LA PARTICULE
semblance qu'il soit permis d'en obtenir par aucun des moyens inspirés à la science ou à l'art.
En matière religieuse et dans le but de réunir ce qui a été le plus séparé, imaginez donc un mouvement tout juste en sens inverse de celui qu'on a opéré en matière politique. Il est bien entendu d'ailleurs que je laisse toujours en réserve les formes personnificatrices qui sont susceptibles de se concentrer dans la même image, sous le même nom.
En parlant de l'Être infini, l'Unique, l'Éternel, au lieu de dire qu'un jour ou l'autre il s'est fait « Dieu-Homme, « réajoutez le signe, déclarez, que cet Être unique est resté en tout temps, « Dieu de l'homme. » De même, et tout symbole réservé, en parlant de Jésus sorti en réalité, et sans figure, du corps de Marie, l'épouse de Joseph , au lieu de cette qualification absolue : « l' Homme- Dieu, » rétablissez également le lien, honorez, célébrez, imitez en sa personne « l'homme de Dieu, » sauf à élever son nom aussi haut que la justice et le sentiment le commanderont sur l'échelle infinie des images et ressemblances de l'Éternel, sur l'échelle des représentations et incarnations de ses attributs suprêmes. Faites cela, ou bien si la chose se fait sans vous, une transformation religieuse générale n'en sera pas moins la conséquence.
LETTRE XLI
Des causes naturelles el nécessaires de la divinité de Jésus-Christ; changements survenus dans l'influence de ces causes.
Janvier 1851.
Dans le nom de Jésus-Christ et en sa personne plusieurs caractères sont réunis. Il y a d'abord en lui l'homme réel, l'enfant de Jérusalem, le circoncis qui, en cette qualité, relevait de la loi de sa patrie naturelle. 11 y a ensuite le syinbole, l'expression personnifiée d'une croyance, d'un sentiment, d'une abstraction. La croyance est celle de la vie future fondée sur l'association éternelle du même corps à la même âme. Par le sentiment, Jésus figure au plus haut degré l'impulsion qui, sur la terre comme dans les cieux, ramène tous les êtres vers leur auteur, vers leur père commun, et à laquelle j'ai appliqué le terme de filialité. Comme abstraction, il a été appelé à servir de représentant à cette sagesse générale de Dieu, à cette pensée, cette parole qui a présidé et qui préside nécessairement à la créa-| lion et à la coordination de toutes choses.
Enfin, Jésus a été proclamé et reconnu comme divinité absolue, comme Dieu, en dehors de toute allégorie et de toute métai)hysique. C'est même à ce dernier titre, celui de divinité absolue, que son action sur le mondo a été la plus pratique, la plus efficace.
Quand un acte suprême, quand un événement immense découvre une cause naturelle toute simple, une raison appréciable par tous les esprits, il m'a toujours paru qu'on était forcé de mettre d'abord en relief cette n>ison, cette cause, d'en suivre les conséquences, d'en marquer les changements. Après cela, les raisons et les causes théologiques, symboliques, métaphysiques, restent maîtresses de leurs droits. Elles trouvent même dans l'explication naturelle du fait, un moyen de se simplifier. La sagesse divine a des ressources pour tous les temps. Dans l'ère vulgaire ou moyenne, c'était le mystère qui l'emportait. Dans l'ère nouvelle, la prééminence semble acquise à la clarté ; et, quoiqu'on dise de l'homme que son cœur, en général, se complaît le plus à ce qu'il comprend le moins, ce n'est pas un motif de s'y arrêter. Il y a un grand avantage, denosjours, à s'entr'aider, à se prêter la main les uns aux autres en faveur de toutes les vérités qui sont assez vraies pour être comprises.
L'objet de cette lettre consiste donc à vous exposer les causes naturelles de la divinité de Jésus-Christ, considérée comme solution nécessaire de l'épopée judéo-romaine , comme dernier résultat de l'ancienne transition d'une ère de la religion des Écritures à une autre ère. L'objet de cette lettre et de celles qui suivront est de vous montrer aussi comment la loi mathématique déjà énoncée, la résultante des forces transportée à l'ordre moral, explique, par avance, les principales conditions de la divinité nouvelle et médiatrice; comment elle explique surtout les changements qui ont fini par ramener le monde à une situation analogue à celle d';iutrefois, et par le réas-
sujettir à l'obligation d'attendre ou de chercher un nouveau symbole.
Vous avez les dates présentes à T esprit. L'apparition de Jésus fils de Marie correspond au moment où le conllit devenait de plus en plus actif entre la métropole du mosaïsme, Jérusalem, et la métropole du paganisme, Rome. Sa divinité se déclare au commencement de la seconde moitié ou du second siècle de l'épopée judéo-romaine.
