LETTRE XXXIX
De la communauté des biens ou du conmiunisme dans l'Église primitive; ses analogies et ses différences avec le communisme moderne.
Décembre 1850.
Le premier intérêt du principe de la communauté des biens ou communisme est de servir de signe à toutes les époques de transition. Un autre intérêt est de répandre de vives clartés sur les croyances primitives de la branche chrétienne, et par suite sur les changements de tendance dont il vient de vous être parlé. De plus, nous avons à en retirer quelques enseignements dont l'opportunité est frappante.
Pendant le cours entier de l'ère vulgaire, jusque de notre temps, un sentiment presque officiel se reproduisait aux principales solennités de l'année religieuse.
Les classes de la société qui étaient en possession des privilèges, des richesses, du pouvoir, se transformaient en juges rigoureux. Elles ne manquaient pas d'exprimer leur indignation contre les classes dominantes de l'ancienne Jérusalem, dont les chefs n'avaient pas accueilli avec transport les prédications de la nouvelle foi, et qui étaient allés jusqu'à redouter le principe de la communauté des biens, jeté au milieu des classes populaires.
Mais viennent tout à coup quelques-unes de ces idées qu'on s'était habitué à admirer dans le lointain et comme enveloppées de nuages; mais viennent quelques-unes de ces manifestations ardentes qui font vaciller le présent, et qui, à tort ou à raison, semblent compromettre l'avenir, alors vous voyez vous-même à quel point tout est changé. Les indignations et les colères prennent un autre cours. Elles se tournent contre les promesses et les doctrines propagées par le grand nombre de ceux qui, selon l'expression émise en ce moment, n'ont rien, à l'instar des premiers apôtres, ne possèdent rien, et peuvent dès lors tout hasarder sans exposer autre chose que leur liberté ou leur vie.
Lorsqu'elle était encore pénétrée de l'esprit apparu sous une forme de feu, la branche chrétienne dans Jéruralcm mit ses premiers soins à prêcher le principe de la communauté des biens, à pratiquer le communisme.
Sous ce rapport, et en proportion des temps, la forinule des apôtres est aussi détaillée, aussi claire qu'aucune des formules proclamées de nos jours à Paris ou à Rome. « La mullitude de ceux qui croyaient, y est-il dit, n'avait qu'un cœur et qu'un esprit. Nul ne préten-
dait que ce qu'il avait possédé jusqu'alors lui appartînt; chaque chose était commune à tous : Nec quisquam corum, quœ possidebat, aliquid suum esse dicehat; sed erant illis omnia communia. Ceux qui possédaient des maisons ou des champs les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des apôtres. La distribution en était faite à chacun selon ses besoins. »
D'ailleurs, grâce à la générosité d'un certain nombre de femmes, dont il est question dans l'évangéliste Luc, Jésus lui-même avait donné comme le signal au principe de la communauté; et cette circonstance est une de celles oia l'Église romaine, imitatrice en tous points, et en grand, des œuvres de Jésus-Christ, a trouvé plus tard un texte précieux. Elle s'en est servie pour justifier les donations considérables que ses nombreux moyens de provoquer dans les âmes l'espérance ou la terreur lui permettaient d'obtenir de la part de plus d'une femme et plus d'une princesse célèbre.
Déjà nous avons remarqué que, dans les transformations religieuses, de même que dans les révolutions politiques, l'influence des femmes laissait toujours des traces profondes. Si la force et le génie n'appartiennent à leur nature, autrement que par déviation ou par exception, nulle œuvre mémorable ne peut s'accomplir, et c'est là leur principale gloire, si des cœurs de femmes, les plus élevés comme les plus simples, n'y ont fourni un tribut d'encouragement ; si leur bon conseil y a manqué, si on ne leur doit pas quelque souffle inspirateur, quelque signe fervent d'une admiration anticipée.
Que n'en dirait-on pas aujourd'hui? Mais, d'après l'évangéliste Luc, Jésus ne vivait que des ressources
fournies par plusieurs femmes considérables qui marchaient à la tète du mouvement provoqué à sa voix. Une d'entre elles n'était rien de moins que la femme de l'intendant général des biens d'un des princes ou tétrarques de cette époque. Uxor Chuzœ pjvcuratoris... et muUœ aliœ quœ 17117118(^(11 ci nt ei de facuUalilnis suis.
Toutefois si, par le fait, la formule des apôtres, relative à la communauté des biens, est identique avec l'objet du communisme moderne, par la doctrine ou par l'idée l'un et l'autre communisme offrent l'opposition la plus absolue.
H est certain que le maître des Évangiles ne se renferma jamais à prêcher, avec quelques variantes, la maxime | religieuse des philosophes grecs. 11 ne disait pas que la vie humaine est courte et qu'on doit s'y conduire de manière à être toujours prêt, lorsque la mort nous frappe, à comparaître sans crainte devant le tribunal des dieux, ou devant le tribunal de Dieu. Réduite à ces expressions, la prédication évangélique serait restée impuissante. Elle n'aurait produit aucune exaltation sur les masses; elle ne serait pas devenue un instrument rapide et sûr de prosélytisme et de conquête.
Dans les affaires de la religion comme dans les affaires du monde, comme dans la république des lettres et dans le domaine de l'art, les variétés, les nuances, les délicatesses ne sont saisies que par les intelligences avancées et exercées. La multitude ne s'émeut, pour l'ordinaire, qu'à l'aide des contrastes les plus vifs; elle ne s'engage que sous des étendards marqués par les couleurs les plus tranchées.
