LE PEUPLE
On demande la marche théorique et pratique que nous ronsentirions à suivre dans le but de réaliser avec ordre et gradation la promesse à long terme, l'idée prophétique d'une assemblée universelle de peuples.
Pour faire un corps de peuples, dirions-nous, il faut commencer par créer dans notre pensée un peuple image, un peuple livre, un peuple loi. Après cela, nous nous estimerions heureux de produire dans la pratique cette première conception ; nous appliquerions nos elîorts à constituer et à préserver ce peuple premier-né, qui recevrait une destination spéciale, une mission sainte. Il serait appelé à servir d'enseignement expérimental, de noyau, et comme d'étalon aux autres
I races. Nous en ferions la personnification , la figure de l'assemblée universelle à venir; nous en ferions le
: signe de transition ou de passage entre les deux états si opposés définis par le législateur sacré. Enfin, et
I pour employer les expressions des anciens livres, il faudrait que ce peuple Messie, que ce peuple étendard, portât en lui-même tous les caractères distinctifs sans lesquels cette unité collective, cette personnification féconde, l'homme peuple, l'homme nation, n'a pas d'existence réelle.
L'histoire, en effet, l'atteste, et toutes nos révolutions modernes viennent plus que jamais à l'appui ; les peuples sont loin de sortir de terre tout créés. Une multitude d'hommes, quelque considérable qu'on se l'im.'igine, ne suffit pas pour qu'on puisse en dire : voilà un peuple. Le vrai peuple est un édifice vivant, composé de pierres intelligentes et vivantes. La qualité de peuple implique de joindre un esprit h un corps, un
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sentiment droit à un œil de prévoyance. Pour être peuple, il faut avoir son nom h soi, sa loi, sa parole; il faut se montrer capable de résister à plus d'un orage, et rester ferme aussi bien dans les bons que dans les mauvais jours.
Or. le mode qui nous paraîtrait indispensable aujourd'hui si le problème nous était posé, est celui-là même qui, dès l'origine, a fait la force et la grandeur du génie juif. Consultez tous vos livres, fouillez dans lés profondeurs de votre mémoire. Citerez-vous personne, au septentrion et au midi, au levant et au couchant, qui ait élevé le nom et le principe peuple plus haut que le législateur du Sinaï; citerez-vous aucune voix qui ait attaché à ce nom une noblesse plus intime, plus certaine, une légitimité plus durable.
Là réside donc la distinction sensible qui sépare le plan universel et non encore accompli, ou le messianisme suivant l'ancienne Jérusalem, d'avec l'œuvre catholique ou le messianisme suivant le génie romain, et d'avec les projets non moins universels ou messianiques du prophète de l'islamisme. Par nature, par essence, la catholicité de l'Église romaine a constitué et constitue une assemblée, un corps dont les membres essentiels sont des individus, des croyants voués à l'autorité de la foi, des fidèles. L'universalité de Mahomet ou de la Mecque se fonde aussi sur une assemblée, sur un corps composé, avant tout, d'individus, de croyants. L'idée prend un autre caractère dans le messianisme ou catholicisme juif; il s'est toujours proposé d'obtenir une assemblée, une grande église, dont les membres constituants seront des peuples vrais,
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des unités collectives formées avec nouveauté et liberté à l'image et ressemblance de l'Israël principe.
Tout autre détail me semblerait superflu, votre réflexion fera le reste. Seulement je vous livre et vous recommande une dernière image. Dans une église composée de simples individus, croyants ou fidèles, on exige un fidèle par excellence, un pontife, un vieillard qui fasse jaillir en quelque sorte de son sein la bénédiction de foi, d'espérance, d'amour, et qui la répande sur tous les assistants comme les mille rayons émanés d'une seule lampe.
1 Transportons-nous à l'époque où toutes les popula- \ lions seront montées au rang de vrais peuples, à l'époque où elles auront acquis et conquis la pleine conscience de cette manière d'être. Alors et pour for-
j mer l'église des églises, l'assemblée, la Jérusalem universelle des nations, pour satisfaire au vœu du premier annonciateur de ce grand corps messiaque, n'y aura-t-il pas une nécessité correspondante? Ne faudrat-il pas recourir à un peuple pontife et vieillard, à un peuple qui n'ait jamais laissé prescrire ni sa volonté, ni son droit, qui ait été éprouvé plus que tout autre par / le malheur et par les larmes? Ne faudra-t-il pas recourir à un peuple dont la noblesse généalogique et l'antiquité l'emportent sans contestation possible sur la noblesse et l'antiquité d'aucune famille de rois, d'aucune grande race ; à un peuple, enfin, qui possède par essence la légitimité légitime, celle de la loi, et qui soit en état de répandre sur tous les autres peuples assistants, sur tous ses frères et ses pairs de nouvelle for- , mation, son vieux souffle de législateur et sa sainteté native de prêtre ?
