LETTRE XXX
Principal nœud de IV'popi'e jndt'o-romaine ou los trois sacrifices providentiels, consommés dans la même cité; quelles en sont les causes préparatoires.
L'illustre penseur catholique, M. de Maistre, a dit : « Que depuis trois siècles l'histoire est une conspiration permanente contre la vérité. »
M, de Maistre avait raison, mais beaucoup plus qu'il
ne se l'imaginait ; car, sur un certain nombre de points, et dans l'ordre laïque aussi bien que dans l'ordre clérical, la durée de cette même conspiration contre la vérité n'embrasse pas moins de trois fois six siècles.
On n'a cessé de parler des événements accomplis dans l'ancienne Jérusalem, et on .a méconnu le véritable nœud de cette époque de transition. On n'a pas voulu s'apercevoir ou l'on a oublié que trois crimes sacrés, que trois sacrifices providentiels avaient été consommés presque en même temps dans cette cité; l'un dont la responsabilité est tombée sur celui des trois champions de la lutte judéo-romaine qui en est sorti vaincu, les deux autres dont la responsabilité revient aux deux vainqueurs, et qui, par ce motif, sont restés cachés sous le voile.
Occupons-nous d'abord des noms appliqués ou applicables à ces sacrifices; les choses viendront ensuite.
Les principes, les idées sont susceptibles d'être immolés comme les personnes. Notre langage usuel constate la réalité de ce fait. Ainsi, le mot homicide s'applique à la mort violente subie par un individu. Le mot régicide, au contraire, comprend deux significations : il n'exprime pas seulement le coup fatal porté à une personne plus ou moins recommandable en elle-même; mais il exprime avant tout le coup porté à un principe, à la royauté, ou du moins à un certain ordre de royauté. De son côté, le mot de liberticide ne s'applique qu'à un principe, abstraction faite d'aucune personne, à l'immolation de la liberté, à la chute et l'ensevelissement de ses droits.
Durant le siècle antérieur à l'apparition dn .Jésus-
Christ, et dans la lutte religieuse, politique et morale de Jérusalem avec Rome, Dieu, le peuple, la loi étaient les trois grandes questions engagées, les trois principes dont les péripéties exigent des noms différents. Or, le monde a déjà à sa connaissance et à son usage un nom qui indique qu'un de ces trois principes. Dieu, a pu être violenté, sacrifié, tué : c'est le nom de déicide. Mais il ne lui est peut-être jamais venu à la pensée d'observer que les deux autres principes, le peuple et la loi, aient été exposés aux mômes chances et donnent lieu, par conséquent, à l'emploi légitime et régulier des deux noms popidicide et légicide.
Aujourd'hui, je le sais, chacun est censé comprendre ce qui est advenu dans le but d'expier les fautes communes à toutes les âmes, de les élever en spiritunlité et en vertu. Le Dieu des Écritures, le Dieu des Juifs a envoyé son fils unique, exactement Dieu comme lui, afin de le livrer en cette qualité de Dieu à la fureur particulière de ces mêmes Juifs, et afin de faire épuiser par ce Fils bien-aimé, dans un jour, un seul jour de douleurs, les misères, iniquités et superstitions universelles.
Mais l'intelligence dont on fait preuve sur ce point impose de toute nécessité l'intelligence sur un point correspondant. On voudrait en vain se dispenser de comprendre ce qui est advenu en faveur de toutes les populations si tristement asservies sur la terre, et dans l'intérêt de leur élévation future au rang de peuples voyants par eux-mêmes, au rang de peuples vrais. 11 est certain que le Dieu de la pensée et de l'écriture, le Dieu do la Bible, le Dieu des Juifs, a livré
également son peuple choisi à la fureur et au déchaînement séculaires de toutes ces populations, et cela dans un double but, pour une double moralité. D'abord, il a voulu que ce peuple chéri expiât manifestement, et pour son propre compte, les nombreuses fautes qu'il avait commises, toutes les infidélités à son principe, toutes ses déviations, ses misères, ses superstitions. Mais ce n'est. là qu'une des deuK faces du décret su|)rème. L'autre caractère, l'outre moralité, est celle-ci : Dieu a voulu que ce même peuple fut expiateur pour le compte du monde entier, qu'il épuisât toutes les superstitions et iniquités, toutes les servilités des nations, toutes leurs violences physiques et morales. 11 a voulu en faire une victime non en qualité de Dieu, ni en qualité d'homme ou de roi, mais une victime sacrifiée en sa propre qualité de peuple initiateur, de peuple capable de fournir matière au grand et mystérieux sacrifice auquel j'ai appliqué le nom si significatif et si exact de populicide. Mais dans cette lettre, ce n'est pas de la consommation des trois actes providentiels qu'il s'agit, ni des symboles, des expiations et résurrections qui ont été assignés à chacun des principes sacrifiés. J'ai surtout à vous exposer les causes et dispositions qui y préparent.
Relativement à l'universalité des populations et des esprits, Jérusalem portait en soi et par origine tous les instincts, toutes les dispositions qui, au moral, la faisaient regarder comme une cité essentiellement déicide. Chaque jour les circonstances la poussaient dans cette voie. Par intérêt et j^ar état, Rome développait depuis longtemps des instincts essentiellement popiili-
cides. De plus, le parti nombreux qui voulait se jeter comme médiateur entre les deux forces belligérantes, entre les monothéistes et les polythéistes, entre les juifs et les païens, ce parti, à son tour, était presque forcément entraîné à devenir légicide.
Quoiqu'elle tut loin d'exciter au prosélytisme, et qu'il entrât dans son esprit de laisser le plus libre arbitre aux nations, cependant la loi juive ne s'en cachait pas : elle promulguait que le Dieu des Juifs , que leur principe suprême, que sa justice, sa magnificence, et par-dessu^ tout, son unité, triompheraient nécessairement de toutes les divinités passées, présentes ou futures. En conséquence, par pensée, par parole et par action, cette loi atteignait au moral , tuait en substance toutes les personnes apparentes et les personnifications, que la masse des populations reconnaissait avec ferveur comme de vrais dieux, comme des natures immortelles. Ce n'est pas tout, j'ai déjà fait observer autre part que peu d'années avant l'apparition de Jésus-Christ, il s'était produit une branche nouvelle, ou pour mieux dire, une branche restaurée du paganisme, qui, dans Jérusalem, menaçait à chaque instant de forcer le seuil du temple.
A l'instar des anciens maîtres de l'Egypte et de Babylone, les maîtres de Rome, transformés en dieux vivants et parlants, et servis comme tels dans des sanctuaires, étaient devenus un sujet continuel de surexcitation pour les défenseurs- nés du monothéisme, pour leur susceptibilité religieuse. Ceux-ci s'étaient fortifiés plus que jamais dans la résolution de ne souffrir, sous aucun prétexte et à aucun prix, que, dans leurs murs, on ne fît l'application directe ou indirecte du nom de Dieu
à tout autre Dieu, que Jéhovah, l'Eternel, l'Etre suprême et unique.
Du reste, nul document ne rend mieux que les Évangiles le trait dominant de cette disposition native, de cette situation préparatoire. Vous vous souvenez qu'un jour, sur une des places publiques de Jérusalem, les Juifs menacèrent le nouveau maître et l'avertirent du sort auquel ses paroles et ses actes l'exposaient. Alors Jésus leur adressa une question aussi catégorique qu'on pourrait le réclamer aujourd'hui sur une des places publiques de Paris ou de Rome : « Pour quelle de mes bonnes œuvres, leur dit-il, voulez -vous me lapider. » Les Juifs, à leur tour, et tout d'une voix, lui firent une réponse également dépouillée d'équivoque : « Ce n'est pour aucune bonne œuvre que nous prenons des pierres contre toi, non pro bono opère. » En d'autres termes, ce n'est pour aucun de tes préceptes de morale, pour aucune de tes exhortations à l'amour du prochain, à la bienfaisance, à la mansuétude, toutes choses dont nous reconnaissons la justice et qui sont spécialement célébrées dans les écrits de plusieurs de nos écoles, surtout dans l'école essénienne. Ce n'est non plus pour aucune des censures que tu adresses à nos prêtres et aux princes des prêtres, à nos juges et magistrats, à nos faux prophètes, h nos faux docteurs; nous savons depuis longtemps que notre loi, la loi du peuple et la loi de Dieu, autorise chacun de nous à exprimer ces reproches. Mais nous prenons des pierres contre toi, pour une cause toute dilTérente, et cette cause est que, étant un homme, un circoncis dont nous connaissons
le père, la mère, les frères, tu oses te faire ou tu te laisses faire Dieu ^<Quia cum honio sis, te ipsum facis Deum. »
Quant à Rome, ses instincts naturels, son institution, son glaive, sa politique, lui faisaient presque une loi de frapper au cœur, de tuer toutes les nationalités. Sous son empire, les droits les plus sacrés, les volontés les plus formelles des peuples étaient mises à néant. Tout cédait à l'ardeur qui lui était inspirée de ne laisser vivre et agir qu'une seule existence réelle, qu'une seule volonté et autorité, qu'une seule domination, la sienne.
