LES FIGURES
prouvent que le changement ou la transfiguration des figures de l'ancienne loi opérée par la branche chrétienne est loin d'en avoir accompli, d'en avoir assuré la généralisation. Pour ne citer d'autres noms que ceux qui servent de titre à ma trilogie, sans franchir les rives de l'Océan, hier c'était Paris qui accomplissait son grand coup de la mer Rouge, son passage d'une des deux terres allégoriques à l'autre. Aujourd'hui, c'est Rome elle-même et toute l'Italie frémissante qui y travaillent. Demain, ce sera quelque autre nation. D'ailleurs, en quels termes la branche chrétienne a-t-elle expliqué que ces mêmes figures de l'ancienne loi n'ont plus de sens, plus de vie, qu'elles ne sont que des ombres? comment les a-t-elle changées, en a-t-elle opéré la transfiguration? Que sont devenus entre ses mains officielles cette terre promise et cette terre d'Egypte, les soupirs d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le joug de la force, la tyrannie à secouer, les lieux de captivité dont il fallait rompre les fers? C'est de nouveau à Bossuet que je m'adresse. Sans dénier ni amoindrir les immenses services rendus par la nouvelle explication et son mérite intrinsèque, comparez vous-même les deux sens. Puis, en votre âme et conscience, déclarez si, devant le génie de l'ère nouvelle, il n'y a pas, au moral, fausse situation à avoir proclamé, comme dogme formel, que tout se trouvait accompli, et que les figures de l'ancienne loi étaient irrévocablement passées! « La loi cesse, dit notre aigle français, ses figures passent... Il fallait à la fin que Jésus-Christ nous ouvrît les cieux, pour y découvrir à notre foi cette cité permanente où nous devons être recueillis après celte
vie... La vraie terre promise, c'est le royaume céleste; c'est après cette bienheureuse patrie que soupiraient Abraham, Isaac et Jacob... L'Egypte, d'où il faut sor-. tir, le désert où il faut passer, la Babylone, dont il faut rompre les prisons, pour entrer ou pour retourner en notre patrie, c'est le monde... c'est là que nous sommes vraiment captifs et errants, séduits par le péché et ses convoitises : il nous faut secouer ce joug pour trouver dans Jérusalem et dans la cité de notre Dieu la liberté véritable et un sanctuaire non fait de mains d'homme. »
LETTRE XXXVIII
Des variations de la branche chrétienne au sujet des r^-compenses et des biens selon l'ancienne loi.
Les récompenses, les richesses ou les biens selon l'ancienne loi , sont encore une source de contradictions et une des causes actuelles de confusion morale qui descendent des hauteurs de la religion ellemûme. Jamais il ne m'a paru possible d'admettre que, dès l'origine et surtout en matière de richesses périssableSf tous les disciples de Jésus-Christ n'aient pas été
liés également; quil y ait eu une règle et un monde pour les uns, une règle et un monde pour les autres. Par la nature des choses ou avec le temps, si cette distinction s'est maintenue, développée, si elle a déterminé dans le sein de la société nouvelle des variations sans nombre, dont l'admirable livre sur -( les Variations de rÉglise protestante » n'offre qu'un fragment, la conséquence à en déduire était forcée. J'en devais tirer la preuve que pour la branche chrétienne comme pour la branche judaïque, comme pour la branche mahométane , son principe de force avait engendré un principe de faiblesse dont rien n'a pu arrêter la manifestation. Aussi les éclaircissements auxquels cette lettre donnera lieu se relient-ils à d'autres éclaircissements fournis par le tableau comparatif que ma lettre prochaine vous apportera. Dans ce tableau, des points essentiels de conformité et des différences non moins profondes apparaîtront entre le communisme de l'Église primitive et les idées dominantes dans le communisme moderne.
Ici, du reste, remarquez que les questions de personnes n'entrent pour rien, que la distinction à faire entre les richesses bien acquises et les richesses mal acquises est également hors de cause. C'est toujours de la première et de la seconde conduite de Dieu qu'il s'agit, comparées d'abord l'une avec l'autre, comparées ensuite au nouvel état du monde.
