foule de points les diverses branches de la philosophie ne faisaient pas preuve d'un état plus net. o Je hasarde , une idée assez neuve, s'écriait un jour, avec complai- | sance, le grand chef de la philosophie du dernier \ siècle , l'ardent et glorieux apôtre de la tolérance •; réciproque, de la raison. Je hasarde une idée assez neuve : c'est le profond secret qui a été gardé sur Adam, dans toute la terre habitable, excepté en Palestine, jusqu'au temps où les livres juifs commencèrent à
être connus dans Alexandrie Tels sont les secrets de
la Providence, que le Père et la Mère du genre humain furent entièrement ignorés du genre humain! — Com- 'ment se fait-il que les titres de la grande famille du 'monde ne fussent conservés que chez la plus petite et la plus malheureuse partie de la famille? » ( Comment cela s'est fait, dites -vous? Je réponds : par la cause la plus naturelle, la plus philosophique, 'par la raison qui veut que toutes les hautes inspirations, que toutes les grandes pensées ne se communiquent qu'avec lenteur et dilïiculté du particulier au général; par la raison qui a imposé à une foule d'hom-
354 ROME ET LA RÉACTIOxN.
mes de génie de vivre isolés et de mourir sous le toit le plus misérable. Gela s'est fait enfin de par la volonté supérieure à laquelle Voltaire lui-même était forcé ■d'obéir; sous l'influence qui le poussait à déclarer hardiment que, jusqu'alors, la sagesse humaine, le bon sens humain s'étaient vus presque toujours encravés et flagellés par le fanatisme; sous l'influence qui l'autorisait à crier aux populations les plus civilisées de son siècle, et aux classes les plus brillantes parmi ces populations, qu'elles marchaient au hasard, qu'elles n'étaient encore, rien de plus, rien de moins, que des barbares ou des Welches.
LETTRE XXI
Deuxième application de l'unité de Dieu à l'organisation sociale; unité de fin, d'alliance, de concert, ou le corps messiaque.
La deuxième application du principe de l'unité de Dieu à l'organisation sociale est l'unité de fin pour la race humaine, l'unité d'ordre, d'alliance, de concert. Elle n'apparaît pas moins réelle, pas moins logique que l'iipplication précédente ou l'unité d'origine* Abraham en est le principal rc^iréserjtant et promul- .gateur. Cette unité de fin donne lieu dans la poésie
sacrée à une foule de figures qui sont encore loin d'être accomplies, et qui en font pressentir aussitôt le caractère. Tantôt on la voit dépeinte comme un grand banquet présidé en esprit par le patriarche hébreu et dans lequel l'Orient et l'Occident, le Septentrion et le Midi auront à rompre le pain et à boire le vin figuratifs de la première unité d'application ou la fraternité native. Tantôt cette unité devient la Jérusalem universelle qui relie par la pensée son organisation visible h l'orga- J nisation invisible des cieux. D'autres fois enfin, elle 'prend l'aspect d'un être collectif semblable à une figure d'homme dont les membres ont certains caractères communs. C'est alors qu'elle constitue l'unité messiaque ou abrahamique, l'homme général, le corps social, dont les rapports avec la troisième unité d'application, le peuple, conduisent à ce résultat, de laisser apercevoir une des différences essentielles qui existent entre le messianisme obtenu et le messianisme attendu, entre la Jérusalem ou la catholicité d'ère moyenne et romaine, et la Jérusalem ou l'universalité vers laquelle notre ère nouvelle est comme précipitée de jour en jour par la force providentielle des événements.
Dans les affaires du ciel, le principe de l'unité de Dieu n'emporte pas la seule conséquence qui a fait le sujet de la première application, l'idée d'après laquelle tous les êtres, connus et inconnus dérivent d'un môme auteur et créateur, d'un môme père. 11 y a une autre conséquence sur laquelle il faut nous arrêter quelques instants à cause des images et des comparaisons dont elle se trouve aussi accompagnée. Sans tomber
dans des considérations trop métaphysiques, tout lel monde admet que les existences émanées du môme Dieu, de l'unité infinie, possèdent dans des proportions incalculables une vie distincte, une vie personnelle et jusqu'à' un certain point indépendante. Les unes et les autres de ces existences sont susceptibles de recevoir et reçoivent, en réalité, une foule de caractères, de formes et de noms différents. Tels les enfants d'une même famille, les produits d'un même sang ont chacun leur vie propre, des caractères physiques et moraux souvent les plus opposés, et des noms qui les distinguent. Toutefois, dans leurs développements et enchaînements, dans leurs complications indicibles, les créatures les plus diverses du ciel et de la terre n'en viennent pas moins à constituer une unité immense de création, une vie commune, une cité, une société universelle.
