LETTRE LIV
Les troîs Seigneurs ou le droit divin de Fère moyenne et le caractère de sa légitimité; système religieux et politique, catholique, romain.
Avril 1851.
- Quelque reculée que soit la date des événements qui se relient ici à l'aide d'un nouveau fil, vous reconnaissez qu'ils emportent tous un intérêt actuel et pratique. Nous avançons d'ailleurs à grands pas dans l'objet essentiel de cette seconde partie de mes lettres. Les conditions imposées par celle des trois cités dont le nom, Rome, représente le passé officiel, se trouveront bientôt toutes remplies. Pendant le cours de sa souve-
raineté jusqu'à la révolution française, il importait de constater les consolations diverses, les encouragements que la Providence s'était réservé d'envoyer aux défenseurs vaincus de l'ancienne Jérusalem. Après l'instruction à retirer de la théorie des trois seigneurs, expression du droit divin selon l'ère moyenne, après Guttemberg et l'imprimerie, ou la délivrance de la lettre opprimée, les protestants, les gallicans, formeront comme les derniers jalons, les dernières stations destinées à nous ramener des origines de toutes les branches actuelles de la religion des Écritures aux affaires de 1815 et au traité de la Sain te- Alliance.
Dans neuf ans, à partir du jour où je commence à écrire cette lettre, on touchera au millième anniversaire de l'acte suprême auquel Photius a présidé. En l'année 1860 il y aura dix siècles révolus depuis la séparation des deux rameaux, des deux Églises qui sont aujourd'hui dans une opposition politique si active en Orient et à l'égard desquelles Moscou sert de supplément à Constantinople, occupée par l'islamisme.
Toutefois, comme les événements humains sont loin de s'accomplir du premier coup , l'œuvre déclarée en 860, sous le patriarcat ou la papauté grecque de Photius, n'a eu son dernier et plein effet qu'au bout de deux siècles. Malgré la longueur du temps laissé à la réflexion, ce fut l'année 1043 et le patriarcat de Michel Cérullaire qui confirmèrent sans retour la bifurcation de la branche chrétienne. Cette division en deux rameaux, grec et latin, reproduisit en partie le genre de travail opéré pendant le cours de l'épopée judéo-romaine, celui qui avait déterminé la division du tronc sacré pri-
mitif en deux branches opposées, judaïque et chrétienne.
Depuis l'achèvement de l'œuvre de Photius en 1043, c'est à peine si l'on a trente ans à parcourir jusqu'au jour où apparaît une des plus grandes figures connues, jusqu'à l'élévation de Hildebrand, Grégoire VII, qui, dans l'histoire- religieuse et politique de Rome, semble quelque chose de plus encore qu'un pape.
Le règne du droit divin conçu et légitimé selon l'esprit romain, la théorie des trois Seigneurs, ne pouvait donc venir plus à propos qu'après la précédente bifurcation et qu'à l'époque de Hildebrand. Ce règne, conduit successivement à son terme par Guttemberg, par la réforme et par la révolution française, donne une nouvelle preuve de l'inconvénient qu'il y a à s'en tenir avec exclusion aux assertions répandues et aux apparences. Jamais on n'a autant parlé de hiérarchie que dans l'ordre du catholicisme; cependant tout le système religieux et politique de l'ère moyenne, tout son droit divin, toute sa légitimité et jusqu'au plus célèbre de ses mystères, dont il ne sera question que dans ma dernière partie, ont reposé qu reposent sur un renversement de la hiérarchie. Sans doute ce renversement ne regarde que la hiérarchie des noms sacrés; mais vous jugerez bientôt à quel point la portée des mots se trouve ici étroitement unie à la pratique des choses. Ainsi, pour s'en faire une idée précise et pour remonter des moindres intérêts aux plus grands, quel degré de validité accorderait-on aujourd'hui à un acte public, à un contrat solennel dans lequel le nom propre du principal contractant, son nom distinctif, son nom pa-
tronymique aurait été arbitrairement éliminé et remplacé par un de ses noms secondaires et vagues?
