LETTRE LV
Guttemberg ; découverte de l'iraprimerie dans ses rapports avec les conditions premières de la loi des Écritures, et avec son avenir.
Soit en religion, soit en politique, on serait tenté d'admettre que la Providence se plaît autant que les hommes aux coups inattendus, aux contrastes. A l'époque où nous arrivons, l'esprit religieux dominant était exclusif, absolu. A l'entendre, il vivifiait tout ; il expliquait tout, sous cette condition néanmoins que, par obéissance et par foi, on ne lui demanderait sur rien des explications sérieuses, complètes. A l'entendre, la lettre, au contraire, avait tué toute chose et méritait d'être retenue à l'état d'une nature morte, d'un arbre desséché. Pour toujours et à lui seul, l'esprit ainsi constitué, ainsi formulé, se disait roi ; il se 'disait plus que roi, il se croyait Dieu. Mais voilà que tout à coup la Providence se ravise, qu'elle reprend le cours de ses desseins, qu'elle se remet en mémoire les paroles des anciennes Écritures : « Les superbes seront abaissés et les morts se relèveront. »
GUTTÈMBERG. 97
C'est alors que Guttemberg et rimprimerie viennent au monde. En dépit de l'esprit ofTiciellement manifesté, de l'esprit régnant et triomphant, un libérateur, un sauveur, un véritable Christ est envoyé à la lettre opprimée, tuée, ensevelie.
Une réciprocité éclatante de services ne tarde pas à s'établir entre le passé originel, le présent et l'avenir. Par la seule et propre nature des obligations qui forment en quelque sorte sa loi, l'imprimerie, Guttemberg, la nouveauté, éclaire et réexplique les premières conditions de l'antiquité, de l'Écriture. Par l'intermédiaire prochain de la réforme, l'antiquité à son tour. Moïse, la loi, la bible, font prévoir les conséquences inévitables de Guttemberg, de l'imprimerie et les précipitent.
Dans la révolution religieuse et morale opérée à la voix de l'antique législateur, un des intérêts prépondérants avait été celui qui forme précisément l'âme de l'imprimerie, celui qui consistait à rendre l'écriture populaire. En proportion de son temps. Moïse fit de la lecture et de l'écriture la possession générale, le droit et la loi de tout un peuple. Sous ses auspices, l'écriture sacrée elle-même ne fut plus renfermée dans le domaine mystérieux des castes, comme cela arrivait dans tous les grands Éfats de l'Orient. Elle abandonna la forme hiéroglyphique, elle vécut au grand jour; elle détermina à la face de tout le peuple les limites imposées aux droits de chacun, pontife ou prince, juge ou citoyen.
A notre époque de lumières, et à trente-cinq siècles de l'ancienne loi, l'expérience fait assez connaître les