LETTRE LI
Grecs et latins ; leur différence d'esprit ou première cause relatire à la bifurcation de la branche chrétienne et à Fayénement de Photius.
Indépendamment des défauts inhérents à sa nature et résultant de ses propres qualités, l'esprit des Grecs, comme celui des Juifs, comme celui des Romains, a eu à subir de profondes altérations par suite de longs siècles d'abaissement. Aussi y a-t*il chez les uns et chez les autres de fâcheuses empreintes, qui ne pourront être effacées qu'avec le temps joint à la bonne volonté des hommes et aux régénérations nouvelles marquées dans les desseins de la Providence.
Quoique l'esprit latin ait puisé chez les Grecs une partie de sa vie et de sa force, néanmoins leur différence, leur trait de race est si tranché, qu'il donne
une des principales causes qui ont amené la bifurcation de la branche chrétienne.
Dès les premiers siècles du christianisme, cette différence des grecs et des latins s'était comme personnifiée dans les deux plus fortes colonnes de l'Église, Origène et Tertullien. Tout chez eux concourt à l'exprimer : leur grandeur, leur faiblesse et jusqu'à la nature de la chute qui leur a été reprochée et qui fit prononcer contre leur nom une condamnation officielle.
Un autre fait capital confirme cette même différence, et ne s'est jamais peut-être présenté à votre esprit; c'est celui d'où dérivent d'abord quelques événements déplorables voisins de l'époque de Photius, plus tard les deux manières de procéder opposées et fécondes que l'art chrétien a adoptées.
Le caractère par excellence de l'esprit grec est d'emporter en soi le principe, la sève de la liberté individuelle. Il ramène sans cesse à l'intérêt et au mouvement de cette individualité ou de la personne humaine. En vertu de sa merveilleuse aptitude à débrouiller les idées des autres autant que les siennes, l'esprit grec simplifie tout ce qu'il touche, éclaire, embellit. Jusque dans les occasions les plus graves, il s'attache avant tout à l'effet extérieur, à la régularité et l'agrément de la forme. C'est en ce sens qu'on doit lui reconnaître une si puissante efficacité en matière de civilisation ; car, pour arriver au meilleur état des relations humaines et à la plus large unité dans les usages et dans les mœurs, on est fondé à dire qu'il ne suffit pas d'être souverainement juste, souverainement bon, souverainement fort ; l'homme et la société ne sont pas moins
obligés de rechercher et d'obtenir ce qui est souverainement facile, souverainement aimable.
Mais plus l'individualité se développe par elle-même et pour elle-même, plus elle devient récalcitrante dès qu'il s'agit de former un faisceau. Voilà pourquoi, en tous temps et en toutes circonstances, dans l'Eglise et hors de l'Église, dans l'État et hors de l'État, le règne de l'esprit grec finit par déterminer le même spectacle. Après avoir jeté un vif éclat, il introduit dans les idées une si grande divisibilité, il y apporte tant et tant d'amplifications, que la déception et le vide ne tardent pas à se cacher sous l'abondance apparente de son discours, sous la variété factice de ses formes.
A son tour le rival de l'esprit grec, l'esprit latin, découvre un caractère de race tout autre. Nourri et développé dans les habitudes de la discipline, avide de puissance réelle et de domination, cet esprit latin est par nature essentiellement organisateur, et, quels que soient le nom et les formes qu'il y emploie, essentiellement dictatorial ou autocratique. Il s'applique à faire céder la volonté personnelle, le principe d'individualité à l'intérêt d'un faisceau, d'un corps commun; il développe et sanctifie l'obéissance. Aussi chez lui le genre d'abus le plus sensible a été de cacher, sous la sévérité apparente de la discipline et à l'abri de son organisation, de grands relâchements de mœurs et des dispositions manifestes à la violence.
Au sein de l'Église chrétienne, longtemps avant les jours qui amenèrent le patriarchat de Photius, ces trois distinctions, l'esprit juif, grec et latin, avaient parcouru chacune leur phase.
Au début du christianisme, Tœuvre d'originalité, de paternité, de création, les livres évangéliques et apostoliques, étaient provenus exclusivement du fait des circoncis ou des Juifs. En cela l'esprit juif avait rempli sa fonction naturelle, qui est celle d'un pouvoir générateur, d'un pouvoir analogue à celui de Brahma dans les religions des races indiennes.