Si donc les décrets suprêmes et les circonstances amènent jamais révénement auquel je fais allusion, cherchez à loisir. Où rencontrerez-vous ce germe éprouvé, réservé, ce peuple principe, ce pontife loi, à qui vous pardonnerez, je pense, d'être tombé, le fer en main et en sa propre qualité de nation, dans les champs de combat oia plus d'une fois les vaillants et les forts de tous les pays ont préféré mourir que de se rendre?
Mais quelle que soit la direction future imprimée à ] notre ère nouvelle, quel esprit voudrait affirmer que, au moral et pour le bien de l'humanité, la mission originelle et universelle de l'ancien peuple ait été définitivement résolue?
LETTRE XXni
Comment le reproche d'isolement adressé à l'ancien peuple repose sur un fait vrai et sur une appréciation inexacte.
On serait mal fondé de demander un nouveau jet à la sévc religieuse originelle, si par nature elle avait inspiré h l'ancien peuple un esprit absolu d'isolement, ou bien, si les vicissitudes réservées à ce pcu])lc, avant comme après Jésus-Christ, avant comme après Mahomet, ne
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pouvaient être expliquées que à Taide des causes qui leur sont attribuées. Mais la théorie précédente jette sur cet isolement et ces vicissitudes des clartés dont l'eiret est de placer au moral, dans une fausse situation, jles branches religieuses et les systèmes d'histoire 'et de philosophie qui n'en ont pas assez apprécié l'importance.
Il n'est pas rare dans le monde que les résolutions, les actes provenant des intentions les meilleures nous tournent à mal pour un certain temps ou même pour toujours, tandis, au contraire, que nous sommes plus d'une fois soutenus et glorifiés par nos faiblesses, nos malignités, nos imprévoyances. C'est ici un des caractères originels de l'ancien peuple, une des singularités qui s'est le plus reflétée dans toute son histoire : il a été constitué pour être un peuple conquérant par l'idée, par le principe, par l'esprit, sans que son législateur lui ait communiqué, ni le goût du prosélytisme actif, ni l'ardeur expansive de la conquête. Bien loin de là, son institution opposait des obstacles formels à l'une et h l'autre. Abstraction faite des conditions rigou- ; reuses ^de son établissement national , l'ancien peuple devait conquérir les nations comme nations, les attirer à son principe, à son Dieu, sans troubler, sans gêner leur libre arbitre au delà d'une certaine mesure. « Ma doctrine, ma théorie, s'écriait son législateur, se répandra comme une pluie bienfaisante parmi les populations, comme une douce rosée se répand sur les plantes. »
Ce n'est pas tout : pour les peuples de même que pour les hommes, au moriil de même qu'ini physique,
on conçoit sans peine que, qui n'a rien ou ne possède rien, n'ait rien non plus à défendre. C'est pourquoi, jusque dans le sein des sociétés les plus civilisées, on compte, à toutes les époques et dans tous les rangs, une masse considérable et flottante d'individus qui, n'ayant en propre ni opinion, ni volonté, ni conviction, appartiennent comme de droit au plus habile ou au plus fort, et s'agenouillent devant tous les succès avec un empressement presque idolâtre. En regard de quelques peuples de génie qui ont une mission à remplir, une pensée à propager, une pensée à conserver, que de populations n'ont-elles pas existé dont les agitations les plus violentes laissent à peine un nom et une trace dans l'histoire !