Dans le siècle qui précéda la bifurcation du tronc sacré, plus qu'eu nul autre temps, il est incontestable que la disposition à conserver le sentiment peuple, que la volonté de rester peuple était, à l'égard de Rome, un acte de rébellion, de révolte, le crime de lèze-majesté le moins rémissible. Cependant, comme il n'y a rien d'absolu dans les affaires humaines, que tout se mêle et s'entrecroise à l'infini, intérêts et principes, avantages et inconvénients, il appartenait aux instincts populicides de Rome, de même qu'aux instincts déicides de Jérusalem, de produire les résultats les plus efficaces en faveur de la civilisation ou de la cité générale encore à venir, en faveur de la pensée juive ellemême.
En y employant son intelligence et son despotisme si fortement combiné et si prévoyant pour tout ce qui touchait aux progrès de sa domination, Rome brisait les murs de séparation qui se dressaient entre les races. Elle obligeait toutes les populations à se tourner vers
un centre commun ; elle faisait table rase de toutes les discordes intestines, de toutes les passions souvent si acerbes, si jalouses, si misérables, qui distinguent en tout temps l'esprit de localité. Rome aplanissait les voies en faveur d'ime organisation commune ou messiaque pour la race entière d'Adam, pour la diversité légitime de ses familles, de ses peuples.
Enfin, la préparation au troisième acte ou sacrifice providentiel pour lequel je n'avais de nom à choisir que celui de légicide, n'apparaît pas moins active que les deux autres préparations. La complication des formes et pratiques de l'ancienne loi, les obstacles qui en naissaient pour la force de mouvement, pour l'esprit d'initiative, de propagande, de conquête, méritent, sans contredit, d'obtenir une grande attention ; mais ils sont loin de renfermer la seule et véritable raison qui conduisit un parti religieux et politique considérable à poursuivre, d'abord la réforme de la loi, et de proche en proche sa rénovation radicale, son abrogation, ou cessation ofiicielle.
Deux autres raisons encore plus sensibles militaient contre son autorité. Indépendamment des sentiments si généreux qu'elle provoque envers les pauvres, les malades et tous les êtres souflVants, le caractère par excellence, la vraie grandeur de la loi vous ont été démontrés. Elle repose sur la solidarité des quatre principes, des quatre unités qui forment par allégorie la racine et le tronc de l'arbre sacré, et au nombre desquels le principe ou l'unité peu[)le garde un rang inîdiénable. En conséquence, pour se défaire dn ce nom et de ce droit peuple, auquel
la langue de Rome associait la qualification de révolté, il fallait d'abord se défaire de la loi qui les consacrait et y substituer quelque autre principe, une économie d'un autre ordre.
De même, comme dans sa constitution intime, dans sa fibre vivante, la loi se refusait sans réserve à admettre aucun autre Dieu que Jéhovnh, l'Etre, l'Eternel, on cédait contre elle à un autre entraînement. Pour favoriser une œuvre de conciliation, une résultante des forces religieuses et morales, alors les plus différentes et les plus divergentes, pour préparer le règne à une divinité médiatrice, à un symbole de juste milieu, il était indispensable aussi que la loi fût atteinte à fond, qu'elle se vît frappée dans son principe et saintement sacrifiée.
LETTRE XXXI
Des grands partis à Jérusalem; sous quelles impulsions on arrive au dégagement des deux branches collatérales.
Vous ne perdez pas de vue que, si dans cette deuxième partie de mes lettres, Rome, je vous ai reporté du sein de Paris au sein de Tîmciennc Jérusalem, c'est pour satisfaire à la nécessité la plus ur-
412 ROME ET LA Kl^.ACTION.
gcnte de la question que je traite. J'ai à corroborer les conditions que je vous ni présentées comme inséparables de toute époque de transition d'une ère du monde à une autre ère; j'ai à corroborer les deux règles solidaires, les deux instruments d'appréciation dont ma première partie a déjà fait une application suivie aux événements compris depuis l'an 1789 à l'an 1815.
Dans le système que j'expose, puisque les principales difficultés qui pèsent sur notre temps viennent d'en haut, puisque la confusion générale, reprochée aux esprits, s'explique surtout par la fausse situation oii toutes les branches de la religion des Écritures se trouvent aujourd'hui placées, l'ordre de dotrs m'était d'avance dicté. La branche judaïque devait être naturellement la première à nous donner la clef de cette fausse situation, à nous faire voir dans quel double intérêt un principe de force et un principe de faiblesse ont été chez elle originairement associés: là, afin qu'elle se vît en état d'arriver de toutes pièces à mi but déterminé; ici, afin (ju'il ne fût permis ni à ellemême, ni aux autres, de regarder sa situation, son institution actuelle, comme définitive.
Dans des proportions différentes, il en sera de même de l'association de force et de faiblesse qui a été faite par providence aux autres branches du tronc sacré et à leurs rameaux.
Une dernière fois, en effet, j'insiste sur ce point fondamental. Pour en venir à proclamer que tout était ^ mystère dnns l'origine, l'étciblissement et les progrès du chrislicinismc, pour afliinier qu'on ne pouvait en
LES I3IPULSI0NS. 413
obtenir l'explication par aucune cause , par aucune raison qui relevât du jugement de tous, il a fallu se soumettre à de fâcheuses conditions. On a eu recours contre le judaïsme, en particulier, à des moyens que nul esprit impartial ne consentirait désormais à sanctionner , à des moyens contre lesquels chaque Église chrétienne et chaque parti chrétien se sont empressés de protester le plus violemment, dès que la loi toujours active du talion a voulu qu'ils fussent dirigés avec quelque succès contre leurs propres prétentions, contre leur règne.
L'existence de la branche judaïque et sa distinction d'avec la religion juive ou le tronc juif n'ont rien d'arbitraire, rien d'hypothétique. A part toute appréciation, elles reposent sur un fait vivant, sur la promulgation d'un code nouveau, d'une Écriture nouvelle, qui fut préparée et développée avec le plus d'activité dans le même temps où le fait correspondant se produisit, où la nouvelle Écriture chrétienne fut préparée, développée, promulguée. C'est cette loi judaïque qui, pendant tout le cours de l'ère vulgaire, a constitué et constitue encore le judaïsme proprement dit, celle qui a permis au Juif de remplir une mission à laquelle il n'a pas été donné de jeter de l'éclat au dehors, mais qui n'atteste pas moins sa grandeur par les difficultés prodigieuses qu'elle a surmontées.
Ici donc il est impossible de ne pas céder à certaines exigences. On est obligé de se remettre en mémoire les principaux partis qui fermentaient ensemble à Jérusalem et dont le dernier effet fut d'amener le dégagement des deux branches collatérales.
Les tendances, les impulsions contraires qui se manifestent si activement sous nos yeux, la résistance et le mouvement, président à perpétuité au spectacle animé de la nature et à notre existence privée. Une grande partie de la vie humaine s'écoule à résister aux forces extérieures et physiques qui travaillent à l'absorber. A mesure que ce pouvoir de résistance décline, nous glissons sur une pente qui nous entraîne jusqu'aux jours de notre désorganisation, de notre décomposition complète. C'est pourquoi il nous appartient à tous de concentrer dans un intérêt de résistance nos ressources, tout ce qui nous reste de force, à l'instant même où nous sentons que le terme fatal n'est plus éloigné. 11 en est de môme des représentants et défenseurs d'une ère qui est en voie de finir. Au contraire, semblables à l'enfant dont la vie commence à s'approprier à celle du monde, les représentants d'une ère nouvelle cèdent par nature à la force de mouvement qui déborde dans leur sein.
Durant la première moitié de l'épopée judéo-romaine sur laquelle je retiens encore votre attention, avant l'apparition de Jésus-Christ et la bifurcation du tronc sacré, les impulsions, les grands partis déclarés dans Jérusalem et constatés par les actes les plus mémorables , allaient se résumer aussi dans ces deux mots : mouvement et résistance. Il y avait, en outre, des partis intermédiaires ou, comme on dirait aujourd'hui, des tiers-partis, des hommes de transaction et de conciliation, h (jui il arrivait maintes fois d'empirer les choses au delà de ce qu'on aurait pu attendre des imaginations résolues.