J'ai émis autre part cette assertion que je maintiens. Lors même que le maître des Évangiles aurait eu la ferme volonté de n'être reconnu qu'en simple qualité d'homme de Dieu, en qualité de révélateur, de libérateur ou Christ, de prophète, de moraliste, de sage, l'autorité des circonstances ne l'aurait pas permis. De gré ou de force, il fallait que sa nature fût changée, que le caractère de divinité acquît en lui la prééminence. L'état pratique, l'utilité expérimentale du monde l'exigeaient. De son propre mouvement, proprio motu, ce monde, fatigué de son ciel et de ses dieux, était tout disposé à voir forcer les portes de ce ciel, à voir renouveler de fond en comble les personnifications, les images, les histoires qui avaient été destinées depuis si longtemps à représenter certains points de jonction, de fusion entre les hommes et les dieux, entre le mortel et l'immortel, entre l'humanité ou la nature inférieure et la divinité ou la nature supérieure.
Dans le siècle antérieur à Jésus-Christ, où je persiste à vous retenir et où la loi de la résultante des forces morales laisse le mieux apparaître son inOuence , rien n'est plus authentique ni plus clair en matière de divi-
nité, que la question posée entre l'extrême minorité et rimmense majorité, entre les sectateurs du monothéisme et ceux du polythéisme. L'agitation religieuse des esprits les plus différents et les plus divergents se concentrait sur quatre principes ou quatre dogmes officiellement reconnus, dont la simple comparaison met à découvert la nécessité prochaine d'un symbole médiateur, d'une divinité de nouvel ordre. Sur ces quatre dogmes opposés deux par deux, les uns relevaient de la religion de Jérusalem, les autres de la religion de Rome.
Le premier principe de l'immense majorité, ou du camp polythéiste, païen, était, comme chacun sait, la pluralité des dieux ; le premier principe de l'infinie minorité ou du camp juif était l'unité absolue. Mais ce sont les deux autres dogmes qui, dans la pratique, formaient une opposition encore plus tranchée et qui, depuis des siècles, avaient été la source des préjugés et des fables répandus chez les races païennes au sujet des Juifs, et dont les populations chrétiennes issues de ces anciennes races recueillirent en partie l'héritage.
Auprès de l'immense majorité, le second dogme inséparable de la pluralité des dieux, était la visibilité de ces mêmes dieux; c'est-à-dire leur manifestation, leur incarnation supposée sous des formes visibles et sensibles. Pour l'universalité du monde ancien, il n'y avait pas de Dieu là oii il n'y avait pas une image. Le Dieu et sa représentation sous figure d'homme, de femme ou sous toute autre figure, s'identifiaient sans réserve; ils ne formaient qu'un. De là le préjugé dominant suivant lequel l'absence de toute figure humaine
iSi ROME ET LA RÉACTION.
dans le culte des Juifs faisait admettre une de ces deux suppositions: ou bien qu'ils n'avaient pas de Dieu, qu'ils étaient littéralement des athées ; ou bien que leur religion rendait un hommage secret à quelque Dieu d'une nature trop honteuse pour montrer sa face extérieure, sa forme distincte aux populations. En effet, dans le camp de la minorité, le second dogme qui s'associait invariablement à l'unité de Dieu était son invisibilité, sa pure spiritualité, son indépendayce parfaite d'aucune forme matérielle et spéciale.
Longtemps avant qu'il y eût des chrétiens, les polythéistes intelligents avaient fait aux Juifs diverses objections qui n'étaient pas restées sans réponse.