En thèse générale, 'et malgré la contradiction apparente, il peut donc arriver qu'une nécessité pratique de défense, qu'un système supposé d'isolement se trouve le plus sagement associé à un intérêt universel, à une pensée, une théorie universelle. Les exemples à l'appui sont loin de me faire défaut; mais pour ne vous laisser jamais perdre de vue notre xix' siècle, lors même que je vous reporte dans le passé le plus lointain, je choisis de préférence celui qui m'a été fourni par l'année 1840. On ne cite guère de nation chez laquelle l'instinct et le sentiment de l'universalité soient développés à un plus haut degré que chez la nation française, qui montre autant d'ardeur dans la communication et l'extension de ses idées. Eh bien, en l'année I8/1.O, les hommes les plus dévoués aux intérêtsde notre révolution étaient montés au pouvoir, et leur langage fut à peu près celui-ci : « 11 y a deux principes en Europe qui §e
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disputent le règne et qui finiront par se rencontrer dans quelque rude choc. Nous portons le drapeau de l'un ; de ces principes, nous en sommes les représentants. Au- |i jourd'hui les circonstances l'exigent : il faut nous reï trancher dans notre force , il faut attendre avec confiance l'avenir, et proclamer à la face de l'Europe une politique de défense, un système d'isolement. » Ce fut, en effet, cette politique, ce système, qui entretint la '' chaleur des débats publics pendant les jours que je rappelle à votre souvenir. Les organes officiels du pouvoir expliquèrent au long la nécessité de la défensive, la nécessité de l'isolement, et ils en affirmèrent les avantages.
Certes, je ne songe pas à établir la moindre comparaison entre les temps et les hommes. Seulement je prends le fait dans toute sa simplicité, savoir : que, dans des circonstances données, une pensée universelle, un principe universel est en état de se concilier avec un système de particularisme, d'isolement, avec une politique de défense. J'ajoute que, si aujourd'hui deux principes ennemis sont encore en présence, à plus forte raison un antagonisme existait autrefois; à plus forte raison Moïse et le peuple juif avaient à imaginer une politique, un système en faveur des quatre principes solidaires ou de la savante quaternité qui nous donnera bientôt les causes toutes naturelles des vicissitudes extraordinaires éprouvées par ce peuple.
Bien plus, au sein des nations intelligentes et libres, il y a une maxime reçue, une maxime de fond : « Celuilà rond les services les pluséminents à la liberté générale, au droit général, qui s'entend le mieux à dé-
fendre son droit particulier, sa liberté personnelle. » Enfin, puisque Paris est, avec Jérusalem et Rome, une des figures dominantes de ma trilogie, acceptez encore cette remarque : Paris a une vie individuelle, une vie propre, il constitue en ce sens une cité locale, une cité municipale; Paris est également une cité nationale en sa qualité de capitale de la France; Paris est une cité européenne par le poids immense j qui lui est assuré dans la balance de l'Europe, et une cité universelle par l'influence et l'activité de ses idées, par sa littérature et son goût. Or, Dieu nous en garde, si des causes fatales menaçaient la propre individualité de Paris, l'être municipal, l'être local; si ces causes n'y rencontraient qu'un système de défense mal combiné ou mal servi, et parvenaient à l'anéantir, que deviendraient, je vous le demande, son caractère intime de cité européenne, d'être européen, et l'universalité providentielle de ses influences?
En vertu de ces premières notions, le reproche absolu d'isolement adressé à l'ancien peuple repose donc sur un fait qui est empreint de vérité, mais sur une appréciation de ce fait qui est également empreinte j d'inexactitude. Sans doute, le peuple consacré au prin- ' ripe de l'unité suprême, le peuple de Jéhovah , de l'Éternel, s'est séparé, s'est retranché; sans doute, son assemblée officielle, son église, a été poussée à tel point dans la voie d'une politique de défense, d'un système d'isolement, que son caractère primitif en a été profondément modifié et altéré; sans doute cette église s'est chargée de plus en plus d'un bagage qui expliquera bientôt la fausse situation où elle se trouve
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placée désormais, soit par rapport à son principe générateur, soit à regard de toutes les autres branches de la religion des Écritures, soit par rapport au nouvel état ou à la nouvelle ère du monde.
Mais que faut-il conclure du fait en lui-même, indépendamment de ses abus. En attendant f|ue la bifurcation prochaine du tronc sacré, que sa division en deux branches judaïque et chrétienne nous apporte d'autres éclaircissements, on doit en conclure tout juste l'inverse de ce qui a été dit, écrit et prêché pendant le cours de l'ère vulgaire ou moyenne. C'est en se retranchant dans sa propre force , dans sa propre volonté, c'est en agissant comme elle l'a fait, que l'Église juive, le judaïsme, a témoigné de son intelligence, qu'elle n'a cessé de servir d'instrument à l'objet universel et non encore accompli de sa mission.