Le parti de la résistance et de la cohésion était précisément celui d'où la branche judaïque et sa loi nouvelle se préparaient à surgir oiïiciellemint. Gomme il est facile de le pressentir, ce parti formait un corps composé de plusieurs écoles et sectes qui, sur divers points, se séparaient et donnaient la main à des partis contraires. De leur côté, les propagateurs du mouvement formaient deux grandes sections aussi opposées et même plus opposées entre elles qu'à l'égard de l'autre parti, et dont l'une préparait de loin le dégagement de la branche chrétienne.
En théori(?, nous avons vu les questions débattues à cette époque dans Jérusalem. En pratique, tout y roulait essentiellement soit sur la marche à suivre contre le joug étranger ou relativement aux affaires du temporel , soit sur la marche à suivre à l'égard du pagani-me ou par rapport au spirituel.
Sans contredit, dans une ville ordinaire, dans une ville dont l'existence de chaque jour aurait ressemblé à l'existence de la veille, ces débats n'auraient acquis qu'une faible portée. Mais la capitale juive leur imprimait une activité forcée qui dérivait de la nature de ses institutions, et qui jetait ses chefs légitimes, religieux et nationaux, dans des perplexités extraordinaires et incessantes. Trois fois l'an, la loi ancienne voulait qu'il y eût de grandes assemblées populaires et comme des champs de mai à Jérusalem. Or, à l'époque dont il s'agit, ces convocations amenaient des multitudes d'hommes des climats les plus éloignés; elles amimaient surtout la multitude que je vous ai déjà signalée, celle des gentils transformés en demi-juifs et
des juifs transformés en demi-gentils, (jui constituait comme une armée toute disposée d'abord à une réforme, et bientôt après à une révolution religieuse. C'est pourquoi chacune des questions débattues prenait un caractère brûlant.
En ce qui touchait l'ancienne loi , on s'agitait pour savoir comment il fallait se comporter envers elle. Devait-on la corroborer, la fortifier? devait-on la réformer? ou bien lui faire subir une régénération complète au moyen de laquelle ses meilleurs principes, ses meilleures conditions passeraient dans une parole, une loi, une économie nouvelle?
Comment fallait-il se comporter envers Rome et la tyrannie de sa domination? Fallait-il patienter, temporiser, rester sur la défensive, ou prendre l'initiative de l'attaque?
Comment fallait-il se comporter enfin avec le paganisme oriental et occidental? Devait-on se refuser sans retour à aucun compromis avec lui, ou fallait-il l'attaquer d'une main et lui offrir quelque dédommagement de l'autre ?
« Le pouvoir actuel de Rome et le pouvoir des divinités païennes sont encore trop enracinés, disaient les chefs et les interprètes les plus actifs du parti de la résistance, les principaux instruments ou préparateurs de la branche judaïque et de sa nouvelle loi. Vainement nous formerions l'espoir d'en briser le joug par notre seule énergie. Ramassons nos forces, concentrons-nous en nous-mêmes jusqu'à ce qu'il ])laise h notre Dieu de faire luire des jours de libération et de salut. A toutes nos coutumes, à toutes les pratiques écrites ou
traditionnelles de notre culte et de notre économie intérieure, à tous les liens de notre loi, ajoutons encore plus de force, plus d'action, une autorité plus littérale, plus absorbante, plus sainte. Prenons l'homme dès le berceau et ne négligeons rien pour le soumettre à cette rigueur continuelle d'obligations dont le soldat romain lui-même, posté sur nos murs ou renfermé dans son camp, nous fournit l'exemple. Nulle résolution ne protégera avec plus d'efficacité l'héritage de l'Éternel ; nulle ne nous permettra mieux de venir à bout, tôt ou tard, de l'idolâtrie et de toutes les servitudes qu'elle engendre. »
« Vainement nous travaillerons à nous retrancher, à nous concentrer, disait à son tour la première des deux grandes sections du parti voué au mouvement, celle qui voulait attaquer Rome de front et par les armes. La force de Rome guerrière et la force du monde païen, toutes les influences dont l'un et l'autre disposent, toutes les corruptions auxquelles ils sont en mesure de recourir, tout cela nous défend de nous abuser. Nous n'échapperons pas au danger qui nous menace ; on réussira bientôt à nous abolir, à nous dissoudre. Ne perdons pas de mémoire le sort qui aurait été réservé à notre cité et à notre temple, au peuple et à la loi , sous les dominateurs gréco-syriens, si l'appel aux armes n'eût retenti à la voix de la vaillante famille Asmonécnne ! Quant à notre petit nombre, nos livres enseignent assez qu'il arrive des temps oij un seul homme en vaut mille et dix mille. L'Orient ne se plie qu'avec amertume au joug romain, et si l'Éternel se déclare pour nous, il ne nous manquera pas d'auxiliaires. »
Or, cette première division du parti de l'initiative ou de l'attaque est celle qui, d'après les documents contemporains, entraînait la jeunesse entière ; celle qui finit par provoquer la grande guerre d'indépendance sous Néron, Vesp isien et Titus. Chaque jour, et principalement dans la province frontière où était renfermé le petit village de Nazareth, l'activité de ce parti donnait le branle à la lutte contre les dieux et contre les dominateurs étrangers. Toutes les sympathies populaires lui étaient acquises, et, chose digne de remarque, dans les écrits évangéiiques et apostoliques, on retrouve presque mot à mot la plupart des reproches que ses principaux organes adressaient aux hommes de la résistance ou, selon nos expressions reçues, aux conservateurs de ces temps-là. On les accusait de rester insensibles aux malheurs de la nation et à l'abaissement des lieux saints; on les dénonçait pour tenir à la jouissance de leurs richesses privées et à leurs privilèges, beaucoup plus qu'à l'honneur du danger, beaucoup plus qu'à la liberté du vrai royaume de Dieu, qui devait s'étendre à toute la terre.
Mais tandis que cette division du parti de l'initialivc ou du mouvement juif brûlait de faire usage des armes, voici comment l'autre division du même parti ne se montrait pas moins opposée à ses desseins qu'opposée au parti tout entier de la résistance. Dans cette seconde section, qui préparait le plus naturellement à la formation du camp chrétien, on voulait faire prédominer le trait caractéristique d'une des écoles juives les plus célèbres, celle des essénions, celle qui exprimait ime sorte d'horreur contre tout recours à la violence, à
l'emploi des armes. On espérait venir à bout de Rome en l'attaquant exclusivement dans ses mœurs, ses dieux, sa religion; on aspirait à marcher sous les auspices d'un libérateur, d'un David purement intellectuel. Enfin, le vœu le plus fervent de ce parti était de se précipiter dans cet ordre de combat, à la condition de tenir en main la verge de l'Éternel, le glaive de l'esprit, et de se confier sans réserve au suprême pouvoir du Dabar sacré, de la vraie parole.
LETTRE XXXII
La branche judaïque ou le judaïsme proprement dit; son principe de force par rapport à l'ère vulgaire et moyenne.
Pour l'un des deux produits de la bifurcation du tronc saci^é, pour la branche judaïque, si la même cause qui a fait sa force par rapport à l'ère vulgaii^e et moyenne du monde, fait aujourd'hui sa faiblesse par rapport à l'ère nouvelle, ce sera un acheminement à l'idée d'après laquelle la fausse situation de toutes les branches actuelles de ce tronc sacré provient des conditions de leur origine encore plus que des fautes et déviations ultérieures.
En passant du premier au second siècle de la guerre
420 ROME ET Ll REACTION.
(le principes engagée entre la cité représentative du monothéisme et la cité représentative du polythéisme, Jérusalem et Rome, le travail relatif au dégagement de la branche judaïque et à sa nouvelle Écriture acquit naturellement un surcroît d'activité. Les désastres amenés jadis par la chute de la cité sainte , scus le coup des Orientaux, tenaient les intelligences de la Judée toujours attentives. C'était un précédent qui les avertissait des désastres analogues dont le renouvellement pourrait avoir lieu sous les coups de l'Occident; c'était une raison de prendre des mesures en conséquence. D'ailleurs, dans ce second siècle, les Juifs n'avaient plus à lutter contre les Romains seuls et leurs auxiliaires. Le conflit prenait des proportions plus étendues; désormais il s'accomplissait entre les Juifs, les Romains, les Chrétiens.
A considérer les choses au point de vue naturel, il est évident que les chefs de l'antique cité avaient rencontré de nouveaux sujets de complications et d'anxiétés dans les premiers mouvements de la branche chrétienne, qui n'était encore qu'à l'état de secte, et à laquelle, selon l'usage établi, ses propres adeptes avaient donné le nom d'école ou de synagogue nazaréenne. Auprès de ces autorités légitimes de Jérusalem, il était difficile que la nouvelle assemblée n'encourût pas la responsabilité de son dessein, qui leur paraissait être de s'attaquer directement à la propre base et au corps de la loi, déjà si fort ébranlés par le bras de Rome et par l'invasion du paganisme.
