LETTRE LU
GonsUndnople ei Rome ; question de droit religieux et question de
contenance géographique.
La différence native entre Te&prit grec et Tesprit latin n'était pas la seule cause qui préparât la bifurcation de la branche chrétienne et Tavénement de Pho-* tins. Depuis longtemps une question de droit religieux et une question de convenance géographique agitaient les esprits^ La question de droit comprenait les raisons personnelles, les services rendus au christianisme, dont Constantinople et Rome s'autorisaient pour obtenir ou conserver la suprématie. Quant à la question de convenance géographique, son importance est assei attestée par ce fait que, après mille ans révolus, elle s'est reproduite dans le nouvel ordre d'événements dont l'an 1840 a donné en quelque sorte le signal et dans ce cri : t l'Orient 1 » qui ouvre Jérusalem, la dernière partie de mes lettres.
Du jour où la divinité de Jésus-Christ s'était élevée comme terme médiateur entre les deux camps alors extrêmes en matière de divinité, entre la métropole du mosaïsme et la métropole du paganisme, je vous ai fait observer qu'une idée se présentait naturellement à l'esprit. Si l'on en revenait jamais à admettre la nécessité
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OU Inutilité d'un nouveau centre, d'une capitale de la nouvelle religion, il y avait sujet de s'attendre à la créa* tion d'une métropole qui à son tour participerait du caractère médiateur, qui se ferait une place, un règne entre l'ancienne Jérusalem et l'ancienne Rome.
Or, cette idée, dont la réalisation rencontrait les ob* stades que je vous ai déjà signalés, est précisément celle qui, dans l'Orient chrétien, a fait attacher ëans cesse une sainteté intimej un avenir mystérieux au nouveau nom et à la situation de l'ancienne Byzancé, Constantinople.
Pour ce qui est des services rendus, ce nom même de Constantinople en rappelle assez la nature. Dans la décomposition dont l'Église avait été menacée pen»dant les premiers siècles, au milieu des hérésies,, des écoles, des sectes, qui se succédaient avec une effrayante rapidité et qui étaient les plus animées les unes contre les autres, on ne saurait dire ce qui serait advenu sans l'intervention de Constantin. Le christia* nisme aurait-il résisté longtemps comme corps de doctrine, si ce prince ne se fût pas déclaré en faveur de la nouvelle foi, des nouveaux mystères; s'il ne leur eût pas prêté son secours politique ; s'il n'eût pas réuni le concile de Nicée et présidé en personne cette impo*sante assemblée; si tout l'appareil de ses forces impériales, de ses pompes, de ses séductions n'avait pas réussi à y comprimer les animosités^ à prévenir les tutnultes, à mettre de l'ensemble; enfin, si, de même que de nos jours^ plus d'une difficulté n'avait pas été traitée, et en partie résolue, dans la magnificence de ses festins?
Quand les organes de Rome parlent de Constantin,
on est frappé de voir à quel point il y a quelque chose d'embarrassé dans leur langage. En apparence, les crimes reprochés à ce prince en sont l'unique motif. Mais toutçs les fois que Rome émet des explications sur les affaires qui la touchent de près, il convient d'écouter avec soin ce qu'elle en dit; mais il n'est pas moins prudent de chercher avec une égale attention ce qu'elle cache. Si Rome en avait eu la volonté, elle aurait mis Constantin entièrement à couvert sous son égide ; elle l'aurait enveloppé d'une auréole assez éblouissante pour ne pas laisser apercevoir les taches et le sang dont il était couvert. Lorsqu'on a disposé pendant des siècles de milliers de voix qui étaient seules à parler aux populations et qui pouvaient répéter chaque jour les mêmes choses, on ne rencontrait pas trop de diflTieultés à faire adopter au plus grand nombre telles ou telles traditions. Que de noms enregistrés depuis longtemps dans les légendes romaines, qui, aujourd'hui, examinés de près, découvriraient peut-être des vertus et une moralité tout au moins singulières! Mais, à l'égard de Constantin, Rome se trouvait placée dans une situation délicate. Si elle était obligée de reconnaître chez ce prince un des plus grands instruments de l'établissement du christianisme, si Constantin avait donné à la religion de Jésus- Christ le caractère politique sur lequel la ville éternelle se proposait déjà de relever l'édifice de son antique domination, Rome n'était pas non plus d'un tempérament à oublier d'autres circonstances. Elle avait reçu du glorificateur de Ryzance un coup qui saignait encore. Comme premier trait de son histoire, Constantin avait changé la capitale de l'empire. Il avait
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habitué le monde occidental et une partie de l'Orient à concevoir un autre centre politique et religieux que celui qui avait été reconnu et humblement salué pendant des siècles.