Je me plais, en effet, à le redire. Supposez que Moïse, que le révélateur juif n'ait eu à proclamer que le principe de l'unité de Dieu associé à quelques vagues prédictions, à quelques beaux préceptes de morale et à quelques lois de circonstance, il mériterait encore d'être reconnu comme un grand prophète, comme un sage inspiré; mais les titres lui manqueraient pour occuper <à jamais le premier rang, le suprême ponfi. ficat dans l'ordre des esprits civilisateurs; les titres lui manqueraient pour être aujourd'hui même, et sous une foule de rapports, aussi nouveau, aussi original, aussi vivant que dans les jours où il promulguait sa déclaration des droits et des devoirs, ses dix paroles.
Supposez également que le peuple juif n'ait eu
d'autre destinée que de réchauffer en son sein ce principe de l'unité de Dieu, pour voir ensuite son héritage intellectuel et moral passer en d'autres mains. Alors, mais seulement alors, on serait en droit de lui reprocher sans réserve son système de particularisme , d'isolement, et il ne resterait plus qu'à adopter, les yeux fermés, les explications officielles qui ont été données à ses vicissitudes.
Hi
LETTRE XXIV
Comment les vicissitudes réservées à l'ancien peuple, avant et après Jésus-Christ, tiennent surtout à la sagesse originelle des quatre principes.
Quand j'r.pporte tant d'insistance à remettre sous vos yeux le caractère originel et les destinées de l'ancien peuple, quand je reviens à dessein sur plusieurs points qui passent pour les mieux connus et qui par cette raison même sont le plus sujets à erreur, jamais, vous le savez, je n'ai en vue l'intérêt des personnes ; je ne considère que les principes. Je suis parti de cette donnée que, dans notre monde civilisé, le Juif est la base de la question religieuse, qu'il est en même temps, dans cette question, une preuve, un témoin et
surtout un dépositaire vivant. De son côté, la question religieuse est le nœud capital des difficultés de notre époque.
En rétablissant les causes les plus réelles des vicissitudes si étranges qui ont été imposées à l'ancien peuple avant comme après Jésus-Christ, avant comme après Mahomet, je marche donc avec ordre dans la voie par où Ton arrive à démontrer qu'en notre xix'' siècle, malgré des jours inévitables de trêve, de répit, ni l'esprit de pure réaction, ni l'esprit de pure révolution, ni l'esprit de transaction secondaire ou d'accommodement à la surface ne sont en état, à eux seuls, de nous tirer d'une situation compromettante. Il y faut un autre travail qui entre plus à fond dans le domaine de l'idée, c'est-à-dire dans la question religieuse ; il y faut un autre esprit, un autre sens qui détermine ou qui prépare en cette matière une transformation nouvelle et clairement manifestée.
Les vicissitudes dont j'ai à parler sont évidemment complexes; elles tiennent à l'influence des lieux, aux fautes des hommes et à la nature des principes.
Je ne m'arrête pas ici à l'influence des lieux, à une situation géographique qui, auprès des esprits positifs, aurait dû cependant obtenir un grand poids. Comme avantage, la position de la terre israélite s'accommodait à merveille avec l'objet de sa mission. Jérusalem se trouvait providentiellement assise au point de jonction de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe; elle en retirait beaucoup de force en faveur de l'idée qui l'appelait à devenir tôt ou tard une médiatrice entre l'Orient et l'Occident. Mais en compensation de ses avantages, cet
établissement territorial entraînait des inconvénients presque insurmontaloles. 11 faisait de la Judée un pays de passage et souvent un théâtre de combats pour les plus grandes armées des temps anciens. De là des ■ difficultés sans nombre, et l'impossibilité pour Jérusalem de maintenir sa neutralité; de là toute une source de malheurs contre lesquels la prévoyance et la sagesse publique venaient expirer , et qui se sont reproduits dans d'autres pays, assujettis aux mêmes conditions , jetés comme intermédiaires entre des États de premier ordre.