Au document invoqué dans ma lettre précédente, un autre document, tiré de la même source, ajoute un
grand poids. Avec une équité qui n'a pas toujours été imitée par ses successeurs, Tévangéliste Jean nous a appris que les chefs de la Judée étaient loin de se déclarer contre le nouveau maître sur des motifs frivoles. En proportion des temps et des principes consacrés, ils ne cédaient pas à des raisons qui, aujourd'hui même et au sein de Paris, soient susceptibles de passer comme absolument étrangères à tout bon sens, à toute philosophie. Loin de s'en tenir à la violation de quelques ordonnances légales, entre autres à la violation du sabbat, l'évangéliste atteste que leurs préoccupations étaient provoquées par une cause qui atteignait bien plus à fond les errements religieux, politiques et moraux de l'institution juive. « On ne cherchait pas à s'emparer de Jésus, dit-il, par cett« seule raison qu'il autorisait à rompre le sabbat, non solum quia solvebat sabbathum ; mais par cet autre motif, qu'il se faisait l'égal de l'Être suprême, l'égal de l'Éternel, l'égal de Dieu; sed quia se faciens œqualem Deo. »
Au milieu de tous ces conflits, on ne mit plus de bornes au zèle déployé pour la défense de la lettre et du corps de la loi, en faveur de l'intégrité et l'imprescriptibilité de son principe, en faveur de toutes les traditions qui s'y rattachaient de près ou de loin. On arriva ainsi jusqu'au jour où la branche judaïque accomplit son dégagement définitif, où sa nouvelle Écriture, son nouveau Gode fut officiellement promulgué. Le genre de force qui en résulta pour elle et dont vous verrez bientôt dériver les causes de faiblesse fut, au moral, celui-là même qu'on se propose d'obtenir sous le rapport maté-
riel quand on donne une double et triple enceinte à une ville capitale menacée. 11 y a analogie parfaite et môme identité entre le sentiment qui dicta aux Juifs la résolution populaire et contra dictoirement débattue dans leur -assemblée, de faire soutenir à la Jérusalem nationale et guerrière un siège terrible contre Rome, et le sentiment qui leur dicta de ne négliger aucun moyen pour faire soutenir à la Jérusalem religieuse et morale un siège bien autrement long et autrement terrible.
Aussi par ce seul fait que, malgré la multitude des assaillants, la branche judaïque ou la ville assiégée est arrivée toute vivante h l'aurore d'une ère nouvelle, aux commencements d'un monde nouveau, par ce seul fait, son principe de force a éclaté et lui a valu une mémorable victoire sur l'ère vulgaire ou moyenne. Elle a rempli l'intérêt prédominant de sa mission; elle a su conserver à tout prix et intact le droit rénovateur qui, en matière religieuse, s'exprime par l'idée d'un messianisme de nouveau nom, de nouvel avènement. Elle a tenu fidèlement en dépôt et n'a pas laissé péricliter un seul jour l'élément réservé, le germe indispensable pour vivifier tous les autres éléments qui, à chaque époque de grande transition, sont appelés à concourir à une œuvre plus générale qu'auparavant, ou à l'édification d'une cité de nouvel ordre.
Avant l'apparition de Jésus-Christ comme après sa naissance, les docteurs les plus célèbres parmi les Juifs imprimèrent successivement leur trace dans le Iravail préparatoire relatif à la seconde loi. Quant à la rédaction et h la promulgation définitives de ce code judaïque, elles furent confiées à un maître ou patriarche de race
royale que la Judée vaincue regarda comme un consolateur envoyé du ciel. Pendant plusieurs siècles et pour multiplier les enceintes protectrices, tout le monde sait que les docteurs juifs retravaillèrent chaque article de la seconde loi ; ils en firent surgir une masse effrayante de décisions religieuses, d'obligations, de débats contradictoires qui étaient censés répondre à toutes les nécessités présentes et à toutes les éventualités probables d'une époque de dispersion, d'oppression, de tempêtes.
A cette occasion même nous trouvons une nouvelle preuve des jugements inexacts auxquels les meilleurs esprits peuvent s'arrêter, lorsque l'on compare entre elles des situations qui sont au fond les plus opposées. Ainsi, loin d'avoir à se défendre du reproche qui leur était adressé de placer la luuiière sous le boisseau, les premiers artisans de la branche judaïque étaient autorisés, au contraire, à regarder cette résolution comme un devoir impérieux. « Quand les vents soufflent de tous côtés, se disaient-ils, que l'orage gronde, et Dieu sait de quels orages nous sommes menacés! si, durant la nuit, un homme, armé d'une lampe, parcourt sa demeure ébranlée, que fait-il? Dans la crainte de voir la flamme s'éteindre, il s'empresse d'y former avec sa main un toit protecteur ; ou bien il a recours, contre les vents déchaînés, à d'autres moyens, d'autres obstacles plus efficaces. »
Une dernière observation vient à l'appui. Afin de mieux attester l'infériorité et l'aveuglement de la Jérusalem vaincue, les représentants et les docteurs de la cité ou de la cause victorieuse se sont donné fréquem-
ment la tâche suivante. Ils ont puisé dans le recueil compacte qui forme renseignement judaïque, dans l'expression de ses débats contradictoires, plusieurs propositions mal sonnantes, au point de yue de la stricte morale et de Tamour universel du prochain; ils y ont puisé une foule deraisonnements sans portée, de contes d'enfants, de pratiques dictées par le casuisme le plus étroit, le plus déplaisant, le plus ridicule. Mais, à vrai dire, je n'ai jamais compris qu'un grand déploiement de science fût nécessaire pour arriver à un pareil résultat. Au lieu de s'en tenir à la lettre, aux mots, et pour éviter un excès de partialité, je crois qu'il aurait suffi à ces docteurs de se reprendre aux idées, aux faits, de se replacer dans la réalité des événements. 11 leur aurait suffi de se rappeler surtout les misères, les extrémités, les fureurs où peut être réduite dans tous les temps une ville serrée à outrance par des adversaires souvent barbares et mille fois plus nombreux que ses défenseurs, et qui, pourtant, conserve la ferme et fière volonté de ne rendre qu'au jour assigné par qui de droit ses clefs, son drapeau, son principe.
LETTRE XXXIII
Principe de faiblesse, ou fausse situation du judaïsme actuel par rapport à l'idée fondamentale de la religion des Écritures et à l'ère nouvelle du monde.
La branche judaïque nous a montré les causes et les préludes de son dégagement du tronc sacré, la raison originelle de sa force, de sa durée. A l'aide des formes religieuses dont la rigoureuse complication est devenue l'expression spéciale de son génie, cette branche judaïque, le judaïsme actuel, a obtenu d'immenses résultats. Sa nouvelle loi, son nouveau code, a créé une enceinte inexpugnable en faveur de la loi ancienne que la branche chrétienne venait de déclarer pour jamais finie et morte. Quelque étroite que fût cette enceinte, l'ancienne loi et la solidarité de ses quatre principes y ont conservé une existence propre, une légitimité continue. Elles se sont trouvées en mesure d'arriver au temps où la Providence les appellerait à réagir par elles-mêmes.
A l'aide de cette même enceinte, les figures essentielles de la loi, que la foi chrétienne venait de proclamer accomplies et passées sans retour, sont également restées debout. 11 leur a été permis d'atteindre le temps où, dans l'intérêt de leur accomplissement
générnl, le véritable sens de ces figures reprendrait plus de vie et d'activité que jamais chez toutes les populations de la terre civilisée.
Enfin, à l'abri de l'enceinte judaïque et de la rigueur de ses formes, le défenseur de l'ancienne Jérusalem a été rendu témoin d'une des plus grandes variations pi'oduites au sein du monde chrétien. Après avoir proclamé que la doctrine de Jésus-Christ voulait, par-dessus tout, qu'on renonçât aux intérêts et aux affections de la terre, après avoir afiirmé que les biens et les récompenses naturelles, promises dès l'origine à toutes les populations par l'ancienne loi étaient tout au plus dignes du Juif charnel, et ne devaient plus être conçues qu'à l'état de transfiguration, c'est-à-dire dans un sens purement spirituel, on a fini par revenir sur ce premier avis. Le monde chrétien tout entier, clercs et laïques, s'est rattaché avec tant d'ardeur et au prix de tant de contradictions aux anciennes récompenses, qu'il s'en est suivi des révolutions manifestes dans l'ordre de la religion, aussi bien que dans l'ordre de la politique.