Après avoir pris possession des œuvres originales créées et mises au monde par les Juifs, l'esprit grec, conformément à sa nature, les avait retravaillées. Il s'y était exercé avec toutes ses qualités et ses défauts habituels. On se souvient, en effet, du degré d'énervement cil la philosophie grecque et la rhétorique grecque étaient tombées à l'époque de l'apparition du christianisme. Dans ses confessions, saint Augustin en a le mieux conservé l'image. 11 a dépeint cette situation équivoque et triste des philosophes et des rhéteurs, qui se trouve comme résumée dans l'association familière à notre langue des deux mots : « Luxe et misère. » En conséquence, l'esprit juif avait rendu cet immense service à l'intelligence grecque, épuisée et défaillante, de la ranimer. Il avait rigoureusement agi, à son égard, dans les conditions faites à tout pouvoir générateur, à tout étalon qui, après avoir rempli sa tâche, se retire dans, l'ombre et reste comme enseveli jusqu'à des saisons nouvelles. Le grec avait été saisi d'une joie indicible en se voyant retiré de son état de consomption, en sentant couler dans ses veines une sève rajeunissante.
Mais, -dans le temps où ses qualités innées avaient assuré à l'Église d'admirables résultats, les défauts innés de ce même esprit s'étaient développés au point
de ménager à l'esprit latin un prochain triomphe. Sous l'influence grecque et sous le nom d'hérésies, une multitude incalculable d'opinions n'avaient pas tardé à se heurter. Chaque article de la doctrine chrétienne en était le sujet. Les écoles particulières de tel ou tel docteur, de tel prêtre, tel évêque, se contredisaient entre elles si profondément que les cœurs désintéressés et dévoués finissaient par n'y plus rien comprendre. Le pire est qu'on y recourait à la de/nière et la plus condamnable des raisons, aux anathèmes réciproques, aux persécutions réciproques et jusqu'à l'emploi des armes.
Dans ces circonstances, il était donc à peu près inévitable que l'esprit latin ou romain, moins brillant et moins savant que son émule, mais plus pratique et plus ferme, marchât vers son but constant, la dominattion, et y atteignît.
Quoique Origène et TertuUien fussent nés également sur le sol de l'Afrique et que leur caractère ait reçu l'empreinte de ce climat, la différence de leur nature est profonde. A l'aide de quelques détails, elle fait pressentir aussitôt l'œuvre de Photius, la production des deux rameaux, la rivalité des deux Églises qui, aujourd'hui, en Occident et en Orient, exercent tant d'influeqce sur les complications politiques, commerciales, diplomatiques,
Le représentant de l'esprit grec, Origène, se distingue par l'éclat de son imagination, par l'ahondancPi la facilité de ses raisonnements. La distinction du représentant de l'esprit latin, Tertqllien, est surtout la rudesse, la force. Origène apparaît plutôt comme b rhétoricien des Évangiles ; le prêtre de Carthage en est
le sévère logicien, Origène code presque malgré lui à * la nécessité de reconnaître le droit, l'indépendance des idées; TertuUien, au contraire, se montre beaucoup plus attaché aux intérêts de la discipline. La chute que l'Eglise a fini par constater dans ses deux colonnes présente les mêmes différences et dérive également de leurs qualités respectives.
Mais comme les' opinions et les dogmes jadis condamnés dans Origène sont susceptibles de faire naître quelque heureux moyen de transition ; comme ils peuvent concourir pour leur part à la rénovation future que le spirituel de l'ordre ancien n'a plus le pouvoir d'éviter, il importe de vous en présenter l'image.
Entre les opinions et les croyances qui étaient enseignées sous le voile, dans les anciens sanctuaires de l'Orient, ou qui avaient couru en pleine liberté au sein de la Jérusalem de Salomon, l'Église chrétienne avait adopté les unes préférablement aux autres. Elle les avait appropriées à ses fins ; elle les avait traçsformées en articles de foi, en dogmes officiels.
Or, dans son livre intitulé les Principes^ l'indépendance grecque d'Origène lui inspira d'admettre précisément les opinions antiques, de rafraîchir les hypothèses que l'Église avait délaissées, et par suite de délaisser les opinions également antiques dont la branche chrétienne, en les réformant, en les transformant, avait fait les assises de son temple. De là ce jugement de saint Jérôme qui, de même que TertuUien, était un Père latin : « J'ai lu Origène, je sais tout ce qu'il a écrit ; croyez-moi, j'en parle par expérience, ses dogmes sont empoisonnés i ils font violence à l'Écriture. »
Non-seulement les principes du Père grec atteignaient assez à fond le dogme de la Trinité, mais ils atteignaient la nature des âmes, telle qu'on la reconnaissait dans l'Église, la divinité de Jésus-Christ ; mais ils substituaient la mobilisation de la vie future à l'inféodation ; ils célébraient même la croyance à la pluralité des mondes.
