LETTRE LUI
Le patriarche Photias; acte de séparation da rameaa grec d'avec le rameau latin, de relise ortliodoxe d'avec relise catholique.
Après avoir expojaé les causes encore toutes vivantes qui ont préparé la bifurcation de la branche chrétienne, la séparation des deux rameaux grec et latin, des deux Églises représentées par Constantinople et par Rome, il nous faut entrer dans Tabrégé historique de l'évén
nement. En quel temps, dans quelles circonstances et sous les auspices de quels personnages cette séparation s'est- elle accomplie? Quels sont les jugements que chacun des deux partis, chacun des deux rameaux, a exprimés Tun à l'égard de l'autre? Enfin, quel effet en devait naître auprès des défenseurs vaincus de l'ancienne Jérusalem?
Dans Constantinople quatre figures présidèrent à l'acte de séparation. Deux de ces figures résument l'influence latine : c'est l'impératrice Théodora et le patriarche Ignace. Les deux autres figures résument l'influence grecque : c'est le césar Bardas, frère de Théodora, qui était réputé grand ami des sciences et des lettres, et avec lui le patriarche Photius.
Quand il est question du bas empire, on ne peut méconnaître les difficultés sans nombre contre lesquelles ses chefs avaient à se débattre. A l'extérieur, sans parler des populations barbares, limitrophes, la capitale grecque voyait en face d'elle, du côté de l'Orient, les Sarrasins, les fils victorieux de Mahomet, qui déjà avaient fait retentir les portes de Constantinople sous les coups de leur cimeterre. Du côté de l'Occident, elle avait à se défendre contre les efforts réunis de la religion et de la politique. On travaillait à l'assujettir, à l'abattre ; on s'y promettait de revenir sur l'œuvre de Constantin , de ramener le centre général d'action vers l'Occident, de rendre à la cité latine, à Rome, son ancien caractère de capitale du monde.
Au commencement même du ix* siècle, pendant lequel la bifurcation de la branche chrétienne s'opéra, la chute de la célèbre impératrice Irène fut déterminée
en apparence par un motif qui sert à constater le conflit permanent entre les deux influences latine et grecque. Irène se trouvait dans cette situation, qu'en étendant un de ses bras, elle allait toucher pour ainsi dire au plus glorieux commandeur des croyants, Aaroun-al- Raschid, Aaron le juste. En étendant l'autre bras, elle allait toucher è Charlemagne. Après trente ans d'un règne mêlé de succès et de revers, de hautes qualités et de grands crimes, cette princesse fut tout à coup renversée, chassée sur le simple bruft, devenu populaire, qu'elle avait ofi*ert sa main à l'empereur d'Occident. Une des conditions de cette alliance, disait-on, était de faire perdre à la ville grecque, à- la ville d'Orient, son titre de reine politique et religieuse, son rang de capitale.
A l'intérieur les difficultés n'étaient pas moins complexes. . Bien différente en cela de Rome qui restait fidèle à son ancien principe d'organisation militaire et de discipline, Constantinof>le s'était montrée disposée à fonder ses nouvelles institutions sur les usages, les libertés et les licences académiques. Elle se prêtait au mouvement et au choc de toutes les opinions, de toutes les sectes. Malheureusement il arrive à la pensée et à la parole, comme à la foi et à la bonne foi, qui, quoique sœurs, sont loin de témoigner toujours de leur accord. Les agitations occasionnées par la diversité des opinions religieuses étouffèrent bientôt dans Constantinople les véritables intérêts de la pensée. Elles engendrèrent le vide des querelles théologiques, les orages publics, les violences qui eurent pour premier résultat de précipiter l'extension indéfinie du monachisme.
Au milieu de toutes ces causes, dans la Ifltte toujours menaçante du dedans et du dehors, devant les revirements de la religion et de la politique, le bas empire ne pouvait qu'offrir le spectacle d'une triste dissolution. On y ourdissait des intrigues sans fin; on y armait les fils contre les pères et les pères contre les fils. Les femmes ne s'y montraient pas moins avidei de pouvoir ni moins portées aux actes de perfidie et de cruauté que leurs maris, leurs amants, leurs parents. De simples particuliers, des chefs d'armées, des ministres du palais, se voyaient soudainement élevés sur le trône et soudainement précipités. Les meilleurs princes comme les plus mauvais marchaient entourés de toutes sortes de dangers et d'embûches.