Je ne m'arrête pas non plus aux fautes des hommes. A l'occasion des divers caractères qui distinguent l'expiation morale subie par l'ancien peuple, je reviendrai sur la gravité de ces fautes qu'on est convenu pendant si longtemps de résumer comme il suit : l'endurcissement des Juifs, leur esprit étroit, leur insociabilité, leurs superstitions, leur disposition à la révolte, leurs iniquités, leurs crimes, et surtout le crime de déicide, en regard duquel j'aurai bientôt à vous signaler deux autres crimes sacrés, consommés à leur détriment, deux sacrifices également providentiels, qui, pour être qualifiés, exigeront de recourir à deux mots nouveaux.
En ce moment la principale question est de nous convaincre que ces causes , la nature des lieux et les fautes des hommes, ne sont que secondaires. Loin de suffire à l'explication des vicissitudes énoncées , elles ont même empêché d'accorder son véritable rang à un fait religieux qui sera aussi justifié plus tard : l'existence simultanée de deux symboles différents de soulîrance , de deux croix , la croix juive et la croix
chrétienne ; celle-ci élevée sur le mont Calvaire, celle-là élevée sur le mont Moria.
avant comme après Jésus-Christ, avant comme après Mahomet, une cause plus haute que les précédentes a imprimé aux vicissitudes du peuple juif une majesté théorique et une utilité pratique universelles. Cette cause réside dans la solidarité des quatre principes qui vous ont été exposés, le principe de l'unité suprême et sa triple application à l'ordre social ; elle réside dans les obstacles immenses attachés à la manifestation de cette quaternité originelle que, en sa qualité d'initiateur, le peuple juif avait la charge de faire prévaloir, ou tout au moins de défendre.
Vous connaissez la disposition du camp de Moïse dans le désert. Il avait la forme d'un quadrilatère qui fut celle du camp romain. Les tribus y étaient rangées de manière à offrir un front solide à toutes les attaques. Représentezvous les quatre principes, la quaternité originelle, comme un camp idéal ainsi disposé; portez-vous successivement sur chacun des fronts allégoriques, sur chacune des faces de cette doctrine, et soudain la lumière se fera. Vous apprécierez jusqu'à quel point ces quatre principes, ces quatre unités entraînaient un résultat indépendant d'aucune imprévoyance, d'aucune faute des hommes. Leur effet immédiat était de jeter sans rémission le peuple, l'école ou l'église qui les professait, dans l'opposition la plus directe, soit à l'égard de la masse des populations, soit à l'égard de leurs prêtres, et surtout à l'égard des maîtres ou despotes les plus absolus de la terre.
Avant l'ère de Jésus-Christ comme pendant le cours
de cette ère vulgaire et moyenne, jusqu'aux jours de la nouvelle et terrible expiation appelée la Révolution française, le peuple juif d'abord, l'Église juive ensuite y étaient condamnés par leur force première d'impulsion. Qu'ils fussent ou non consentants , que la véritable notion de leur destinée restât présente à leur esprit ou s'y eiïaçât, il leur était impossible de ne pas subir, pour la gloire future de ces quatre principes, les innombrables douleurs qui semblent attachées partout au sublime inconvénient d'avoir raison trop à l'avance.
Ainsi, vous êtes devant la première et la plus brillante face de son édifice. Par son principe suprême, l'unité de Dieu, sans partage. l'Etre, le Un, par ce principe des principes, le peuple juif ameutait immédiatement et armait contre lui toutes les races de la terre, toutes les religions qui se complaisaient dans l'adoration de dieux visibles, de dieux à figures d'homme, de femme, d'animal. Jl bravait le danger d'être dénoncé comme le sacrilège adversaire, comme l'ennemi né de tous les dieux établis.
Portez-vous sur le deuxième front de sa doctrine, arrêtez-vous à la première application du principe suprême à l'organisation sociale. C'est l'unité d'origine assignée h la race humaine tout entière et personnifiée sous le nom de l'homme, Adam. Par ce principe, le peuple juif assumait une autre responsabilité non moins redoutable, il armait et ameutait contre lui les ardents défenseurs de l'idée ou du dogme qui formait et qui forme encore le caractère religieux et politique le plus général de l'Orient. 11 frappait au cœur la distinction
absolue des castes, la mythologie d'après laquelle ces castes provenaient de plusieurs ordres de création successifs et dilïérents en dignité.