Dans sa première conduite, celle de la loi, celle d'avant Jésus-Christ, on nous a dit que Dieu, que le génie des anciennes Écritures se montrait magnifique en promesses temporelles, bon en comblant ses enfants de
tous les biens. Dans la seconde conduite au contraire, celle de la foi, ou depuis Jésus-Christ, ces mêmes promesses, ces mêmes biens auraient été transfigurés, c'està-dire remplacés et accomplis au moyen d'autres biens, d'autres récompenses. 11 s'en est suivi cette déclaration : « Qu'on ne parle plus aux enfants de Dieu de récompenses temporelles. On leur montre une vie future, et, les tenant suspendus en cette attente, on les apprend à se détacher de toutes les choses sensibles. »
Pascal, que j'ai cité plus haut, n'a pu s'empêcher de signaler cette opposition si complète des deux conduites de Dieu, et il s'est appliqué à en donner le pourquoi. « La raison pour laquelle Dieu a formé le peuple juif, dit Pascal, c'est que voulant priver les siens (les chrétiens) des biens charnels et périssables, il voulait montrer que ce n'était pas par impuissance. »
« Les juifs charnels, ajoute le même écrivain, tiennent le milieu entre les païens et les chrétiens. Les chrétiens connaissent le vrai Dieu et n'aiment point la terre. Les païens ne connaissent point Dieu et n'aiment que la terre. Les juifs connaissent le vrai Dieu et n'aiment que la terre. Les juifs et les païens aiment les mêmes biens, les juifs et les chrétiens connaissent le même Dieu. »
Ainsi, à part toute question de personnes et dans l'ancienne époque de transition, la rupture du présent avec le passé, de la nouvelle foi avec l'ancienne loi est aussi parfaitement dessinée dai'is les déclarations écrites et sacramentelles que dans la figure de Jésus-Christ et des apôtres. Par principe généralisaleur. Dieu, le génie des anciennes Écritures, promet aux hommes,
à tous ses enfants, des récompenses temporelles magnifiques. Par principe transfigurateur, le Dieu, le génie des Écritures nouvelles, veut priver tous les hommes, tous les enfants de Dieu des récompenses temporelles, sous l'empire spécial de cette raison, que ce sont des biens charnels et périssables.
Or, à s'en tenir à l'application si abusive de ce mot charnel, qu'on a fait peser sur l'ancienne loi, on serait tenté de croire que notre chair est au fond la seule cause de nos maux : et pourtant Dieu sait les écarts et peut-être les folies où l'esprit irait chaque jour se préj cipitant si, par une heureuse réciprocité, la merveilleuse organisation de cette chair, de notre corps, ne lui formait pas un contre-poids, ne lui suscitait les plus utiles obstacles.
De même, l'abus du mot temporel a propagé ou favorisé plus d'une erreur au sujet des récompenses que l'ancienne loi promettait, et en a fait amoindrir au dernier point le caractère.
Dans cette loi, comme l'Être, l'Éternel, est unique, sans égal, le seul à pouvoir dire : '< Je suis, » la portée du temporel devient considérable. 11 n'embrasse pas seulement les intérêts privés de l'homme, de la société humaine, le temporel embrasse tout ce qui a vie, tout ce qui a un conmiencement, une naissance, tout ce qui se meut en réalité dans les profondeurs des cieux, aussi bien que sur la terre. Quand le Dieu des anciennes Écritures se montre magnifique en promesses temporelles, sa magnificence implique l'obligation pour l'homme, pour la famille humaine, pour toute la terre, d'être réglés de manière à former
un saint et brillant annexe à l'armée innombrable, aux populations innombrables des cieux. C'est pourquoi la sagesse religieuse du peuple charnel se dépeignait elle-même, sous une figure toute poétique, sous l'apparence d'un homme dont la tête et Is cœur sont dirigés vers l'Éternel, qui, dans sa main droite, tient la prolongation heureuse de la vie humaine, et dans sa main gauche les richesses et la gloire. Partout, dans la liturgie des Juifs, de même que dans leur ancienne loi, les sentiments les plus naturels et les plus vifs du cœur humain ont obtenu une expression aussi franche, aussi poétique et une autorité aussi grande que chez nulle population de la terre, chrétienne ou non chrétienne. Partout on y comprend dans les récompenses dites temporelles, dans les biens de ce bas monde, l'amour de l'époux et dô l'épouse, l'honneur des pères et le respect des fils, la sollicitude à longue vue en faveur de la postérité là plus reculée, la richesse et la joie des nations, la concorde des frères, l'union des amis , la bienfaisance active envers tous les malheureux sans distinction , l'espérance messiaque et prophétique que les biens et récompenses de la loi seraient dispensés un jour à tous les enfants de Dieu, à tous les fils de l'homme.