Au moment de la séparation, le trône grec appartenait à l'empereur Michel III, surnommé Porphyrogenète par ses partisans, et Vivrogne par ses adversaires. Il était fils de l'empereur Théophile, mort en l'an 842. A cause de la jeunesse de son fils, l'impératrice veuve Théodora avait pris les rênes du gouvernement, tandis que, d'après les ordres de l'empereur défunt, c'est au frère de Théodora, au césar Bardas, que la tutelle du prince avait été déférée. Après quinze ans de régence l'impératrice mère, toute pleine des souvenirs du règne d'Irène, désirait prolonger son pouvoir, et, à cette fin, elle s'appuyait avec force sur l'influence latine. Le césar Bardas, au contraire, représentant de l'influence grecque, songeait à la renverser et à la remplacer. Le patriarche latin de Constantinople^ nommé Ignace, protégeait naturellement Théodora et était protégé par elle. En conséquence, la question consistait à
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savoir sous laquelle des deux influences, latine ou grecque, le jeune empereur, alors âgé de vingt et un ans, consentirait à se ranger.
Jusqu'à ce jour Photius n'avait point encore paru sur la scène publique. L'Eglise latine et ses défenseurs ont élevé le patriarche Ignace au nombre des saints et réservé à Photius l'amertume de leur langage et toutes leurs foudres.
Ignace et Photius avaient des rapports qui tenaient à leur naissance. Ignace était le troisième fils d'un empereur qui, par l'effet des intrigues et des révolutions habituelles, avait été porté des fonctions de grand maître du palais à la dignité suprême. Mais, après deux ans de règne, une nouvelle révolution l'avait renversé et relégué dans une petite île, où ce prince et ses trois fils devinrent eunuques et se firent moines. La naissance de Photius le rattachait de même que celle d'Ignace aux affaires politiques de l'empire. Il était le propre neveu du césar frère de la régente Théodora, qui avait épousé une sœur de sa mère. Mais, entre les deux compétiteurs, Photius possédait au-dessus d'Ignace un genre de mérite que nul parti, nulle secte, n'a jamais été en mesure de lui disputer. Il brillait parmi les plus savants hommes de son temps, et le vaste recueil de critique philosophique et littéraire qu'il a laissé l'ont fait surtout admirer pour la pénétration de son esprit et la rectitude de ses idées. A ce titre, Photius est comme le précurseur de cette grande famille des Lascaris qui, après la prise de Constantinople au xv* siècle, reporta le goût des lettres en Occident et concourut si fort à faire éclater la renaissance, l'introduction aux temps
nouveaux, la troisième phase ou l'âge de déclin de l'ère vulgaire et moyenne.
Cependant le conflit de la régente et du césar, de l'influence latine et de l'influence grecque s'envenimait chaque jour au point d'exiger une solution prochaine. L'âge et les dispositions du jeune prince ne permettaient pas de difi*érer. Le patriarche Ignace, qui jugeait la situation, résolut d'aller à la rencontre des événements. Il frappa un coup décisif qui devint précisément l'étincelle, le sujet provocateur de la scission et bifurcation depuis si longtemps préparée.
A cette époque les mœurs générales de la société chrétienne étaient loin de se distinguer par un excès de pureté. Les monastères latins et grecs d'hommes et de femmes entraînaient des abus, des énormités qui sont attestées par des masses de témoignages. C'est à peine d'ailleurs s'il s'écoula cinquante ans entre le patriarche Ignace et cette fameuse Marosia qui disposait dans Rome du trône pontifical et y plaçait le fruit de ses adultères.
Quand il s'agit des mœurs privées, les suppositions et les exagérations sont toujours faciles, et, en ces matières, on doit surtout faire grand compte de l'intérêt que peuvent y avoir les accusateurs.
Reportons-nous au caractère du temps. Dans un JQur de grande solennité, lorsque le césar se présenta à la table de communion, le patriarche Ignace repoussa vivement ce prince. A la face de tout le peuple, il lui refusa le pain sacré, sous l'accusation que Rardas entretenait avec sa bru des relations criminelles. On juge le mouvement provoqué par cette scène et la fureur qui
bouillonna dans Tâme du césar. Le gant était jeté et aussitôt Bardas le releva. 11 réussit à tourner en sa faveur son pupille et son neveu ; il s'empara du gouvernement, fit jeter Théodora dans un monastère, précipita Ignace du siège patriarcal et l'envoya aussi en exil. Selon l'usage et les excès du temps, toutes les créatures du parti vaincu, clercs ou laïques, furent remplacées. On força les hommes qui tenaient les sièges épiscopaux et les autres emplois de publier, de signer des déclarations favorables au triomphe de l'influence grecque. Alors la volonté se manifesta d'enlever définitivement Constantinople à la suprématie latine ou catholique. Pour répondre au coup d'état d'Ignace par un autre coup d'état, le césar, maître de l'empire, appela auprès de lui son neveu Photius, qui remplissait des fonctions diplomatiques dans la Perse. Il résolut de l'élever plus haut qu'un simple patriarche de Cîonstantinople, d'en faire un pape grec, un pape de l'Orient., Photius, dont l'instruction était aussi vaste dans les sciences de la religion que dans les autres connaissances, fut revêtu en six jours de tous les ordres ecclésiastiques.