Pour rendre cette idée, pour glorifier cet ensemble, cette prodigieuse unité de création, chacun connaît le langage employé dans les chants de l'ancienne Jérusalem; chacun sait qu'on y exprime une tendance générale, un sentiment pour la distinction duquel je me crois déjà obligé d'adopter le mot de filialité, qui a l'avantage de correspondre aux mots de paternité, maternité, fraternité, considérés, soit dans un sens privé, soit dans une acception collective et abstraite.
En effet, d'après les Écritures et les chants religieux des Juifs, les populations ou armées innombrables des cieux, et tous les êtres de la terre, sans aucune distinction, montagnes et fleuves, animaux et plantes, tous sont . censés célébrer le principe créateur et moteur, l'Éter-' nel ; ils cèdent tous à l'invitation , à l'impulsion qui les ,
fait converger vers un centre commun, vers un foyer paternel; tous concourent à réaliser un sublime accord, un divin concert; ils apportent tous une voix dans l'hosanna suprême.
A cet égard même, une comparaison a été sans cesse reproduite entre l'œuvre infinie de Dieu, sa création entière, l'univers visible et l'idéal, et cette autre création ou créature particulière, l'homme. Dans la manière d'établir leurs rapports, le génie des Juifs et le génie des Grecs offrent ici la différence la plus curieuse à signaler. Inspirés par leur initiation aux idées et aux j mystères des Orientaux, les Grecs avaient été amenés à faire de l'homme comme le résumé du monde entier, ! comme sa reproduction en petit, son image et ressem- : blance. Par suite, l'univers était appelé macrocosme ou grand monde, et l'homme microcosme ou petit monde. Longtemps avant les Grecs, les Juifs spéculatifs, entraînés par la langue et par le caractère de leurs livres, s'étaient appliqués à rendre l'accord, le concert universel, par la même comparaison, mais prise en sens inverse. Au lieu de faire de l'homme un petit monde, ils faisaient du monde, de la création connue et inconnue, un homme d'une grandeur démesurée, en qui circulait partout le même sang allégorique, la même loi, la même vie. Ils se représentaient cette œuvre, ce plan infini de création comme un fils premier-né, et nécessairement unique de Dieu ; ils le concevaient sous la forme d'un Adam primitif, qui, malgré d'immenses diiïérences, restait analogue à l'Adam représentatif de l'humanité, à l'homme de la Genèse.
Mais quel que soit l'intérêt de ce vaste emblème dont
on discerne facilement les transformations, la seconde application juive de l'unité de Dieu à la théorie sociale n'y est nullement subordonnée. Tels dans l'origine t)u dans le passé, selon cette théorie, nous sommes tous sortis, individus et races, d'une même unité de nombre, d'un même père, tels, après nous être suffisamment accrus, et à l'exemple de ce qui arrive dans la cité infinie du ciel, nous aurons à reformer avec intelligence une unité collective ou messiaque, un corps commun, une grande et universelle alliance.
Dans le dessein formel de mieux consacrer le caractère | de cette idée, de cette prévision, le nom même de son interprète a reçu dès les premiers temps une modification qui l'a rendu significatif, systématique. L'antiquité orientale obéissait à un usage presque général. Toutes les fois qu'une idée nouvelle, qu'une inspiration se présentait à l'esprit de quelque personnage, ou bien lorsque cet homme se trouvait mêlé à des événements mémorables, son nom se modifiait ou changeait. Ce changement consacrait l'événement, s'appropriait à l'idée. Sur la scène évangélique, Pierre et Paul en sont un exemple. Pierre, fils de Jonas ou Bar-Jone, qui, originairement, s'appelait Siméon, vit son nom changé au moment oii il en vint à reconnaître que Jésus, fils de Marie, Josué Bar-Miriam, était le vrai libérateur, le Messie, le Christ, dont on s'entretenait depuis si longtemps en Judée. Paul, de son côté, qui s'appelait originairement Saûl, changea de nom pour célébrer une des principales conversions qu'il avait faites.
Or, pendant quatre-vingts ans de sa vie, le nom d'Ab-Ram, signifiant simplement père élevé, avait été
porté par le patriarche à qui la mission allait être attribuée de devenir le principal représentant de l'unité de fin, d'alliance, de concert pour la race humaine. ' Mais du jour où cette mission eut acquis un caractère défini et comme officiel, la modification suivante fut imposée à son nom. Désormais, ce père et ce maître, dont les fils et les disciples se répandirent en grand nombre en Orient, ne s'appellera plus Ab-Ram, mais bien Â.b-Raham, c'est-à-dire le père prophétique, le créateur idéal d'une sainte assemblée, d'une multitude de peuples.
De là vient que Jésus et Mahomet, quinze et vingt siècles après Moïse, se sont également appuyés sur l'idée ou la promesse lointaine qui avait déterminé ce changement systématique de nom. Ils invoquent à l'envi la parole si simple dans laquelle le sublime annonciateur s'adressait à un monde encore plein de sauvage barbarie, plein de calamités, de haines, de misères, d'afl'reuses superstitions. Il affirmait qu'un jour tout serait renouvelé, que toutes les branches de la famille unique de l'homme, toutes les nations de la terre seraient ralliées et deviendraient heureuses par l'efl'et de la conception, de la révélation confiée à sa postérité; ([u'un jour elles seraient toutes bénies en sa semence.