« Avec votre Dieu, leur disait-on, qui n'est représenté sous aucune forme humaine, sous aucune forme sensible, comment fixerez-vous l'attention du grand nombre, comment ferez-vous que dans sa pensée l'un n'imprime pas à ce Dieu un aspect, et l'autre un aspect tout différent? Sans doute vous ne renfermez pas la Divinité dans une image limitée, mais vous vous en dédommagez en la plaçant, en l'incarnant dans une cérémonie, dans une pratique, une superstition , ce qui n'offre rien de préférable. »
Les Juifs, de leur côté, répliquaient aux polythéistes ou à la religion des dieux réduits en figures extérieures et arrêtées : « Il est possible que nous tombions dans l'abus des cérémonies, des pratiques, des formes appropriées à notre culte; mais en cela nous ne compromettons que nous-mêmes, et les libres organes de notre principe savent nous le reprocher assez vivement. Chez vous, au contraire, c'est Dieu qui est compromis, qui
DIVINITÉ DK ,iÉsus-cinusT. 485
est étouffé dans vos figures extérieures. D'ailleurs, en représentant vos dieux comme des hommes, vous apprenez aux populations à soutïrir que certains hommes, et souvent les moins recommandables, se regardent ou se donnent comme des dieux. Vous finissez toujours par tomber dans l'inconvénient contre lequel un de nos célèbres personnages, Mardochée , protesta jadis si résolument, lorsqu'au risque de s'exposer luimême et d'exposer toute notre nation au plus grand danger, il se refusa de plier le genou devant la nature divine, le caractère de Dieu, attribué à un des plus puissants despotes de l'Asie. »
Mais quelles que fussent les raisons émises de part et d'autre, l'antagonisme à double face en matière de divinité ne restait pas moins flagrant. Chez l'immense majorité, le drapeau religieux officiel portait inscrite la pluralité des dieux jointe à la visibilité. Dans le camp de l'exiguë minorité, au contraire, c'est l'unité de Dieu et son invisibilité qui en caractérisaient la bannière.
Entre ces sentiments si différents, entre ces forces morales si divergentes, dans un conflit qui chaque jour devenait plus ardent, quelle sera donc la solution? comment pourra-t-on se représenter, d'avance, le résultat naturel de leur activité réciproque, la production d'une forme conciliatrice, l'avènement d'une nouvelle divinité qui, selon la condition faite à toutes les époques de grande transition, soit en état de se donner à la fois comme une suite et comme une rupture à l'égard du passé, pour les deux camps extrêmes?
On imaginera de toute nécessité un symbole médiateur, une forme de conciliation qui emprunte un prin-
cipe h l'exiguë minorité et un principe au camp de l'immense majorité, qui associe en soi, comme Jésus-Christ, le dogme de l'unité de Dieu, pris au monde juif ou à Jérusalem, avec le dogme de la visibilité des dieux, ou de leur apparition sous forme humaine, pris au monde des gentils, au paganisme, à Rome. De cette manière, il appartiendra au nouveau symbole d'êlre une suite et une rupture à l'égard des Juifs ; une suite par l'unité qui leur aura été empruntée, et une rupture absolue par
la consécration de cette idée que Dieu, l'Elre, l'Infini, puisse se renfermer, en substance et sans retour, dans une forme finie et nécessairement incomplète. De même le nouveau symbole deviendra une suite à l'égard des polythéistes, des gentils, par l'emprunt qui leur aura été fait du principe relatif à la représentation de la divinité sous une forme visible, palpable, et une rupture non moins grande à cause du principe de l'unité suprême tiré des Juifs.
Mais indépendamment de son expression générale, voici comment les changements apportés par le temps dans les bases de cette conciliation nous ramènent tout à coup de l'époque ancienne de transition à notre époque actuelle.
Nous avons reconnu quelle était la conséquence essentielle de la résultante des forces appliquée à l'ordre moral. Lorsque les tendances dilférentes qui ont imprimé une direction moyenne à une masse d'esprits, à tout un âge de l'humanité s'éteignent en partie, ou changent de nature, il s'ensuit que cett(3 direction établie et toutes les formes ((ui la représentent finissent par s'en ressentir. Le caractère médiateur de son symbole,
de son génie, de sa divinité, l'influence conciliatrice qu'elle a obtenue à l'origine et qu'elle a exercée s'amoindrit à son tour et s'efface en tout ou en partie. Dès lors, à un jour assigné par la Providence, les rôles se trouvent entièrement intervertis. Cette même direction, ce même symbole médiateur en vient à ne plus représenter qu'une des forces différentes et divergentes qui concourent à provoquer une nouvelle voie de conciliation, un nouveau symbole, une nouvelle résultante.
Or, dans le cours de l'ère vulgaire et moyenne, les deux tendances doublement opposées en matière de divinité, les deux sentiments qui avaient formé la situation primitive, ces deux tendances, ces deux sentiments ont marché en sens inverse. Tandis que les uns se sont largement développés, les autres ont été s'amoindrissant.
De jour en jour il y a eu un affaiblissement sensible pour le plus grand nombre des traditions, des croyances, des intérêts qui avaient distingué jadis le camp de l'immense majorité, et qui se concentraient tous autour de la pluralité et de la visibilité des dieux.