I Passez au troisième élément de sa doctrine, à cet autre principe, à cette autre unité sacrée, le peuple, qui se personnifiait sous le nom systématique d'Israël, l'homme de justice, de force. Représentez-vous les conséquences de la majesté divine que le génie juif attribuait à ce nom de peuple, dans lequel tous se trouvaient également compris, depuis le prophète jusqu'au scieur de bois, comme dit Moïse, jusqu'au porteur d'eau, depuis l'homme de race hébraïque jusqu'à l'étranger venu des pays lointains, à qui la pleine liberté était laissée ou de rester à demi affilié, ou de revêtir la robe nationale. Par ce grand principe, si longtemps étouffé , et en faveur duquel se font toutes les révolutions modernes, par ce principe, l'unité et le droit nation, il est certain que de nouveaux et terribles dangers étaient réservés à la race juive. Le disciple de Moïse se plaçait lui-même ou se trouvait providentiellement placé dans un antagonisme formel avec les tyrannies les plus puissantes du monde, avec tous les maîtres absolus qui en Asie absorbaient le droit divin pour leur propre compte, qui exigeaient ou permettaient qu'on leur parlât à genoux, qu'on les traitât comme des dieux. Il rompait ce peuple de l'Éternel, ce peuple juif, avec la plupart des législations connues alors et connues depuis lors; il rompait môme, et par une anticipation de plusieurs siècles, avec les Grecs, avec Platon et Aristote en particulier, qui, pressés de déclarer leur sentiment, de dire leur dernier mot, font entendre un
Iniigcige de nature à causer le plus de surprise au génie populaire de notre époque.
« Le gouvernement parfait que nous cherchons, disait Aristote, est celui qui assure au corps social la plus large part de bonheur. Or, le bonheur est inséparable de la vertu. Ainsi, dans cette république parfaite où la vertu sera réelle dans toute l'étendue du mot, les citoyens s'abstiendront soigneusement de toute profession mécanique, de toute spéculation mercantile, travaux dégradés et contraires à la vertu. Ils ne se livreront pas davantage à l'agriculture. Il faut du loisir pour acquérir la vertu et pour s'occuper de la chose publique... Reste encore la classe des guerriers et la classe qui délibère sur les affaires de l'État et juge les procès. C'est à ces deux classes que les biens-fonds doivent aussi appartenir en propre, car l'aisance doit être acquise aux citoyens; or, ceux-là le sont essentiellement. Quant à l'artisan, il n'a pas de droits politiques non plus que toute autre classe étrangère aux nobles occupations de la vertu; c'est une conséquence évidente de nos principes. De même les laboureurs seront nécessairement ou des esclaves, ou des barbares, ou des serfs. »
Enfin, vous voilà sur le quatrième front de la doctrine juive. Vous arrivez à son quatrième principe, à l'unité de concert ou de fin. La nature et le nom personnificateur de ce principe vous sont présents. C'est la conception précoce, la conception prophétique ou à long terme d'une alliance pour toute la famille humaine, qui doit réaliser dans l'avenir son unité d'origine ou de commencement ; c'est le germe d'une assemblée universelle, dans laquelle toutes les populations transfor-
mées en peuples vrais, en peuples voyants, se concilieront devant l'Éternel en leur qualité de nations ayant conscience d'elles-mêmes, intelligence et vie. Or, cette quatrième unité, personnifiée sous les noms juifs de Messie, de corps messiaque, d'ère messiaque, cette quatrième unité, encore h venir, engendrait à son tour une cause iincessante de vicissitudes pour l'ancien peuple. Outre les prétentions exagérées qui eu naissaient dans son esprit, la pensée messiaque lui imprimait aux yeux des autres populations le caractère le plus audacieux , le plus étrange. Elle faisait supposer en lui le dessein d'étendre sa domination sur le monde entier; elle troublait toutes les opinions et croyances admises ; elle donnait sujet de redouter l'ardeur prophétique que la voix 1 de ce peuple apportait à annoncer de grands et terribles changements dans tous les pays connus, dans les j destinées de tous les dieux ou de tous les maîtres imposés au ciel , et par suite dans les destinées de tous les empires, de tous les rois, toutes les dynasties imposées à la terre.
LKTTRE XXV
iîifiircalioi) du tronc sacré ; comment les doux branches judaïque cl chrétienne se sont manifestées par deux lois, deux écritures nouvelles.
Juin 1850.