Commençons par établir la matérialité du fait qui ne saurait être contestée. Cette matérialité consiste à avoir introduit le nom de seigneur ^ à l'avoir substitué par traduction dans toutes les parties de l'ancien Testament qui portent en réalité un autre nom que celui-là. Par suite, elle consiste à avoir attaché à ce nom Seigneur un genre d'autorité et surtout une homonymie dont les conséquences politiques et morales ne tarderont pas à se dérouler et se présentent déjà, j'en suis sûr, à votre pensée.
En quelque langue que ce soit, quand on ouvre les traductions catholiques romaines des livres juifs, des anciennes Écritures, quand on lit les fragments de ces Écritures qui entrent pour une part considérable dans les prières et la liturgie catholiques, tous les yeux en sont également frappés. Partout on y trouve cette locution, cette manière de traduire : « Le Seigneur a parlé, le Seigneur a ordonné; obéissez au Seigneur; craignez le Seigneur ; je suis le Seigneur ; le Seigneur a dit à mon Seigneur, dixit dominus domino meo. »
Eh bien ! cette locution, cette manière de rendre lès termes des livres sacrés, n'est pas juste, n'est pas fidèle. L'Ancien Testament ne s'exprime pas ainsi ; il n'emploie pas le mot Seigneur ; il proclame un nom tout autre que je rappellerai plus loin et dont le rétablissement pur et simple, sous les auspices de Guttemberg, a devancé et préparé l'œuvre de Luther, a eu pour effet d'atteindre dans sa base le mode de droit divin, la théorie religieuse et politique établie.
Comme il n'y a aucune objection ni sérieuse, ni futile, à opposer à ce fait en lui-même, à la substitution arbitraire et constante d'un nom à un autre, on a eu recours à une manière de le justifier, qui, par malheur, n'est pas bonne. On a demandé cette justification aux Juifs et à leurs usages. Mais personne n'est à savoir que les mêmes mesures reçoivent un sens tout opposé suivant l'objet qu'on a en vue et les circonstances.
La vérité est que dans la pratique les Juifs ont donné jadis et donnent encore l'exemple de ne pas employer le vrai nom, le nom suprême de Dieu qui brille partout dans leurs anciens livres. Ils y substituent un n8m hiérarchique de second ordre, entre autres celui de seigneur. Mais loin d'atténuer en rien le renversement sur lequel a reposé la trinité seigneuriale et féodale du moyen âge, la raison qui poussait les Juifs rend encore plus frappants cette subversion catholique des noms sacrés et les abus politiques et moraux qui en ont été la conséquence.
En effet, comme l'ancienne Jérusalem n'accueillait dans son temple aucune figure de Dieu, aucune figure d'homme, de femme, aucun culte d'image, tout le respect, toute l'admiration, toute la crainte recevaient une autre direction. Ils se reportaient vers la majesté du nom biblique de Dieu, le nom de Jéhovah, l'Être, l'Éternel, qui, èelon la théorie juive, résumait à lui seul le principe de leurs lois et les applications les plus imposantes, les plus lointaines de ce principe des principes.
Dans cette situation et afin que le nom suprême, que le nom hiérarchique de premier ordre ne fût pas journellement compromis, les Juifs s'étaient fait une règle
rigoureuse. Sans cesse il leur était prescrit d'avoir ce nom de Jéhovah présent à la pensée, dans leur cœur, devant leurs yeux ; mais jamais ils ne devaient l'avoir sur leurs lèvres. Jamais on ne devait l'exposer à être mêlé à des paroles vaines ou impures. Dans les solennités, le grand sacrificateur lui-même n'avait droit de le prononcer à haute voix qu'une fois l'an. Tout ce que les Grecs disaient du froncement des sourcils de Jupiter, qui faisait trembler les dieux et les hommes, n'était rien auprès de la puissance et de la majesté que les Juifs attachaient au nom ineffable. Rien n'explique plus naturellement pourquoi, dans la lecture de la loi et des autres livres sacrés, dans leurs prières et, à plus forte raison, dans les versions de ces livres qui étaient essayées en langues étrangères, ils substituaient avec soin au nom de l'Éternel un nom de second ordre, ou une abréviation. Mais j'y reviens : en quoi cette règle, qui tenait à l'ensemble du système juif, engageait-elle la branche chrétienne et surtout son grand rameau latin ou catholique? Au contraire, cette règle rentrait dans l'ordre des prescriptions et défenses légales, des exagérations et presque des superstitions juives qu'on s'était fait gloire d'abolir.