Mais à côté de son principe de force, il appartenait à la branche judaïque de nous fournir, plus que nulle autre et avant nulle autre, la raison actuelle de sa faiblesse, de sa fausse situation.
Cette situation morale fausse, qu'elle partage à différents degrés avec toutes les branches et rameaux issus du même tronc, se présente, comme vous le savez, sous un triple aspect : par rapport à la pensée fondamentale de la religion des Écritures ou au tronc commun, à l'égard des autres branches, et par rapport au
nouvel état, à la nouvelle ère du monde. Ici, toutefois, je dois m'en tenir au dessein fondamental de l'ancienne loi, et aux droits du monde nouveau. Pour ce qui est des rapports avec les branches chrétienne et mahométane et avec les trois grands rameaux, latin, grec et saxon de cette branche chrétienne, la fausse situation du judaïsme actuel apparaîtra beaucoup mieux par l'effet de la réciprocité, lorsque la fausse situation des autres branches et rameaux, à son égard, se développera d'elle-même.
Vous avez vu que le législateur des Juifs ne parlait pas au peuple élu, au peuple de Dieu, dans les mêmes termes que Jésus et Mahomet à leurs disciples. 11 ne disait pas comme Jésus : « Deviens un instrument de propagande, va prêcher de tous côtés la bonne nouvelle et entraîner les esprits et les âmes par l'espérance des biens éternels de l'autre vie, ou par la crainte des maux également éternels. » 11 ne disait pas non plus comme Mahomet : « Ajoute à l'autorité de rÉcriture et de la parole la propagation extérieure par le fer, l'influence de la victoire. » Sa recommandation, son esprit de conquête se traduisait dans deux moyens qui, pour devenir eftîcaces, devaient être combinés avec intelligence: la nécessité de s'assurer une position particulière forte, et l'obligation d'y servir à l'intérêt général : « Songe d'abord h t'établir, disait-il, prends racine sur le sol, organise-loi, fortifie-toi afin de résister à tous les orages qui menaceraient ton arbre de vie. Ensuite, et tel restreint que soit ton territoire, travailles-y à développer la sagesse infinie de ton principe et la majesté indestructible de ses applica-
lions. Fais de ta terre, de ta maison, de ta loi, de î toi-même un modèle sacré, un exemple désirable à suivre pour toutes les autres populations; deviens, à leur égard, une puissance attractive. » ,
Or, à mesure que les Juifs avaient été entraînés par les circonstances à porter au dernier excès un des deux moyens qui entraient dans le vœu de leur législateur ; à mesure qu'ils s'étaient épuisés à se retrancher en euxmêmes, à se précautionner, l'autre recommandation, leur véritable esprit de propagande et de conquête, la curiosité féconde que leur institution devait exciter, le pouvoir de l'exemple, tout cela s'était amoindri et presque effacé. Loin d'imprimerie caractère voulu h leur j terre promise, à leur loi, à leur existence, comme peuple, j comme église, comme individus, loin d'en faire un modèle sacré, loin d'exercer enfin une influence attractive ' sur l'esprit et le cœur des nations, ils étaient arrivés j par la cause même qui les sauvait, au résultat le plus I contraire. !
Dans ses rapports avec le nouvel état, la nouvelle , ère du monde, la situation actuelle et fausse de la f branche judaïque n'apparaît pas moins clairement. Elle se voit livrée à une foule d'incertitudes et de perplexités. D'un côté la nécessité lui est faite de se ré-! former profondément ; d'un autre côté il lui est impossible d'opérer cette réformation tant que son œuvre sera poursuivie isolément, tant que les autres branches ne céderont pas à la même nécessité, qu'elles ne reconnaîtront pas sans détour que, malgré des apparences diflerentes, leur état commun est factice.
Dans l'ordre figuré comme dans l'ordre réel, quand
SlTUiTION ACTUELLE. 429
une cité s'organise pour soutenir un long siège, elle est entraînée par deux grandes considérations. A Tintérieur, son dessein est de défendre ou de faire prévaloir quelque droit, quelque intérêt qui est jugé de suprême importance. Au dehors, elle considère le nombre des assaillants dont elle sera exposée à soutenir les efforts, leur puissance, leur violence.
Or, pour rÉglise judaïque qui, par allégorie, représente la cité religieuse résistante, la ville la plus rigoureusement assiégée, ni l'une ni l'autre de ces conditions ne se présentent plus aujourd'hui comme jadis. Tout est changé : de sorte que la situation qui, au moral, était légitime et vraie par rapport à l'ère vulgaire et moyenne, est devenue tout naturellement fausse par l'avènement d'une ère nouvelle, ou devant le génie d'un monde nouveau.
Depuis la découverte de l'imprimerie, qui a coïiicidé avec la renaissance du nom et du principe peuple, du nom et du principe loi, les mêmes privilèges ont été repartis sur chacun. Tout sentiment et tout principe, tout intérêt et tout droit a obtenu de nouveaux moyens pour résister aux attaques , pour dominer les préjugés du grand nombre, pour se mettre en lumière.
En conséquence, la branche judaïque, le judaïsme, a eu grand sujet de s'écrier : « Autre temps, autres mœurs ! » S'ilexiste réellement une id ée juive, si, dans un intérêt général, la branche judaïque a été destinée h protéger un bourgeon sacré, un germe d'avenir, ce germe réservé doit arriver à ses fins sous d'autres auspices. 11 n'est plus assujetti à la nécessité de s'abriter contre la rigueur des frimas et de se cacher sous le
boisseau, afin de mieux braver le souffle des tempêtes.
Le même changement s'étend au nombre des assaillants, à leur puissance, leur violence. Ici encore on a' sujet de s'écrier : «Autre temps, autres mœurs! »
Malgré les grandes choses que l'ère vulgaire et moyenne a accomplies ou préparées, malgré la poésie qui y brille ou dont on s'efforce aujourd'hui de l'envelopper, il est impossible d'affaiblir les caractères fâcheux inhérents à sa nature. Le deuxième âge de la religion écrite et du monde a une histoire laïque et une histoire cléricale qui, non moins que l'histoire an»; cienne, est écrite en traits de sang. Elle laisse préda-j miner, et dans de larges proportions, les haines internationales, les violences publiques et privées, l'orgueil des castes, l'abus des paroles les plus saintes, l'avidité formelle pour les possessions et bénéfices matériels, acquis ou usurpés sous prétexte d'amour et d'admi-' ration pour la pauvreté. Elle abonde en superstitions, en préjugés, en trahisons et servitudes de toute j espèce. De môme, quelque reproche qu'on soit en! droit d'adresser à l'ère nouvelle dont nous apercevons à peine l'aube naissante, quelque principe de faiblesse 011 péché originel que ce troisième âge dul monde porte déjà et nécessairement dans son sein, il n'est pas moins impossible de lui dénier ses grands caractères. C'est une époque de tolérance générale et de justice m.utuelle, une époque qui a déjà engendré le ferme désir d'une liberté commune, un nouvel espiit de bienfaisance et de bienveillance, un nouvel homme, une nouvelle tendance à l'uniié. Je me plais, en elf't, à le croire : si les craintes générales qu'on exprime au mo-
ment où je vous écris, avaient quelque fondement, si le xix." siècle cédait tout à coup à de vieux instincts de barbarie, à un fanatisme quelconque, si le premier siècle de l'ère nouvelle se laissait entraîner à des excès de faiblesse ou à des excès de vertige, s'il reculait, ce ne serait jamais pour longtemps : l'esprit, le génie du monde nouveau luirait après avec plus de force. - De quelque côté qu'il envisage sa situation, ou du I dedans, ou du dehors, le judaïsme doit donc reconnaître ! que la main de Dieu y a passé ; tout est bouleversé de fond en comble pour lui et pour le monde. Telle est, par conséquent, la pi'emière nécessité, la raison qui lui dicte de se réformer, de s'atteindre jusque dans ses premières assises. Mais voici la nécessité opposée, la difficulté qui, à toutes les grandes époques de passage, donne lieu à de longues anxiétés et à une succession de crises.
Comme vous en avez eu la preuve, la branche judaïque s'est dégagée du tronc primitif et a vécu à l'abri d'un enseignement écrit, d'une loi spéciale qui est devenue la contre-partie du dégagement de la branche chrétienne. En présence de ce faisceau religieux qui remonte à dix-sept siècles, le judaïsme n'a qu'à choisir aujourd'hui entre trois résolutions : ou conserver sa seconde loi telle quelle, ou l'abolir complètement, ou convenir à l'amiable de ce qu'il en faut retirer, de ce qu'il y faut détruire.