Si la question religieuse se renfermait dans le sentiment religieux, il ne serait pas nécessaire d'y employer tant de recherches. Le sentiment, l'amour, la passion ont leur droit d'indépendance. Quand votre âme est heureusement émue ou ravie, que lui importe, en définitive, sous quelle forme lui arrive l'émotion, quelle en est la première source, la cause déterminante. 11 en serait de mèiTie si la question religieuse se renfermait dans des préceptes de pure morale, dans des conceptions métaphysiques exprimées et concentrées à l'aide de figures, de symboles. Mais la question religieuse n'a jamais été une affaire exclusive d'amour et de sentiment, de pure morale et de pure métaphysique: elle embrasse i aussi toute une histoire, toute une suite providentielle d'événements auxquels se rattachent des questions de personnes et des intérêts de principes. Voilà môme ce qui distingue jusqu'ici une des phases de la religion des Écritures , l'épopée judéo-romaine au sein de laquelle je vais vous retenir longtemps, d'avec la plupart des épopées religieuses des autres régions orientales et surtout de l'Inde. Jérusalem n'est pas une cité créée
LES DEUX BKANCIIES. 381
seulement d'imagination, elle n'est pas un mythe. Le peuple juif ne se produit pas non plus comme un témoin supposé; il a une voix toujours vivante. De leur côté, Rome ancienne et Rome nouvelle sont des êtres réels et actifs.
Si donc, les faits historiques et sensibles qui forment un élément originel de la question religieuse, se i trouvent en tout ou en partie irrégulièrement enchaînés dans votre pensée, vous n'hésiterez pas. Vous conviendrez vous-même qu'il faudra s'attendre à des inexactitudes analogues dans votre manière d'enchaîner les affaires du ciel, et vous en conclurez la nécessité de délier, tôt ou tard, ce qui offre aujourd'hui de trop grandes contradictions et de relier, au contraire, ce qui n'est , désuni qu'en apparence.
' La distinction des quatre principes dont se compose la théorie fondamentale de l'ancienne loi, aura eu, je crois, un bon résultat. Elle vous fera ranger au nombre des plus sérieuses probabilités l'idée d'après laquelle la racine et le tronc sacrés conservent encore une vie propre, une sève indépendante des diverses branches qui en sont émanées.
La force de cette même probabilité ne peut que s'accroître par l'examen de la bifurcation assignée au tronc primitif, dès que nous apprécierons les causes du dégagement simultané des branches judaïque et chrétienne. C'est en pesant avec soin les circonstances essentielles qui ont précédé et accompagné leur séparation qu'on saisit le mieux quelques-uns des éléments originels, dont les effets moraux développés par le temps prennent aujourd'hui le plus de part à la confusion générale.
'En remontant à rnpparition du christianisme, on a pour iiabiiude traditionnelle de résumer la situation contemporaine, de se la représenter sous Taspect sui vant : « 11 y avait alors , dit-on , une loi déjà ancienne, la loi de Moïse, la loi juive, la loi première. Soudain une loi seconde, une loi nouvelle est advenue ; la loi chrétienne s'est entée sur l'autre, l'a réalisée, l'a remplacée, et dans le domaine de la religion des Écritures tout a été conclu. »
Ainsi, une loi première et une loi seconde, une loi ancienne et une loi nouvelle, en tout deux lois oij deux témoignages qui se trouveraient exclusivement joints bout à bout; tel est, abstraction faite de toute croyance, de toute opinion, le résumé que l'on donne de la situation primitive.
Or, cette manière de présenter les choses n'a rien de rigoureux. Elle ne rend pas les événements, elle est contraire à la réalité de l'histoire, elle ferme la porte aux explications les plus naturelles, les plus simples; elle est féconde en jugements empreints d'une excessive partialité, en controverses puériles , en contradictions de toute espèce. r
Aux origines de la branche chrétienne et pendant le f cours de l'épopée judéo-romaine oii nous sommes déjà ! transportés, il n'y a pas eu seulement deux lois dis-r tinctes dans le domaine juif de la religion et dans le ' sein de l'ancienne Jérusalem, il y a eu trois lois distinctes, trois lois, au lieu de deux ; une triplicité sans laquelle je doute que l'on puisse expliquer autrement que par un système et une foi de convention, ni l'état passé, ni l'état présent, ni l'état futur de la religion