A la nouvelle de cette révolution et après quelques démarches infructueuses, le pontife de Rome, NicolasI", anathématisa Photius et assembla un concile qui corrobora son anathème. Photius, à son tour, agissant en pape grec, réunit un autre concile, dit orthodoxe, composé de prêtres et d'évêques orientaux, et l'on y lança l'anathème contre le pape romain.
A quelques palliatifs et tempéraments ultérieurs qu'on eût recours, ce furent ces conciles contraires, cette réciprocité de condanmations orthodoxe et catholique
qui consacra la bifurcation de la branche chrétienne, sa séparation en deux Églises ennemies.
Dix ans s'étaient déjà écoulés sous le patriarcat de Photius lorsqu'une révolution nouvelle changea la face de l'empire, et ramena la prépondérance religieuse des latins. Il s'ensuivit entre les deux partis de nouvelles manifestations, de nouveaux jugements, qui ne pouvaient qu'entretenir et justifier la confiance opiniâtre des Juifs, de l'Église dont le caractère déclaré était d'attendre une rénovation complète et plus ou moins tardive en faveur de l'avenir, un nouveau messianisme. Sans aucun doute il eût été difficile aux maîtres et aux docteurs intelligents de cette Église de ne pas attribuer à la bifurcation de la branche chrétienne et à la séparation de Constantinople d'avec Rome une aussi haute importance qu'à la protestation précédente de Mahomet relative à l'unité de Dieu. Il leur eût été difficile de n'y pas voir une consolation, un encouragement à persévérer qui leur venait direclement de la Providence.
Après s'être défait par un double assassinat du césar Bardas et de l'empereur régnant, un simple écuyer du palais, Basile le Macédonien, s'empara de la pourpre. En l'année 869, sous sa présidence et celle de son sénat, un nouveau concile latin fut tenu à Constantinople, celui qui compte pour le huitième concile œcuménique. Photius et tous les évêques ses adhérents se virent violemment obligés d'y comparaître. Ce patriarche protesta avec énergie et se refusa de répondre aux questions qu'on lui dictait.
Mais tandis que l'assemblée et le parti catholiques résumaient leur jugement contre les représentants du
parti dit orthodoxe dans les épithètes ordinaires de loups dévorants, de schismétiques indignes, de fils de l'enfer,
voici comment l'Eglise grecque à son tour, par l'organe de Photius, jugeait l'autorité latine, son concile œcuménique et le degré de valeur que les Juifs, en particulier, se trouvaient en droit d'attribuer aux anathèmes qui, de chaque côté, ne cessaient d'être lancés contre leur Église.
« Pourquoi seriez -vous étonnés que des profanes président les assemblées les plus illustres, disait Photius s' adressant à des métropolitains et des moines de sa communion ; pourquoi seriez-vous étonnés que des condamnés s'érigent en juges, que des innocents leur soient présentés environnés de glaives, afin qu'ils ne puissent même ouvrir la bouche? Vous en avez plusieurs exemples anciens et nouveaux. Ainsi Caïphe et Pilate jugeaient; et Jésus, mon maître et mon Dieu et notre juge à tous, leur était présenté et était interrogé.... Ne vous étonnez donc point de ce qu'on a osé faire et ne croyez pas que la patience de Dieu soit une preuve qu'il abandonne les choses humaines.... Quoique jusqu'à présent il soit sans exemple d'avoir transformé en évêques les députés et les esclaves des impies ismaélites et de les avoir mis à la tête d'un conciliabule, ne le trouvez pas étrange non plus, c'est une suite de leur entreprise. Leur concile a été une œuvre de barbares. C'était comme une représentation de théâtre où l'on faisait paraître divers prodiges...
» Autrefois l'anathème était à éviter et à craindre quand il était prononcé contre les impies par ceux qui prêchaient la vraie religion. Mais depuis que l'impudence
insensée des méchants jette Tanathème contre les défenseurs de la vraie foi, depuis que, au mépris de toute loi divine et humaine et de toute raison, on veut faire passer pour loi ecclésiastique une fureur barbare, cette peine si terrible et la dernière de toutes, se tourne en fable et en jeu d'enfant. Elle est plutôt désirable aux gens de bien ; car ce n'est pas l'audace des ennemis de la vérité qui rend les peines terribles ; mais la conscience de ceux qui les souffrent. »