Le contraire a eu lieu pour l'autre point extrême de cette même situation, pour le principe de l'unité de Dieu conçu en dehors d'aucune association absolue avec telle ou telle figure visible. L'énergie de ce principe s'est accrue de toutes les pertes subies par les dogmes opposés. Sous le nom de Déisme, et sous d'autres noms, les progrès qu'il a faits ont porté une atteinte manifeste au terme médiateur établi. C'est pourquoi à notre époque nouvelle de passage et tout éloignés que nous soyons encore des grandes solutions
qirelln réclame, on esl déjà fondé à regarder l'opinion suivante comme l'expression d'un fait. En matière de divinité, le principe de l'unité de Uieu est le terme médiateur, tandis que l'un des points extrêmes de la nouvelle situation appartient au nombre plus ou moins considérable de ceux qui, sans allégorie ni accommodements, sans métaphysic[ue ni détours, admettent la divinité personnelle et absolue de Jésus, fils de Marie. Enfin, dans l'histoire du dégagement des deux branches judaïque et chrétienne, dans les conditions si différentes de leur mission, il est une autre conséquence qui devient beaucoup plus facile à constater et surtout
plus douce.
Heureux pouvoir du droit commun, de la liberté commune en toute matière ! Jusqu'aux approches de l'ère nouvelle, du nouvel âge, il était à peu près impossible au juif de prononcer de sang-froid le nom de Jésus - Christ. Tout son être frémissait au souvenir de ce Dieu dont la loi d'amour et de charité lui avait été plus fatale que nul sentiment de haine, que nul désir franchement avoué de vengeance. Il l'assimilait, dans sa pensée, à une de ces figures, à une de ces incarnations anciennes et puissantes que ses pères attribuaient au despotisme politique, ou au fanatisme vainqueur.
Au contraire, dès que la volonté a été universellement exprimée d'assigner à chaque événement le rang naturel qui lui a été réservé par la Providence ; dès qu'il a été convenu de reprendre à César ce que César avait injustement usurpé, de rendre aux gentils ce qui appartenait aux gentils et à l'Éternel ce qui appartient à l'Éternel, dès ce jour une transformation religieuse
s'est opérée ou du moins s'est préparée dans l'àme du juif, comme dans Tàme du chrétien. Sans être obligé de mentir à son passé, sans décliner la responsabilité morale qui lui avait été léguée par ses aïeux, sans reconnaître qu il y ait jamais eu d'autre Dieu véritable que rÈtre, l'Un, l'Éternel, le juif n'a plus été autorisé à entendre parler ou à parler lui-même de la divinité de Jésus-Christ qu'avec des dispositions respectueuses et presque avec une pensée de reconnaissance.
Les voies de Dieu sont infinies, elles ne peuvent être comprises qu'au jour voulu.
Indépendamment de beaucoup d'autres mérites, la divinité de Jésus-Christ a été le plus puissant instrument qui ait servi à répandre le nom de l'Éternel et de l'Universel sur toute la face de la terre.
Sous les auspices de Jésus-Christ, et quoique la branche chrétienne en général ne s'y soit guère conformée, l'homme a été particulièrement ramené à concevoir que l'architecture des temples, leur multiplicité, leur richesse, que les robes d'or et de soie des pontifes, que la distinction des poissons et des viandes, que les jours de Sabbath et les autres jours de fêtes, que toutes les formes extérieures, enfin, ne constituaient pas le véritable culte, la meilleure religion.
En faisant l'homme à son image et ressemblance, l'Être, l'Unique, a voulu que cet enfant de ses œuvres, que ce roi de la terre, disposât en tout temps son esprit, son corps et son àmc avec la même sagesse et la même grandeur dont les fondateurs de son temple s'étaient proposé d'olfrir l'iinage. Par ce moyen l'homme a été incessamment encouragé à réunir dans son sanc-
tuaire intime et à répandre au dehors un abrégé, faible,! sans doute, mais un abrégé pourtant glorieux de toutes les forces, facultés et vertus physiques, intellectuelles et morales que Dieu lui-même a employées à la contexture visible et invisible du monde, et qui sont pour nous l'attestation la plus sûre de ses splendeurs inexprimables et de ses bienfaits. j
LETTRE XLII
La triple source; système d'interprétation applique par la branche chrétienne aux anciennes Kcrilures des Juifs, et appelé exclusivement le sens spirituel.
La loi générale, dont une application si rigoureuse vient d'être soumise à votre examen, donne lieu à un autre genre d'application qui n'a pas moins d'importance. Sous ses auspices, vous avez vu que, en se replaçant à la veille des événements au milieu desquels Jésus-Christ est apparu, et dans l'ignorance supposée de leur solution ultérieure, on était amené à admettre la nécessité prochaine d'un terme moyen, en matière de divinité, d'un symbole médiateur, d'un nouveau Dieu. D'un côté, ce nouveau symbole était appelé à