Ainsi, en ce qui concerne les âmes, Origène ne convenait pas avec l'Église qu'elles fussent créées, sur l'heure, pour chaque corps humain. Il faisait prévaloir le sentiment de la préexistence des âmes incompatible avec la condition la plus absolue de toute l'histoire et de toute la doctrine de Jésus-Christ, c'est-à-dire avec le dogme de la résurrection personnelle des morts, avec l'éternité qui doit appartenir au même corps strictement réa^socié à la même âme.
Contrairement au dogme de l'Église relatif au péché originel, Origène déniait que nos infortunes eussent pour première et principale source la faute d'Adam. Il supposait que les esprits célestes avaient été créés tous égaux. Mais, après avoir dévié sous différentes influences, les uns d'entre ces esprits s'étaient vu reléguer sur la terre et étaient devenus les âmes humaines, emportant avec elles leurs défauts natifs conjoints à leurs qualités. D'autres esprits avaient été relégués dans les divers astres.
Au sujet de la divinité de Jésus-Christ, les sentiments d' Origène se ressentaient au plus haut point de ses faibles ménagements à l'égard de la Trinité. D'après son dire, Jésus n'était pas fils de Dieu dans un sens absolu. 11 était celui de tons les esprits célestes qui, dès
le commencement, s'attacha à Dieu avec une entière perfection et mérita de n'en être jamais séparé.
En ce qui touche la vie future, l'auteur des principes rejetait le dualisme final, qui comprend l'éternité des peines pour les uns, et l'éternité des félicités pour les autres ; en tout, deux éternités séparément éternelles, II proclamait que les habitants de l'autre monde restaient à jamais susceptibles de changer sans cesse de bien en mal et de mal en bien, de sorte que, conformément à la doctrine répandue en Orient sous le nom de Zoroastre, l'esprit des ténèbres lui-même, àrihmane, Satan, devait se ressentir un jour de ces perpétuelles modifications. Après une longue suite de siècles, ce mauvais esprit serait appelé à reprendre sa pureté première, à redevenir bon, afin que l'unité universelle fût rétablie et que Dieu se retrouvât tout en tous. Enfin, comme complément de cette longue récapitulation, Origène croyait à la pluralité successive des mondes, qui était un des fondements de la doctrine des Brahmes, rapportée en Grèce par Pythagore, et qui courait depuis longtemps parmi les Juifs. Selon ses principes, après le monde actuel il devait y en avoir un autre et plusieurs autres, tout comme il y en avait eu plusieurs auparavant.
Quant à Tertullien, loin de représenter une indépendance d'idées aussi grande et aussi grecque, la chute qui lui a été reprochée et qui heureusement ne réclame que peu de mots était de nature toute latine : elle roulait sur l'exagération apportée dans le rigorisme disciplinaire. Il était arrivé à ce Père de l'Église de subir le même genre d'épreuve qui, treize siècles après, eut tant d'influence sur Luther. Dans un voyage à Rome,
son cœur fut si frappé, si irrité de ce qu'il voyait en comparaison de ce qu'il avait cru, que, par amour de la discipline chrétienne, Tertullien se mit en révolte contre le clergé et le pouvoir romains. A son retour en Afrique, il céda à une impulsion irrésistible et se jeta dans les bras d'une secte qui s'appliquait à redoubler de sévé*rite dans les mœurs, à multiplier les œuvres de pénitence. On se refusait particulièrement dans cette secte à rentrer en communion avec la multitude de ceux que la crainte des persécutions ou d'autres motifs entraînaient chaque jour à abandonner le drapeau religieux ou à le renier avec autant de promptitude qu'on eh met souvent aujourd'hui à abandonner, à renier le drapeau politique.
Mais, à l'appui de ces grandes différences, un autre fait capital vous a été annoncé qui se relie aux événements voisins de la rupture accomplie entre Constan»tinople et Rome et qui, de plus, a introduit dans l'art chrétien deux directions fécondes et opposées.
On est tout d'abord en peine de comprendre que, sous le rapport naturel, sous le rapport historique, la même figure d'homme, le même visage de chair et d'os puisse être réputé à la fois complètement beau et complètement laid. Pourtant c'est ce qui a eu lieu dans les siècles de l'Église primitive au sujet de la personne visible de Jésus-Christ. Certains Pères, et Tertullien en tête, ont affirmé que Jésus sur la terre était laid de visage; les autres ont fini par s'arrêter à l'idée d'une parfaite beauté. En y songeant, on ne tarde pas à découvrir la raison explicative de ces deux affirmations toutes contraires. En maintes circonstances, si la logique
dît ouï, la rhétorique dit non, et si la théorie propose un plan, la pratique en réclame un autre. La logique et la théorie se proposent avant tout de rester conséquentes avec elles-mêmes ; les intérêts de la pratique et l'objet de la rhétorique se préoccupent beaucoup moins des conséquences ou des inconséquences ; il leur faut avant tout réussir. La théorie des Evangiles et la logique sévère de TertuUien justifiaient Topinion qui attribuait à Jésus-Christ là laideur charnelle.
