LE DOCUMENT
de Verres, que l'orateur romain marque l'état de l'esprit juif et sa ditrérence d'avec l'esprit grec qui, de son aveu, aspirait alors et avant tout à l'effet théâtral de la parole.
a Quant aux Juifs, tu sais, Lélius, quel est leur nombre, leur union résister à celte superstition barbare passe pour de la sévérité; mépriser, dans l'intérêt de la république, la multitude des Juifs qui soufflent le feu dans nos assemblées, est réputé une affaire sérieuse A chaque cité sa religion, Lélius; nous avons
la nôtre. Tandis que Jérusalem était debout et que les Juifs vivaient en paix, leur religion s'indignait contre les choses sacrées de notre empire, contre la majesté de notre nom, contre les institutions de nos aïeux : à plus forte raison, ils s'en indignent aujourd'hui que cette nation a montré, les armes à la main, ce qu'elle pensait de notre puissance. Mais quand on la voit vaincue, dispersée, asservie, c'est un témoignage qui fait assez connaître si elle était chère aux dieux immortels. »
LETTRE XXIX
Influence du paganisme sur la marche des événements, et d'où vient que le mosaïsnie est resté en si grande minorité dans les temj anciens et dans l'ère moyenne.
Juillet 1850.
L'influence exercée par le polythéisme ou paganism sur les événements qui précèdent et qui suivent la bi furcation du tronc sacré, est trop grande, trop réelle pour ne pas la considérer en elle-même. Dans le doc ment cité plus haut, tandis que le titre de superstition de superstition barbare était appliqué à la religion d Jérusalem par Cicéron , chaque jour le caractère su perstitieux de la religion de Rome frappait plus fort ment les esprits. Chaque jour occasionnait quelque échec à ses anciennes traditions et croyances, à ses anciens dieux. En même temps tout annonçait que la métropole de l'idée dite barbare, que la capitale des Juifs, Jérusalem, serait choisie, de préférence à aucune autre cité, pour devenir le foyer d'une transformation inévitable.
Toutes les fois que le monde politique ou le monde moral a sérieusement besoin d'un maître rigoureux, d'un flagcllateur, ce maître vient. Indépendamment des volontés de la Providence , chacun travaille, pour sa part, à le faire, à le créer. Quand le monde a besoin d'un héros, ce héros vient; de même quand il
a besoin d'un législateur, d'un prophète, d'un Dieu.
Dans son antique dégagement d'avec les religions symboliques de l'Egypte et de l'Asie, dont il était un produit, le paganisme, le polythéisme grec avait eu un mérite par excellence. Son génie s'était magnifiquement appliqué à diviniser l'homme, ou plutôt la forme humaine. 11 avait introduit une brillante hiérarchie chez les dieux et maîtres du ciel et de la terre. 11 avait inauguré, sous le titre de demi-dieux, une race intermédiaire, une sorte de sang mêlé dans lequel les deux natures céleste et terrestre se confondaient. De là même était provenue la croyance populaire, le dogme universellement établi, qui, sous peine d'impiété et de sacrilège, imposait de reconnaître qu'il avait appartenu à de simples mortelles, et qu'il leur appartenait encore, de devenir mères sans intervention humaine, par le seul effet de la présence réelle de quelque dieu.
En faveur de la civilisation, cette transformation grecque des plus antiques divinités et légendes de l'Orient, avait eu une portée considérable. La production de tant d'images sacrées, marquées au coin de la beauté des formes, de la liberté des mouvements, de la grâce, leur substitution pure et simple aux figures raides et souvent hideuses offertes à l'adoration populaire chez les Africains et les Asiatiques, étaient devenues une des causes les plus actives de progrès dans la condition des peuples, pour l'esprit et pour les mœurs.
Mais quels que fussent à l'origine et pendant des siècles les avantages du polythéisme grec qui, chez les Latins, prit un caractère spécial, le temps avait fait son œuvre ; ces premiers avantages s'étaient effacés.
Le champ avait été ouvert à tous les abus, h tous les vices de cette conception, à toutes les conséquencesj contre lesquelles la mort de Socrate fut une protestation] si éclatante.
Vers l'époque où nous nous trouvons reportés dans cette lettre, pendant la première moitié de FépopéeJ judéo-romaine, il eiit été difficile de s'abuser sur la situation. Malgré la puissance qu'elle exerçait et qui était encore loin de sa fin, malgré le respect dont son anti-| quité était entourée dans les masses populaires, la religion presque universelle de l'ancien monde, le cultel païen portait déjà en ses flancs le trait le plus ingué-J rissable de tous, celui qui précède et prépare la chute des plus vieilles croyances, des plus vieilles traditions, le trait du ridicule. Les dieux, objets de la vénération de tant de siècles, vacillaient sur leurs autels; et si la philosophie avait concouru de toutes ses forces à ce résultat, un autre fait non moins certain, c'est que la sagesse juive, que les Juifs avaient à en revendiquer une part considérable.