La première résolution n'est pas admissible, puisque les ttjmps sont si changés qu'une réforme est indispensable. La branche judaï(|ue non plus ne peut abolir complètement ce corps de traditions ou sa seconde
loi, car elle se frapperait elle-même, puisque son existence en est provenue , puisqu'elle en a été pendant dix-sept siècles le représentant, l'expression. D'ailleurs, en se délivrant de cet enseignement si longtemps dominateur, le judaïsme retombe en plein dans la loi première, la loi de Moïse, et, en cela, la difficulté ne s'amoindrit point, puisqu'il faut savoir dans quel esprit et d'après quelle autorité on se reprendra à cette loi ancienne. Reste le troisième parti, celui qui consiste à scinder l'économie des dix-sept siècles afin d'en retirer ce qui sera déclaré bon, et de rejeter en arrière ce qu'on ne jugera plus conforme aux nouveaux intérêts, aux nouveaux sentiments, au nouvel ordre du monde. Mais les grandes œuvres de l'esprit ne s'accomplissenl jamais de cette manière. Quand on a choisi les meilleurs matériaux pris à un vieil édifice, on se trouve précisément en face de l'intérêt capital, de la difficulté la plus réelle. D'après quel nouveau plan faudra-t-il relier ces éléments divisés, toutes ces conditions et traditions respecté(,^s ou respectables? D'où naîtront l'autorité et le soufïle appelés à les vivifier?
Pour la branche judaïque, si je ne m'abuse, il y a donc une cause actuelle de fausse situation qui se reproduira bientôt dans toutes les autres branches et qui tient beaucoup plus à la nature des choses et aux desseins de la Providence qu'aux volontés particulières des hommes. Récapilulons encore une fois ce sujet de perplexité. La branche judaïque est obligée de se réformer. Pour se réformer, elle ne peut conserve» telle quelle la loi seconde et i)rotectrice, l'enseignement écrit qui a fait sa constitution et son esprit de suite peu-
dant toute l'ère vulgaire ou moyenne. Si le judaïsme ne peut conserver tels quels cette loi et cet enseignement, ij ne peut non plus y apporter des modifications assez profondes sans en rompre le faisceau, et, par suite, sans les menacer d'abolition. Si sa deuxième Écriture ou son enseignement de dix-sept siècles est aboli, le judaïsme ne peut le faire qu'à la condition de retomber en plein dans la loi première ou mosaïque qui date aujourd'hui de trois mille cinq cents ans. Mais sous une foule de rapports, cette loi première s'applique à des climats, des mœurs, des circonstances entièrement opposés aux nôtres, et, sous d'autres rapports, elle exige, pour être accomplie, le concours libre et le vouloir intelligent des nations.
Enfin, si de sa situation intérieure le judaïsme se reporte sur celle des autres branches et les compare, il n'y rencontre, tants'en faut, aucun moyen de solution. Vainement on le pousserait h disparaître sans retour dans le sein de quelqu'une de ces branches ou Églises existantes. Outre que son principe suprême le lui défend, qu'il trahirait, en cela, Dieu, ses pères et le monde, qu'il méconnaîtrait les imposantes consolations qui lui ont été envoyées de siècle en siècle et dont je vous donnerai plus loin le sens et le fil, une autre raison, un autre obstacle serait de nature à l'en détourner. En dépit des plus belles apparences, la situation morale de ces diverses branches du même tronc n'est pas meilleure que la sienne. Tout au contraire : elles sont loin d'emporter, comme lui, un droit intime et légitime de rénovation, le gorme d'un messianisme d'avenir, l'attente prolongée et justifiée d'une nouvelle^ année de
la bienveillance de l'Éternel ou d'une ère toute nouvelle. Par quelle voie cette branche judaïque peut-elle donc passer d'une situation fausse et dangereuse h un état franc? Songez-y vous-même et à loisir. N'arriverezvous pas à la conclusion générale vers laquelle je dirige vos regards? N'est-ce pas sur un travail d'ensemble, une transformation commune qu'il faut compter? N'estce pas sur une œuvre obtenue par un nouvel accord entre l'inspiration et la réflexion, entre la religion et la philosophie, l'art et la science?
LETTRE XXXIV
Deuxième produit de la bifurcation du tronc sacré, la branche chrétienne ; observations générales.
Novembre 1850.
L'esprit mythologique n'a pas été conduit, sans raison, à personnifier l'idée du temps, à lui donner un corps et surtout des ailes. Mais il a été beaucotip moins fondé à nous représenter cet être abstrait sous la forme d'un vieillard; car c'est à lui que le privilège de jeunesse appartient si réellement, que sa marche nous semble à tous plus rapide et plus résolue au moment
OÙ nos forces déclinent, où notre œil commence à s'obscurcir, que dans les premières et les plus ardentes époques de notre vie.
Quoique les lettres auxquelles j'ai donné mes soins jusqu'ici soient encore, pour la plupart, à l'état de recherches, le temps y témoigne assez de sa course. Elles ont emprunté leurs dates à trois années consécutives, I8/18. /i9 et 50. Une quatrième date est prochaine; l'an 1851 va s'ouvrir, et le caractère de cette nouvelle année est marqué d'avance. Tout annonce que nous y verrons accroître la crainte des troubles intérieurs et extérieurs, l'effroi des bouleversements sociaux dont on assure que son héritière naturelle, l'année 1852, doit être l'occasion ou la complice. Dans les rangs les plus élevés, cette crainte, cet effroi adopte même des formes de langage si inusitées, qu'il est impossible de n'y pas discerner un des signes communs à toutes les époques de transition.
Par rapport aux progrès de ma correspondance avec vous, l'effet de cette émotion générale est de m'entraîner de deux façons opposées. Dès que je cède aux prévisions qui nous montrent l'horizon le plus assombri, je mets tout mon zèle à précipiter la conclusion de mon travail, afin de ne plus être exposé à des chances qui m'en détournent. Mais quand je songe, au contraire, combien il est rare que les choses dont le monde témoigne le plus de crainte soient précisément celles qui arrivent, combien il est rare aussi que les choses que le monde affecte le plus de croire soient précisément celles qui renferment le plus de vérité, alors je n'hésite pas à me ralentir. J'en reviens toujours ;i cette idée que
dans un sujet qui traite du xix' siècle, il y a un grand avantage à voir venir les événements, à gagner encore un certain nombre d'années.
Tant qu'il s'agissait de la branche judaïque je n'avais pas à me préoccuper si votre esprit se montrerait facile à admettre la fausse situation où se trouve placé désormais ce premier produit de la bifurcation du tronc sacré. Pour l'autre produit de cette même bifurcation, pour la branche chrétienne et sa fausse situation, c'est différent. De toute nécessité, la résistance et la susceptibilité de votre jugement y deviennent beaucoup plus actives. Loin de m'en plaindre, je me rassure par la conviction qu'un homme d'impartialité n'opine pas toujours selon ce qui lui plaît, ce qu'il désire, mais coimne il doit.
Des points essentiels et nombreux existent aujourd'hui où tous les avis concordent. Le maître des Évangiles a eu la gloire de forcer les portes du ciel afin de faire remonter les pensées de l'homme vers les régions supérieures et d'y introduire surtout les pauvres d'intelligence. Le maître des Évangiles a eu la gloire d'imprimer au cœur humain, à l'âme humaine, une chaleur plus profonde que le monde n'y avait été accoutumé, une exaltation plus soutenue, un sentiment de sympathie plus général. En même temps, comme figure visible, Jésus-Christ a laissé bien loin derrière lui toutes les figures, tous les symboles, qui avaient exprimé jusqu'alors la jonction, la fusion entre la terre et le ciel, entre la nature humaine et la nature divine.
Mais pensez-y : ce n'est point là que réside la véritable question, celle qui jette des lumières sur les
difTiCLiltés de notre époque, celle qui dérive d'une légitime comparaison entre les deux transitions ancienne et nouvelle d'une ère du monde k une autre ère, d'un grand Age de l'humanité à un autre âge. Nous n'avons d'ailleurs qu'à nous adresser à la branche chrétienne, à l'Église chrétienne elle-même, ou aux trois rameaux difïérents qui la représentent? D'après la nature et l'état de la question posée jadis sous leurs auspices, on juge la nature et l'état de la question qui doit être résolue un jour et qui est déjà toute posée.
Est-ce que cette branche et ses rameaux se sont jamais abstenus d'élever au plus haut degré la gloire religieuse de Moïse? En aucune manière. Et, pourtant, la sincérité de leur hommage ne les a pas empêchés de consacrer une économie toute différente. L'Église chrétienne, l'Église catholique romaine s'est-elle jamais abstenue non plus d'exalter la gloire de l'ancienne Jérusalem? En aucune manière. Et, cependant, la sincérité de son hommage ne l'a pas empêchée de passer la charrue temporelle et spirituelle sur l'ancienne cité, ne l'a pas empêchée de reconnaître comme Jérusalem visible, comme Jérusalem nouvelle, l'ancienne Rome.