Dans les Évangiles et en théorie, le caractère suprême de Jésus est de rompre avec les vanités du monde, avec toutes les choses et toutes les affections de la chait*. L'ancienne loi des Juifs avait bien exigé que le grand sacrificateur fût beau de figure, irréprochable dans sa taille et dans toute sa personne ; mais chacun sait que, au point de vue chrétien, les exigences de l'ancienne loi ne sont que la figuré matérielle et l'ombre passagère des biens purement spirituels. De plus, il est hors de contestation que le Jésus évangélique ne représente ni les riches, ni les hommes qui ont le loisir ou le goût de se peigner la chevelure, la barbe, de draper leur robe, leur manteau. Le Jésus évangélique figure le pauvre, î' affamé, le paralytique, le lépreux ; il retrace volontairement, il résume en lui toutes les misères humaines qui, vues de près, n'ont certainement rien de beau, rien d'agréable. Voilà comment, aux yeux de TertuUien et en vertu de la logique, les traits visibles et charnels de Jésus-Christ étaient d'autant plus marqués au coin de la laideur que sa nature intérieure, son esprit invisible, son âme étaient plus beaux, plus sublimes, plus divins. Voilà aussi pourquoi, chez une foule de
maîtres de l'art chrétien, en qui l'ardeur de la foi dominait le goût et les agréments de la forme, Jésus- Christ apparaît sous un aspect sombre, décharné et plus d'une fois effrayant.
Mais tandis que la logique dictait ou justifiait ce genre d'impression, l'intérêt de la pratique, l'emploi des moyens de persuasion, la rhétorique faisait prédominer une autre tendance.
La propagande nouvelle s'étendait essentiellement sur la société païenne. Or, les païens et en première ligne les Grecs étaient si habitués aux belles figures des dieux qu'il eût été impossible de leur offrir un Dieu laid, sous peine de les repousser, de leur laisser croire qu'on leur proposait une divinité de barbares, de sauvages. Les femmes dont le rôle était si actif dans la propagation de la nouvelle foi, et qui sont toujours si susceptibles d'être profondément émues par l'image des langueurs et par les larmes, les femmes faisaient une nécessité d'admettre le deuxième sentiment. Sans aucun doute, elles auraient attribué, en général, beaucoup moins de prix au caractère divin du maître évangélique, à ses larmes, à ses langueurs, si leurs yeux se fussent portés sur un front qui n'aurait été ni beau, ni jeune. Voilà l'autre raison pour laquelle l'idée de la beauté extérieure prévalut et pourquoi on en est venu à répandre, sous le nom de Publius Lentulus, gouverneur de Judée, un faux acte, un portrait apocryphe de Jésus-Christ, qui n'est que la reproduction des renseignements antiques relatifs à la personne de David, qu'un renouvellement de la couleur attribuée à la chevelure et à la barbe de ce prince.
Quoi qu'il en soit, au milieu des agitations qui préparaient la bifurcation de la branche chrétienne et l'apparition de Photius, ces différentes manières de concevoir et de présenter la figure de Jésus-Christ devinrent Toccasion de quelques événements terribles. Afin de ne pas livrer les traits du maître à l'arbitraire, afin de s'accommoder à la recommandation du Décalogue et peut-être aussi sous l'influence de Mahomet, une secte s'était élevée en Orient et avait grandi. Son principe consistait à regarder comme une imitation du paganisme la prosternation des fidèles devant toute image sortie des ateliers du sculpteur ou du peintre. Pendant le siècle qui précéda Photius, cette secte avait rencontré son plus puissant organe et propagateur dans la. personne de l'empereur Léon III, surnommé risaurien et contemporain de Charles Martel. Sous le nom d'iconoclastes, d'ennemis ou de briseurs d'images, les excès les plus déplorables lui furent reprochés et elle eut à subir à son tour de sanglantes défaites. Mais, après avoir été vaincue et comme ensevelie en Orient, l'idée dominante de cette même secte ne resta pas longtemps à passer dans nos climats occidentaux. Elle reprit force et vie chez les Vaudois, chez les Albigeois, pour obtenir une glorification définitive, un règne officiel, sous les auspices ultérieurs de la réforme.
74 Roits BT Là Réaction.