‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 70 sur 80 · SI LÀ LOI A CESSÉ · texte numérisé non relu

SI LÀ LOI A CESSÉ

Je vous rappelle que, dans mes recherches, toutes les fois que j'ai rencontré l'expression nette, imposante d'un fait certain, une expression placée à la portée de tous, j'ai eu pour système de m'y tenir et d'éviter avec soin la multiplicité des témoignages. C'est pourquoi j'ai de nouveau recours à Bossuet pour vous indiquer les trois caractères intimes de l'ancienne loi, la Raison, la Mutualité, l'Expérience.

« La loi ancienne, dit Bossuet, est fondée sur la première de toutes les lois, qui est celle de la nature, c'est-à-dire sur la droite raison et l'équité naturelle. »

Si donc la noblesse se mesure d'après l'antiquité constatée, et si, aux époques de confusion, on doit remonter aux principes, que deviennent, particulièrement en matière religieuse, les contempteurs officiels de la raison? De plus, comment ne pas voir que, dans le premier chaos de ses desseins, la révolution française ne s'était pas si fort éloignée des errements sacrés, quand elle avait songé à élever des autels à la Raison, la Vérité, la Nature?

Un autre caractère de la loi principe et du principe loi est de constituer le droit de mutualité dans sa forme et son acception les plus hautes. Par origine et par nature, la loi ancienne est un contrat synallagmatique, un traité, la condition de toute véritable alliance. Dans l'économie ancienne, si la loi fait. le peuple, le peuple aussi fait la loi.Ne perdez jamais de vue, je vous prie, le langage et les conditions des temps où je vous reporte.

« Par le moyen de Moïse, dit l'écrivain cité, le Dieu dos Juifs assemble son peuple ; leur fait à tous proposer

la loi par laquelle il établit le droit sacré et profane, public et particulier de la nation, et les en fait tous convenir en sa présence... Moïse reçoit ce traité au nom de tout le peuple qui lui avait donné son consentement... Tout le peuple consent expressément au traité. »

Ainsi, dans son principe, l'ancienne loi, comme vous voyez, n'est pas une pure croyance, ni une simple règle, un ordre devant lequel il n'y ait qu'obéissance. La loi est quelque chose de plus et quelque chose de mieux; elle est un traité, un contrat qui implique un acte de volonté. La loi n'est pas seulement la parole de Dieu, l'expression du principe des principes; elle est un résultat composé. Elle comprend l'intelligence exprimée, qui descend toujours du petit nombre au grand nombre, et la volonté exprimée, qui remonte du grand au petit nombre et s'y résume. Voilà pourquoi il entre dans la nature du génie juif, du Dieu de l'ancienne loi, de réclamer en toute occasion des débats contradictoires, d'employer partout cette formule : « Plaidons ensemble, débattons publiquement nos droits, nos pensées, nos œuvres. » Voilà aussi pourquoi un des traits bibliques par excellence en Jacob, celui qui reviendra plus d'une fois sous nos yeux, consiste à être un rude jouteur non moins à l'égard de Dieu qu'à l'égard des hommes. Qiioviam si contra Deum forlis f'aisti, quanto mayis contra liomines prœvalebis.

Mais un traité, un contrat mutuel, quelque juste, quelque sublime qu'on se l'imagine, est sujet à faire naître des dissidences. A qui donc appartiendra l'arbitrage, le dernier mot? Dans les conditions de l'ancienne loi, ce mot appartient surtout au droit de l'épreuve, à

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l'expérience. Vous en connaissez l'exemple le plus solennel. Un débat s'engage entre les deux parties contractantes, l'intelligence et la volonté, Dieu et le peuple. En se fondant sur l'usage des populations voisines, l'une de ces deux- parties, le droit de la volonté, de l'action, le peuple, veut se donner une royauté. Uautre partie contractante, l'Être de raison, le Dieu principe s'y oppose. Il fait valoir, par la voix de ses interprètes, que le peuplejuifaune mission spéciale à remplir, que son objet est de communiquer ses idées, de les prêter aux autres populations, et non d^ emprunter à celles-ci leur mode vulgaire de conduite. Le temps est laissé à la réflexion. L'Être peuple persiste. L'Être de raison, le principe Dien, cède; mais en faisant directement appel à l'épreuve, à l'expérience et en terminant par ces mots : « Alors vous crierez vers moi contre le maître que vous vous serez donné ; mais je ne me hâterai pas

de vous répondre. »

Ce n'est pas tout; afin d'en venir au plus tôt à la conclusion de ma lettre, et afin de vous ramener toujours au milieu des difficultés présentes , considérez aussi, dans un sens abstrait, quel était le génie pratique de l'ancienne loi, le caractère de la première conduite de Dieu. Je m'en réfère à la même parole. « Dans la loi de Moïse, dit Bossuet, Dieu voulait se faire connaître par des expériences sensibles; il se montrait magnifique en promesses temporelles, bon en comblant ses enfants de tous les biens... fidèle en les amenant dans la terre promise à leurs pères; juste par les récompenses et les châtiments ([u il leur envoyait manifestement selon leurs œuvres. «

Or à la faveur de ces données, reportons-nous en présence du génie de l'ère nouvelle, devant le tribunal consciencieux des nations et, en proportion des temps, cherchons jusqu'à quel point il y a vérité absolue dans le cri originel et sacramentel de la branche chrétienne : « La loi a cessé, elle est finie, elle est morte. »

Dans sa première conduite, si le Dieu de la religion des Écritures, si le génie originel de la loi voulait se faire connaître par des expériences sensibles, n'est-ce pas sur des expériences sensibles que le génie de l'ère nouvelle, du monde nouveau, établit également sa puissance et développe sa grandeur? Si le Dieu, si l'esprit originel de la loi, se montrait magnifique en promesses temporelles, s'il se montrait bon en comblant ses enfants de tous les biens, est-ce que le génie du monde nouveau ne se propose pas, à son tour, de répandre les biens les plus divers sur tous les enfants de Dieu, sur tous les fils d'Adam, sur tous les hommes? Ne cherche-t-il pas tous les moyens imaginables pour faire une dispensation de ces biens, plus morale, plus féconde, et pour mieux détruire à sa racine cette pauvreté systématique, celte charité mendiante qui a formé un des caractères distinctifs des jours passés ?

Enfin, si le Dieu, si le génie originel de la loi applique manifestement à ses enfants des récompenses et des peines en raison de leurs œuvres, le génie du monde nouveau ne veut-il pas également que chacun soit jugé selon ses œuvres? Et, à Paris comme dans la Jérusalem antique, n'est-ce pas sous la seule responsabilité de nos actes que toute liberté nous est acquise d'adopter avec sincérité et de proclamer, sur tel ou tel

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