Pourquoi cette admiration d'une part et ce renouvellement intime de l'autre? Pourquoi? Par la raison que, aux yeux de l'Église chrétienne, les causes de gloire pour Moïse et pour l'antique métropole des Juifs se trouvaient étroitement associées à des conditions, à des formes, à des ombres dont il était devenu indispensable de les séparer. Ni la mission de propagande et de conquête que In nouvelle école avait à remplir, ni l'état général des populations ou de la gcntilité ne pouvaient plus se concilie»-
avec la nature de ces conditions, de ces formes, de ces ombres. Par suite, et veuillez bien noter ce point, il paraissait beaucoup plus simple, plus fructueux, d'un intérêt plus divin , d'obtempérer a une transformation religieuse complète, à une révolution, à une régénération de fond, que de s'en tenir à une simple réforme.
Voilà même comment, un jour ou l'autre, les procédés de l'esprit finissent par se retrouver exactement semblables dans la religion et dans la philosophie, dans la politique et dans la science, dans la culture des plantes et dans la culture des cœurs ; voilà comment on traverse des époques, où ici et là il ne suffit plus de recourir à des modifications de détail, à des transactions secondaires, à des accommodements à la surface.
Ne remontons pas jusqu'à Moïse qui prescrivit que le sol de la terre promise fût complètement labouré, afin d'y implanter des générations toutes nouvelles, obtenues et éprouvées par quarante ans de solitude, d'attente, de réflexions. Arrivons d'un seul trait au précurseur direct de la branche chrétienne. Lorsque Jean-Baptiste se félicite que la cognée soit déjà mise à la racine des arbres, secnris ad radicem arborum, n'est-ce pas, en réalité, l'opération pratique du recépage qu'il poursuit? ne semble-t-il pas conduire à la maxime de Bacon : Instauratio facienda ex imis fundamenlis ; il faut reprendre l'édifice par la base.
Après Jean -Baptiste, rappelons-nous le maître des Évangiles. Est-ce que Jésus n'exige pas, d'une part, que les hommes reviennent à l'état de petits enfants, afin de faire table rase de toutes leurs alfections et impulsions acquises; n'cxprimc-t-il pas, d'autre part.
la rude déclaration d'après laquelle celui-là ne deviendra jamais un vrai disciple qui ne sera pas capable d'abandonner et au besoin de haïr (.s{ non odil) son père, sa mère, ses frères, ses amis les plus intimes. Ici donc l'analogie est également évidente avec une aulre maxime non moins célèbre que celle de Bacon, avec le doute philosophique de Descartes. Ce doute n'a jamais eu d'autre but que de faire table rase des opinions de toute nature dont l'esprit s'était chargé comme au hasard et sans avoir la moindre conscience de leur exactitude. Cette méthode, ou plutôt cette révolution philosophique, n'a aspiré c{u'à ramener l'esprit à l'état d'un petit enfant, afin d'y introduire, d'y reclasser, avec ordre et avec honneur, celles des opinions anciennes et des opinions nouvelles qu'un sage travail de recherches et d'examen aurait suffisamment justifiées.
En conséquence, aujourd'hui comme jadis, on ne peut hésiter, ce me semble, sur la manière de présenter la question.
Aux origines de la branche chrétienne et pendant le travail de son dégagement d'avec la loi juive ou le tronc juif, et d'avec la branche judaïque, les causes de gloire pour cette Église chrétienne, son principe de force n'ont-ils pas été associés aussi à des conditions, à des formes, à des ombres, à des appréciations, des déclarations, des événements qui, étant reportés devant le tribunal universel de l'expérience, concourent tous à démontrer un principe originel de faiblesse correspondant?
Pour vous en donner la preuve, de nombreux développements ne seront-ils pas nécessaires? n'y trouveraijc pas à vous convaincre que, malgré plus d'un succès
apparent, c'est le fond des choses qui implique aujourd'hui rinipossibilité pour Fesprit de réaction de rien rétablir, soit qu'il vienne de Paris ou qu'il vienne de Rome ; c'est le fond des choses qui ne permet aux recrudescences religieuses les plus actives, en la forme, d'emporter avec elles rien de franc, rien de sérieux, soit qu'on les considère au sein de l'église ou du temple, dans la synagogue ou dans la mosquée. Lorsque, sous des aspects différents, la situation est moralement fausse pour tous, on se proposerait en vain de sortir de la difficulté autrem.ent que par une œuvre d'ensemble.
Représentez-vous donc comme il suit les développements oi^i je vais vous faire entrer.
Quelle est la signification distincte des trois termes généraliser, figurer, transfigurer, et les éclaircissements qui en résultent au sujet de l'antagonisme natif des deux branches judaïque et chrétienne?
Quels changements ont été apportés par la branche chrétienne dans la manière de concevoir l'ancienne loi, ses figures, ses récompenses, et les principales contradictions qui en ont été la suite?
Les données fournies par une des questions les plus débattues en ce moment, par le tableau comparatif entre le principe de la communauté des biens ou le communisme selon l'Église primitive, et l'idée du communisme moderne.
Comment un signe de notre langue, une simple particule, retranchée ou ajoutée, résume toute la révolution politique déjà accomplie et toute la transformation religieuse encore à venir.
GÉNÉRALISER ET TRANSFIGURER. 4i1
Après cela et en appréciant toujours les choses au point de vue de la veille, sans préjudice des intérêts et des grandeurs du lendemain, quelles sont les causes naturelles et nécessaires de la divinité de Jésus-Christ, et les conséquences actuelles des changements survenus dans l'inlluence primitive de ces causes?
De plus, quelle est la clef du fameux système d'interprétation appliqué par la branche chrétienne aux anciennes Écritures des Juifs et appelé exclusivement le sens spirituel?
Quelle est aussi l'image antique et biblique qui a reçu en esprit deux significations différentes et qui, traduite en fait, a déterminé deux symboles universels de souffrance, deux croix : la croix juive et la croix chrétienne, celle du mont Moria et celle du mont Calvaire?
Enfin, par quelles raisons s'explique-t-on la solidarité contractée dès l'origine entre le Christ et Rome, entre la nouvelle divinité et la nouvelle souveraineté?
LETTRE XXXV
Distinction nécessaire à établir entre les trois termes généraliser, figurer et transfigurer.
Nous somincs convenus que tout ordre de questions a' un langage, des expressions qui lui sont propres.
C'est pourquoi on se rendrait difficilement compte de l'antagonisme natif entre les deux branches judaïque et chrétienne, si on ne rétablissait pas la signification distincte des trois verbes généraliser, figurer, transfigurer, et si on ne l'étayait de quelques exemples. Il importe d'en retirer tout d'abord cette induction dont l'intérêt est immédiat : l'esprit peut rester très-attaché à la généralisation d'une idée, d'un fait, sans participer toutefois à telle ou telle manière de les transfigurer; il peut se montrer, au contraire, très-avancé dans l'art figuratif et transfiguratif, tout en laissant en arrière ou même en opprimant plus d'un principe, plus d'une raison de nature vraiment générale.
Le terme généraliser s'explique assez de lui-même. Dans son acception la plus simple, il exprime qu'une idée déjà existante, une image, un fait, de particuliers qu'ils étaient, en viennent à acquérir une application plus étendue. Quand vous cultivez dans votre domaine une plante précieuse, une fleur dont vous donnez des graines à tout venant, vous généralisez l'effet de cette fleur, l'usage de cette plante. En conséquence, ce qui forme le trait distinctif de la généralisation, c'est qu'on n'y change pas la nature intime de l'image, de l'idée ou du fait auxquels on se propose d'imprimer plus d'action, plus de puissance.
Dans ce sens et tout en faisant abus des expressions familières à son temps et surtout du mot charnel appliqué à la loi ancienne, Pascal a très-bien rendu la volonté de dispensation générale^ l'espoir de généralisation toujours inhérent à l'esprit juif. « Les Juifs charnels, dit Pascal, n'ayant regardé les grands coups
de la mer Rouge et la terre de Chanaan que comme un abrégé des grandes choses de leur Messie, attendaient de lui des choses plus éclatantes et dont tout ce qu'avait fait Moïse ne fût que l'échantillon... Et ainsi le peuple juif a porté à la vue de tout le monde les livres qui prédisent le Messie comme libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait;... assurant toutes les nations qu'il devait venir, en la manière prédite dans leurs livres, qu'ils tenaient ouverts à tout le monde. »
Pour ce qui est du terme figurer et de Fart figuratif, chacun sait aussi en quoi il consiste ; chacun sait que, après avoir eu pour effet pendant un temps de populariser les idées, de les rendre plus faciles à saisir, les mêmes figures, dans d'autres temps, deviennent, au contraire, des causes d'obscurité, de confusion et ne laissent découvrir leur véritable portée qu'aux recherchas de la science.