A son origine, l'école du christianisme nazaréen était
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entraînée par une idée, par une croyance empreinte d'un caractère autrement net c|ue la maxime précédente; elle cédait à une foi bien plus résolue. On y annonçait formellement et sans allégorie que le monde de la vie actuelle était près de s'évanouir tout entier, de finir en bloc, au profit du monde de la vie future. En y employant le procédé transfigurateur, on appliquait à cette ruine prochaine du monde présent toutes les images, toute la poésie qui, dans les anciennes Écritures, étaient destinées à peindre les ruines , les désolations auxquelles Jérusalem et toutes les autres cités devaient s'attendre, avant d'avoir parcouru les degrés les plus divers de la servitude et de ses expiations, avant d'avoir été rachetées par un esprit commun de vraie liberté, d'intelligence, de droiture.
En conséquence, le monde où il était dit que nous sommes nécessairement errants et captifs, se représentait aux yeux des premiers apôtres et disciples de la branche chrétienne comme un vieux vaisseau à la veille de sombrer. C'est pourquoi Jésus-Christ affirmait que son premier avènement était loin d'avoir pour but de juger le monde; car devant un vaisseau qui va périr, la plus grande affaire n'est pas d'en renouveler la carène, la mâture, les agrès, mais bien d'en sauver l'équipage, les passagers. Dès lors il était prescrit à chacun de se hâter et de faire acte de repentance, afin de se préparer à la grandeur du naufrage. Un intervalle très-court était laissé aux habitants de la Ninive universelle et la brièveté de cet intervalle se trouvait comme figurée par la brièveté du temps écoulé entre la manifestation publique de Jésus-Christ et sa mort. Le
second avènement annoncé par le maître confirmait la nature de la nouvelle foi. Au jour de ce deuxième avènement, tous les habitants du monde, tant les morts ressuscites que les individus encore vivants, devaient aussi être jugés en masse, et poussés dans les deux régions opposées, dans les deux états éternels de l'autre vie.
Sous l'empire de cette croyance qui, peut-être, n'était pas celle des métaphysiciens et des habiles, mais qui certainement entraînait les premiers fidèles et surtout les premiers martyrs, sous l'empire de cette croyance, on comprend aussitôt la différence radicale qui existe entre les deux communismes ancien et moderne.
Pour la branche chrétienne, à son origine, la communauté des biens se fondait sur la négation, sur F annihilation de la richesse, sur le renoncement théorique et pratique aux intérêts et à toutes les affections d'un monde qui allait finir. On se défaisait de sa possession, on en portait le produit aux pieds des apôtres, afin de se donner plus de temps à soi, et afin de procurer plus de loisir aux autres pour veiller, pour prier, pour se disposer au cataclysme collectif.
Dans le communisme moderne, et malgré une affectation marquée à invoquer le nom de Jésus-Christ et des apôtres, c'est précisément le contraire qui apparaît. Ici on se fonde directement sur l'affirmation et non sur la négation de la richesse ; on a pour volonté dominante d'en répartir autrement les avantages et d'en jouir.
Au reste, il est à propos d'ajouter que le communisme primitif ne fut pas de longue durée. Une mise en
commun et un mouvement perpétuel de partage sont loin d'éteindre la nécessité d'un gouvernement. Qu'on s'y prenne d'une façon ou d'une autre, il y faut toujours des gens chargés de fonctions différentes, qui administrent ou qui surveillent, qui reçoivent ou qui distribuent. Or, quoique la foi chrétienne fût alors au plus haut degré de sa ferveur et de son enthousiasme, on entendit bientôt retentir au sein de l'Église les mêmes expressions qu'on entend partout ailleurs. Il y eut des cris contre l'injustice des partages, contre les préférences, les abus.
Mais si le premier communisme chrétien s'évanouit, ce ne fut pas sans retour. Il ne tarda pas à prendre une nouvelle forme qui le rendit beaucoup plus praticable; il ne tarda pas à devenir le Monacliistne, c'est-àdire l'état qui, pendant tant de siècles et non sans raison, a été réputé comme l'expression la plus réelle, la plus parfaite de la religion et du caractère personnel de Jésus-Christ.
i,i<:ttre XL
Comment un signe de notre langue, une simple particule rotranchûe ou ajoutée résume la révolution politique déjà accomplie et la transformation religieuse encore à venir.
Les développements précédents suffiraient, je crois, pour conclure cjue, sous d'autres aspects et dans des proportions dillerentes, le second produit de la bifurcation du tronc sacré, la branche chrétienne, partage les conditions qui ont été imposées par providence à la branche judaïqtie. A côté de son principe d'élévation, de justice, de force, cette branche chrétienne emporte aussi un principe oiiginel de faiblesse dont Finlluence s'étend atijourd'hui à tous ses rameaux et sous-rameaux.
Mais avant de passer aux autres développements qui vous ont été annoncés et qui sont encore plus péremptoires, je consacre cette lettre à un pur incident, à la portée extraordinaire d'un petit signe presque algébrique, d'une particule familière h notre langue.
Suivant que ce signe est pris en moins ou en plus, suivant qu'on le retranche ou qu'on l'ajoute, son ellct est de résumer la révolution politique générale qui a été déjà accomplie et la transformation religieuse dont l'accomplissement nie paraît impossible à éviter.