De là vient aussi' que les Juifs attachaient au nom • d'assemblée, au nom de Jérusalem, une qualification exprimée en deux mots, qui ne faisait que retraduire le \i changement systématique apporté dans le nom d'A- \ * braham, et qui s'appropriait à l'idée du grand banquet ( ou de l'union commune; c'est ïencjdat-leammim, l'assemblée des peuples.
Mais pour constituer une assemblée de peuples vrais, de peuples intelligents ou voyants , il faut d'abord qu'un peuple soit manifestement créé et développé à cette intention. Et voilà comment, dans la doctrine fondamentale, les deux premières applications de l'unité suprême à l'ordre social, l'unité d'origine et l'unité de fin, nous conduisent à la troisième application, l'unité de moyen, le peuple.
LETTRE XXII
Troisième application, de l'unité suprême à l'ordre social ; l'unité de moyen, Israël, le peuple.
Mai 1850.
La troisième application de l'unité suprême à l'ordre social, l'unité de moyen, le peuple, n'imprime pas le moins d'originalité et de vie à cet enchaînement des quatre principes qui exige de votre part une sérieuse attention.
De même que les deux applications précédentes, celle-ci a son nom personnificateur et systématique. C'est le nom d'Israël, qui, d'après les définitions textuelles, signifie le peuple juste et fort, l'homme qui
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voit directement son principe, l'Éternel, et qui, dans l'occasion, loin de se laisser abattre par les épreuves, les difficultés, lutte en figure et corps à corps avec Dieu lui-même.
Bien plus, il y a un autre caractère qu'on ne peut séparer de la signification affectée à ce nom qui se rapporte à la fois à un homme et à un peuple. Israël, Jacob, le peuple de l'Éternel, n'est pas appelé seulement à être voyant, juste, fort ; il est créé aussi avec une nature aimante. D'abord il aime son principe, son auteur, sous l'empire du sentiment général auquel j'ai attaché le mot de fdialité. Ensuite, Jacob est aimant dans la vie privée : afin d'obtenir la femme objet de ses prédilections, qui ne connaît sa persévérance?
Mais dans la théorie sociale dont il s'agit, la corrélation intime de la troisième unité d'application avec l'unité génératrice et suprême nous est préalablement confirmée par le promulgateur de la loi du Sinaï. Il nous la fait saisir surtout à l'aide d'une brillante antithèse dont les termes doivent être considérés d'abord séparément.
En parlant de l'Être unique sous l'invocation duquel la terre promise est appelée à devenir un séjour exemplaire d'existence libre et de justice, de production et de paix, le législateur sacré y revient plus d'une fois. Il met en opposition ce vrai principe, ce vrai Dieu, avec les idées vaines, étroites, superstitieuses, avec les faux dieux, ou, selon son expression textuelle, les non dieux, qui, en général, faisaient de la terre connue de son temps, une maison d'oppression, un régime d'esclavage.
302 ROME ET LÀ RÉACfTION.
Le même genre d'opposition lui est inspiré au sujet du peuple, qu'il s'applique à constituer et qui, en fait comme en esprit, doit vivre à jamais, sous deux con-|| ditions : dans un intérêt personnel et dans un intérêt de justice universelle. $a voix ne manque pas non plus de caractériser ce peuple vrai, cet êlre primitivement conçu en théorie, engendré par la puissance de la pensée. 11 le distingue des populations qui sont asservies au physique et au morol^ et qu'il appelle do faux peuples, ou, selon son expression textuelle, des 7i(m peuples.
Dans sa magnifique allocution, l'une et l'autre image, l'une et l'autre dénomination se retrouvent en présence, et l'effet de leur choc est de corroborer au plus haut point la corrélation entre le principe, l'unité Dieu et le principe, l'unité peuple. « Si vous m'irritez, s'écrie par la bouche de son interprète, le principe suprême poétiquement personnifié, si vous m'irritez en m'abandonnant pour un non dieu Lo-El, je vous éprouverai de mon côté et vous livrerai aux violences et aux menteries d'un non peuple Lo-Am. »
Plusieurs développements seront réservés aux figures primitives qui regardent ces deux états si opposés, que les révolutions modernes ont eu et ont encore pour objet providentiel de substituer l'un à l'autre; l'état ,de non-peuples et celui de vrais peuples, l'état des populations vendues ou asservies et celui des populations rachetées ou délivrées.
En attendant, et afin de mieux éclairer les rapports des trois unités d'application et leurs conséquences, je suppose qu'aujourd'hui le problème nous soit présenté.