L'exemple suivant tiré des premiers âges de la religion des Écritures vient à l'appui : il atteste successivement comment une idée générale se résume dans une figure privée : comment cette figure, à son tour, peut se généraliser et recevoir des applications ultérieures, toutes nouvelles, sans changer pour cela de caractère; enfin comment, à côté des avantages qu'elle renferme, la môme figure, le même symbole, finit par développer des inconvénients et par susciter une foule d'obstacles à l'idée primitive qu'elle a représentée.
Nous sommes transportés en Orient. Deux classes d'hommes opposés d'habitudes et de mœurs, quoi({ue de la môme race, s'y trouvent en présence. Là, ce sont
44i ROME ET LA RÉACTION.
des tribus nomades qui parcourent le désert, armées de l'épée et de l'arc, qui vivent de la chasse aux animaux et de la chasse aux hommes. Ici ce sont des tribus qui, sur un sol arrêté, vivent du labeur journalier et pacifique de leurs mains. On veut donner l'avantage à ce dernier ordre de société, l'agrandir, le généraliser. Dans ce but, on entend que l'intelligence acquière la primauté sur la force qui, jusqu'alors, s'est comportée en souveraine et a joui, presque sans partage, du droit d'aînesse; on entend que la simplicité de la forme se substitue à la violence des moyens. Alors, que fait-on pour figurer, pour populariser cette idée? On prend deux jumeaux qui, dans le sein de leur mère, ont été déjà en collision, et qui représentent les deux manières d'être ou les deux états opposés de société. A celui de ces deux jumeaux qui doit figurer la vie du désert, la vie du bédouin nomade, par l'épée et par l'arc, à celui-là on donne tous les signes de la force matérielle ; on lui attribue un corps velu et roux comme les bêtes qu'il traque. A l'autre, au contraire, à celui qui doit représenter l'état pacifique de société digne d'obtenir la prééminence, on donne des formes gracieuses, on le fait habiter avec stabilité sous la tente, on le rend agréable à sa mère qui a brillé elle-même par sa beauté. Dans l'intérêt de cette môme idée, de cette figure, on va plus loin, on exige que ce deuxième personnage soit le puîné, et que par sa seule intelligence il enlève nettement la supériorité, Ui droit d'aînesse à l'autre ou à la force. Enfin et comme pour couronner l'œuvre, il arrive que c'est la plante figurative du travail pacifique de ce deuxième personnage,
qui lui procure l'occasion de dominer Tépée et l'arc de son adversaire.
Or, à peine est-il nécessaire d'ajouter que ces deux jumeaux ne sont autres que Esaii et Jacob, et que la plante embléinatisée est celle qui servit à composer le fameux ragoût destiné à déplacer le droit d'aînesse. Mais voici comment la même figure peut se généraliser et recevoir des applications beaucoup plus modernes sans changer pour cela de caractère.
L'image biblique, le brouet ou les lentilles de Jacob, annonce, pour ainsi dire, et exprime sans trop d'efforts l'œuvre historique principale du moyen âge, l'origine, l'esprit et l'affranchissement des communes.
A cette époque, les représentants de l'intelligence populaire et du travail, à peine échappés au chaos de la barbarie, poursuivaient tous une même pensée. Ils attendaient l'occasion favorable de se soustraire à une tutelle trop lourde, ils s'encourageaient à résister à leur maître et seigneur féodal, à sorlir d'un état fâcheux d'infériorité et à faire remonter, de jour en jour, le nom du peuple ou Jacob, vers la primauté, vers le droit d'aînesse. En conséquence, la prudence des communes, leur esprit consistait à se faire vendre pacifiquement tel ou tel privilège que la seigneurie de la force, qu'Esaù, avait conquis par l'épée et par l'arc. A cette fin elles savaient préparer à loisir et présenter tout à coup quelque mets allégorique ;\ l'appétit de leur suzerain, chaque fois que celui-ci, privé des moyens ou de l'audace nécessaire pour se procurer du butin, se trouvait épuisé, affamé, en pleine détresse.
Mais quelque grand et civilisateur que fût le dessein,
figuré dans l'histoire de Jacob, et quoique ce dessein éclate de mille façons dans la loi ancienne, l'inconvénient qui s'attache originairement à toute chose ne finit pas moins par apparaître. Les deux personnages sont frères : Esaû revient de la chasse, désolé d'y avoir perdu sa peine ; la fatigue l'accable et la faim le dévore. Tout emblème à part et au point de vue purement personnel, Jacob qui tire parti de cette situation pour lui enlever une suprématie, fort contestable d'ailleurs entre jumeaux, Jacob n'offre, ni une image heureuse, ni une image fraternelle
Enfin l'opération de l'esprit qui est rendue par le terme transfigurer consiste à s'exercer sur une idée, sur une figure donnée, mais à la condition d'aller au delà, d'en changer la propre nature et d'exprimer ensuite ce changement à l'aide d'une figure nouvelle. Aussi le dictionnaire régulateur de notre langue a-t-il raison d'avertir au mot transfigurer « que c'est changer d'une figure en une autre figure. » C'est changer, je le répète, et non adjoindre, et non généraliser; c'est prendre, par exemple, une image purement allégoriciue et poétique, la faire disparaître et la remplacer ou l'accomplir au moyen d'un dogme absolu ; c'est prendre un personnage naturel quoique figuré et le transformer, autrement que par symbole, en personne surnaturelle.
L'Église chrétienne est convenue de renfermer tout le verbe transfigurer dans ces mots « transfiguration de Jésus-Christ. » En effet, à l'origine et à part toute métaphysique et théologie ultérieures, ce qui distingue l'esprit de la branche chrétienne, c'est d'être transfigurateur, c'est d'avoir transfiguré la loi ancienne.
d'avoir substitué complètement à la liberté, aux figures et aux récompenses selon la loi, la liberté, les figures et les récompenses selon la foi. Par rapport à la théorie primitive des Écritures ou au tronc commun, et par rapport à la branche judaïque sa collatérale, les premières causes de fausse situation pour la branche chrétienne ressortent donc des points suivants, et laissent déjà apercevoir comment chez elle aussi un principe de faiblesse a été originairement associé à son principe de force.
Pour avoir changé de fond en comble et transfiguré l'ancienne loi, la doctrine nouvelle en a-t-elle assuré la généralisation? A-t-elle été autorisée à faire cette déclaration, à pousser ce cri sacramentel : « La loi a cessé devant l'ordre de foi devenu son héritier exclusif; elle est finie, elle est morte! »
De même pour avoir transfiguré les figures de l'ancienne loi, ses cérémonies et le genre de biens et récompenses qu'elle promettait à toute la terre, la branche chrétienne en a-t-elle opéré la générahsation ? A-t-elle été autorisée à pousser cet autre crî sacramentel : « Les figures de l'ancienne loi ont été définitivement accomplies, elles sont passées; elles n'étaient que des ombres ! »
LETTRE XXXVI
Cause morale de fausse situation pour la branche chrétienne, ou s'il est exact de dire « que la loi a cessé, qu'elle est finie, qu'elle est , morte. »
« Ce qui est écrit est écrit, » disait un émule de Verres, ce Ponce-Pilate qu'un jurisconsulte i^enommé a qualifié i d'une façon si étrange, il y a plus de vingt ans, dans un débat public qui restera, je crois, comme trait de mœurs et auquel un chapitre de mes Institutions de Moïse a eu fhonneur de servir de texte : ce qui est écrit est écrit. La parole peut se plier à son gré aux circonstances et changer avec la rapidité du vent. Pourvu qu'elle émeuve, qu'elle séduise, qu'elle entraîne, la parole a tout accompli ; mais la fixité de l'écriture la fait participer à la nature des monuments; elle conserve à jamais, en faveur de la postérité, les droits et les moyens de céder à un nouvel esprit d'examen, et de se former de nouveaux jugements sur les dieux, les hommes et les choses.
« Par l'apparition de Jésus-Christ, dit Bossuet, dont j'emprunterai plus d'une fois le témoignage, voici donc une nouvelle conduite, un nouvel ordre de choses. — Tout change dans le monde; la loi cesse, ses figures passent... tout est consommé. »
En d'autres termes, et selon la foi chrétiemie, la ré-