De tous temps il était arrivé aux lettrés de l'ancienne Jérusalem de subir la condition fâcheuse qui est faite ù la. plupart des hommes spéciaux, chez lesquels l'incohérence de la forme ou l'étrangeté de l'expression empoche le rayonnement extérieur de la pensée. Un jour ou l'autre la substance méconnue de leur labeur tombe dans les mains de quelques interprètes plus habiles, plus brillants, dans les mains de quelques fourrageurs heureux qui, après y avoir imprimé d'autres aspects, d'autres couleurs, s'en font trop exclusivement un sujet de mérite personnel ou de gloire.
P Entre les premiers Pères de l'Église, cnux qui étaient sortis des écoles philosophiques les plus érninentes, ceux-là même ont mis de l'insistance à déclarer que Socrate, Platon et beaucoup d'autres philosophes grecs n'avaient fait que reproduire la pensée littérale des Juifs, en s'évitant toutefois ou" la peine où le soin d'en indiquer la source. Saint Clément d'Alexandrie allait jusqu'à dire de Platon qu'il n'était, en définitive, que Moïse parlant grec. Mais cette assertion découvre à l'esprit deux faces assez contraires, pour qu'on puisse la regarder alternativement ou comme mal fondée, ou comme très-soutenable.
Si l'on prétend que les philosophes de la Grèce ont lu directement dans les œuvres de Moïse ou dans aucun autre livre venu des Juifs, loin d'entraîner rien de convaincant, cette manière de voir paraîtra la plus abusive. Mais d'un autre côté et en point de fait, longtemps avant que les premiers philosophes grecs, et Thaïes en tête, eussent parcouru la Syrie, la Jérusalem de Salomon avait rempli dans ces contrées le même rôle qui fut dévolu, dix ou douze siècles après, à la fameuse cité d'Alexandrie. C'est pourquoi j'ai les motifs les plus sérieux d'émettre une considération particulière relative à Salomon. Tout porte à croire que les mille femmes et concubines attribuées à ce roi philosophe, à ce Platon couronné, représentent avant tout, et par figure, la diversité infinie des opinions étrangères qui s'étaient répandues alors à Jérusalem et qui avaient fini par entraîner ce prince dans plus d'un égarement, au grand regret des rigoureux défenseurs de l'originalihî religieuse et nationale.
De plus les invasions successives des grandes puissances de celte époque avaient déterminé des émigrations et transplantations de Juifs vers les quatre points cardinaux, de sorte qu'il y a une manière de présenter la question qui est toute pleine de probabilités. Les idées juives furent propagées de part et d'autre avec leur force, leur caractère natif, celui d'une semence, d'un ferment : elles arrivèrent, de toute nécessité, mais seulement de seconde ou de troisième main, à la connaissance, à l'esprit d'une foule de philosophes, de sages.
Dans tous les cas, pendant le premier siècle de la lutte engagée entre Jérusalem et Rome, l'action et la réaction des Juifs sur les gentils religieux ou philosophes et des gentils sur les Juifs restent hors de doute. Quelque .obstacle que l'ancienne loi opposât à l'esprit de prosélytisme et de conquête, quoique par institution , il appartînt au Juif d'attendie le prosélyte et non de courir a après, de le capter, de le forcer, cependant les exigences de la situation l'avaient em])orté. L'Evangile | atteste que les écoles dominantes en Judée cédaient à un zèle de propagande.
Par un effet réciproque, quoique les institutions de Jérusalem opposassent le plus d'obstacles à l'invasion des dieux et des systèmes étrangers, le paganisme, ses mœurs, sa philosophie, n'avaient pas exercé non plus sur les Juifs une influence médiocre. Il en était résulté une double classe d'individus qui, bien des années avant Jésus-Christ, servaient de signe à un mouvement prochain de rénovation et formaient déjà comme une ar- , mée toute disposée à provoquer ou à suivre quelque !
symbole médiateur, une voie de juste milieu ou une résultante des forces morales alors les plus dilTérentes et les plus divergentes.
Dans presque tous les pays, en Grèce et en Italie aussi bien que dans les régions du Nil, de l'Euphrate et du Tigre, les assemblées de Juifs, leurs églises ou synagogues renfermaient un nombre considérable de prosélytes étrangers de tout sexe, de tout rang, c'està-dire une multitude de païens ou de gentils qui étaient devenus des demi-juifs.
Une autre classe, aussi nombreuse, comprenait les Juifs qui, par des motifs divers, renonçaient pour euxmêmes, ou pour leurs enfants, à la rigueur des coutumes nationales. Confondus avec le gros des populations, ils devenaient sinon des convertis, du moins des adhérents à la religion du plus grand nombre. Or, par nature, ces Juifs demi -gentils, demi-païens, se montraient aussi prêts que les demi-juifs à favoriser une réforme, une révolution, soit dans l'institution religieuse qu'ils avaient abandonnée en partie, soit dans l'institution où ils n'étaient entrés que sous réserve.
Cependant, malgré tout ce qu'on avait sujet de dire touchant la caducité du paganisme, ses racines, comme celles de tout vieux pouvoir, tenaient encore fortement au sol. Sa chute ne devait s'accomplir qu'après de longues résistances, et après qu'on aurait accédé à plus d'une condition qu'il aurait faites.
D'ailleurs la cause qui imprimait la vie au paganisme n'était pas de celles dont on puisse jamais anéantir l'influence. Presque toutes les croyances, toutes les traditions et les fables polythéistes allaient se concentrer,