Sans doute la foi chrétienne a eu le droit et la gloire de transfigurer les biens périssables, de les changer, de les spiritualiser en les appliquant avec plus de force que jamais et surtout avec exclusion aux intérêts de l'autre vie. Mais tout en reconnaissant de nouveau l'immense service qu'elle a rendu sous ce rapport au cœur humain, je ne saurais omettre une observation grave. Jamais aucun Juif, aucun homme de la loi, pas
même Abraham, pas même ïsaac, pas même Jacob, n'am-ait consenti à sanctionner cette parole de l'homme de génie auquel j'ai recouru si souvent, la parole dans laquelle Bossuet en vient à déclarer que : « Ce serait une honte à Dieu (une honte!) de se dire avec tant de force le Dieu d'Abraham, s'il n'avait fondé dans le ciel une cité éternelle où Abraham et ses enfants pussent vivre heureux. »
Le véritable principe de la loi, son dogme intellectuel et moral est de se confier pleinement à T Éternel, sans forcer sa justice, sa liberté, sans lui imposer, sous peine de honte, la nécessité de répondre aux exigences peut-être excessives de notre personnalité à la fois si infime et si orgueilleuse.
Aussi, en faisant allusion à l'ardeur générale pour les récompenses, soit dans ce monde, soit dans l'autre, un des préparateurs de la branche judaïque, un docteur de la loi antérieur de quelques siècles à Jésus-Christ, avait émis une maxime qui, à côté du nom de Bossuet, rappelle involontairement celui de Fénélon et la nature particulière de ses croyances. « Ne ressemblez pas aux mercenaires qui ne travaillent pour leurs maîtres qu'en vue des récompenses qu'ils en attendent, disait ce père du judaïsme nommé Antigène de Soko, qui, dans le fil de la tradition, succéda à Siméon le Juste ; soyez plutôt comme des serviteurs qui se dévouent à leur maître gratuitement, et que la crainte de l'Éternel soit toujours sur vous. »
En résumé, le Dieu de la loi était magnifique en promesses temporelles; il créait un peuple qui, par principe, devait associer et apprendre aux autres peu-
pies à associer également les richesses intellectuelles et les richesses morales de Dieu aux richesses périssables du monde. En transfigurant la loi, la branche chrétienne n'adjoignait pas une idée à une autre idée, un fait à un autre fait; elle tranchait dans le vif; elle changeait tout de fond en comble; elle proclamait pour tous, et non pour quelques-uns, le renoncement absolu aux intérêts et aux affections de la terre. Par une raison que ma lettre prochaine remettra devant vos yeux, elle frappait de son dédain le plus fier les biens charnels et périssables.
Qu'en est-il résulté? De nombreuses variations et une situation fausse. Il est arrivé bientôt au monde chrétien de marcher tout juste en sens inverse de ses déclarations sacramentelles.
Après les fidèles qui s'étaient dévoués à l'idée fondamentale, au renoncement fondamental , sont venus les habiles qui, à l'aide de restrictions, d'interprétations, d'accommodements, se sont appliqués à modifier ces idées, à les rechanger. Il ne suffit pas d'écrire sur son front : « J'ai des principes invariables, » et de le crier du haut des toits. L'Évangile même nous apprend toutes les différences qui peuvent exister entre ce qu'on fait et ce qu'on proclame. C'est par l'Église que la réaction la plus active s'est opérée en faveur des récompenses temporelles, en faveur des biens charnels P et périssables. D'abord c'est par l'Église latine ou catholique, ensuite par l'Église saxonne ou protestante. Rome qui s'y connaissait de loin, Rome a trouvé que les richesses de ce monde étaient bonnes; et, dnns le but très-louable sans doute de les sanctifier, elle a re-
transfiguré d'une autre façon les anciennes figures. Puis elle a déployé un tel goût, un tel feu dans l'acquisition et la possession de ces biens charnels , de ces richesses périssables, que, pour y mettre un frein, il n'a pas fallu, comme chacun sait, ni de médiocres résistances, ni de médiocres révolutions.