La matérialité du fait, la substitution arbitraire des noms, leur renversement hiérarchique apparaît donc avec une entière évidence. Aussi n'avons-nous plus qu'à nous occuper de son influence sur la constitution seigneuriale de l'ère vulgaire, sur le mode et l'exercice de son droit divin, de sa légitimité. S'il arrive fréquemment qu'avec de grandes ressources on ne réussit qu'à produire de petites choses, en cette occasion c'est
un des moyens les plus frêles, en apparence, qui a conduit Rome à d'immenses résultats.
Dans son origine, le mot seigneur, senior^ était le synonyme de père, de vieillard, d'ancien. Il s'appliquait au respect et à l'autorité accordés à l'homme blanchi par l'âge. Ce même nom ou ses équivalents a été appliqué ensuite à la seigneurie de l'esprit, aux maîtres de la parole ; à la seigneurie du bras, aux dominateurs par la force. Dans ce dernier cas le seigneur, l'ancien, était devenu le possesseur rigoureux de la terre, le seigneur temporel, le maître politique.
Pendant le cours de l'ère dont nous parlons, ce nom de seigneur embrassait par conséquent trois personnes distinctes, savoir : le Dieu infini et invisible des anciennes Écritures, dont on avait éliminé d'autorité le nom caractéristique; le Dieu visible des nouvelles Écritures, le fils de Marie, le Dieu fait homme que le pape représentait ; enfin ce même nom s'appljguait au dominateur politique et temporel, au seigneur suzerain, au baron féodal, qui, en vertu de la consécration, de l'émanation papale, participait au privilège de l'homme fait Dieu.
Par un efi*et naturel de cette simultanéité de titre, l'idée d'incarnation ne s'arrêtait plus au rapport du premier Sei^eur ou l'Éternel avec le second Seigneur ou Jésus, au rapport du Dieu invisible avec le Dieu visible. De droit divin, cette même idée d'incarnation descendait d'un degré. Elle arrivait au maître féodal, ou au troisième Seigneur.
Les populations, entraînées par la subversion catholique des noms sacrés et par les termes de leur liturgie.
confondaient dans leur esprit la portée des trois titres. Elles en faisaient une même légitimité, une même crainte, presque une même adoration. Sous l'inspiration de r Église, ces populations attribuaient au troisième Seigneur ce qui , dans les anciennes Écritures , ne regarde que l'Être par excellence, l'Éternel. Elles reportaient sur le maître, et trop souvent sur le tyran politique du lieu, les paroles bibliques ainsi modifiées, ainsi transformées : « Le Seigneur a prononcé, » au lieu de « Jéhovah, l'ÊLre, l'Éternel a prononcé; » « Craignez le Seigneur, » au lieu de « Craignez l'Éternel; » « Acquittez les droits du Seigneur. Malheur à vous si vous en provoquez la colère. »
Par la même raison il paraissait tout naturel aux. populations que, dans le lieu saint, on réservât au dominateur féodal , au troisième Seigneur, une part de l'encens qui s'adressait au second Seigneur, au Dieu fait homme, à Jésus, et à ce premier Seigneur dont le véritable nom attendait Guttemberg, l'imprimerie, pour être remis à sa place. Par cette même raison enfin, il paraissait également naturel que la fusion établie d'office entre le Seigneur Jéhovah et le maître féodal, ou le seigneur baron, autorisât celui-ci à prendre et à partager les titres de Très-Haut et de Très-Puissant, qui, dans là hiérarchie biblique des noms sacrés, appartiennent à l'Éternel et forment, à son égard, les noms et qualifications de second ordre. De là, cette multitude innombrable de très-hauts et très- puissants seigneurs de toute espèce, princes et barons, dont les uns, par le sacrç de^Rome, ont été afl^ectés à des empires ou à de grands fiefs, tandis que
d'autres, sous le sceau de sa légitimité, se sont traduits simplement en éminences de clocher, plus d'une fois même, en épouvantails de village.