Après cela, les titres religieux originels que la cité latine faisait valoir en faveur de sa suprématie étaient loin de paraître concluants aux yeux de son émule. Pierre et Paul, disait-on, avaient établi leur siège et prêché dans les murs de Rome première. On ajoutait que ces deux apôtres y avaient été crucifiés. Or, était-ce un motif pour Rome seconde de tirer de cette donnée et, comme rigoureuse induction, qu'elle avait exclusivement hérité des droits et du siège de Paul et de Pierre ?
Toutefois, sans nous y arrêter, hâtons-nous de rappeler une circonstance sur laquelle je me suis expliqué en détail dans celle de mes lettres intitulée le Christ et Rome. Dès les premiers jours la cité latine avait rendu aux progrès de la foi nouvelle des services supérieurs à ceux de Constantinople et dont on n'est pas assez dans l'usage de parler. Elle avait satisfait à la nécessité suprême et souvent terrible qui veut que, à toutes les époques de grande transition, on réalise au moral et . au physique des coupures profondes, des ruptures infranchissables avec le passé. Rome avait fait table rase de l'ancienne Jérusalem et de Tancien peuple.
Quant à la question de convenance géographique, Constantinople s'étayaitde l'idée même qui avait inspiré à Constantin de changer le centre de l'empire et qui Ile lui semblait pas moins appropriée aux affaires de la reUgioii qu'aux affaires de la politique.
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A mesure que F ancienne Rome avait étendu ses conquêtes en Asie jusqu'au-delà de TEuphrate, son influence s'était affaiblie. Elle était devenue un centre déjà trop éloigné pour exercer une action soutenue sur toutes les parties de sa circonférence. Plus tard, la domination des califes en Espagne fut affaiblie, avec rapidité, par une cause de même nature : l'extrême éloignement d'un centre commun concourut à ruiner leur établissement sur le sol de l'Europe,
Aux jours de l'empereur Adrien et par l'effet même de la grande insurrection dans laquelle les Juifs avaient entraîné la race arabe, un événement capital s'était produit. Un signe précurseur de ses destinées avait fait concevoir à Rome de tristes pressentiments. Jusqu'alors il n'y avait eu à déplorer rien de semblable. Les limites officielles des conquêtes de Rome, le dieu protecteur de Tempire, le dieu Terme recula. Depuis cette époque les invasions des barbares, leurs progrès, étaient devenus de plus en plus menaçants.
Dans les persécutions dirigées à la fois contre les chrétiens et contre les juifs on ne saurait omettre l'opinion populaire qui les regardait comme favorables à ces invasions. Et, à vrai dire, les anciens documents ne permettent guère de s'y tromper. Les chefs de l'Église, du moins une partie des chefs, se montraient d'autant plus satisfaits de l'arrivée des Rarbares qu'ils considéraient ces hommes nouveaux comme une terre inculte mais vierge, mais forte, qui promettait des moissons infiniment meilleures qu'on ne pourrait désormais en espérer des âmes corrompues, des sens blasés de l'ancienne société ou du vieux monde.