‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 18 sur 107 · GUTTEMBERG · texte numérisé non relu

GUTTEMBERG

prêtre. L'imprimeur voyait de loin le peuple et le monde changés par le résultat de ses efforts. Il ne touchait qu'avec un frémissement presque sacré à cette matière intelligente, à ces lettres libres, qui allaient prendre comme d'elles-mêmes leur ordre, leur rang et former, parce moyen, des édifices d'esprit, des œuvres.

Toutefois, au milieu de ces libérales préoccupations, la recommandation antique, la rigoureuse exactitude restait sa première loi. Daiîs les encouragements qu'il donnait aux scribes de nouvelle espèce, aux maîtres et compagnons de ses graves ateliers, la parole de l'imprimeur redevenait la même que celle du plus grand commandeur de l'Écriture. Il répétait comme jadis : « N'ajoutez rien du vôtre à l'œuvre que vous avez pour devoir de reproduire avec intégrité; n'en retranchez rien non plus, pas le moindre iota, pas la moindre lettre. »

Mais la découverte de l'imprimerie, dans ses rapports avec la loi des Écritures, offre encore un autre intérêt que la réciprocité des éclaircissements obtenus entre le présent et le passé. Une partie des circonstances qui environnèrent son berceau en firent jaillir des lumières immédiates sur l'avenir de la question religieuse. Elles concoururent surtout, au plus haut point, à consoler, à justifier l'Église opprimée, au sein de laquelle on professait la légitime attente, l'espérance toute messianique d'un temps et d'un ordre entièrement nouveaux.

Le premier travail complet qui, en Tannée 1473, sortit des presses de Guttemberg, fut le livre juif, le Sépher^ la Bible, dont les exemplaires avaient été rendus les plus rares, et le contenu le plus étranger au

clergé lui-même, le plus indifférent. Entre les jours qui ont eu une influence décisive sur les destinées du monde, nul, sans contredit, ne fut aussi gros d'avenir que le jour de ce nouvel Exode. Le droit populaire de lecture et d'écriture, que la religion de l'ancienne loi avait mis en vigueur et sanctifié sur un terrain resserré, reçut tout à coup la promesse, le sceau de la généralisation la plus étendue. La facilité, le pouvoir de tout examiner par soi-même, dont Luther fera bientôt la base de sa charte sacrée, fut restitué sans retour à tous envers chacun et à chacun envers tous. Dans ce même jour de nouvel exode, le principe de tolérance réciproque et de bienveillance dut compter sur un règne prochain; car, à l'abri de l'imprimerie, la pensée acquérait un tel mouvement, elle se rendait si vite indépendante des vicissitudes de ses interprètes, que toutes les persécutions dirigées contre les personnes en venaient à n'avoir, aucun sens. Enfin le monopole abusif de la parole y trouvait un tel contre-poids, qu'il suffirait désormais d'un seul homme pour attaquer face à face des légions d'esprits et, en plus d'une occasion, pour mettre leurs rangs en déroute.

On lit partout que, peu d'années avant la découverte de l'imprimerie, la prise de Constantinople, sous Mahomet II, avait eu cet effet mémorable de jeter au cœur de l'Europe une foule de Grecs qui y ressuscitèrent le goût des lettres, de la saine critique et de la. belle antiquité. Ils y hâtèrent également la renaissance de l'art qui, sous le pinceau et le ciseau de Raphaël, de Michel Ange -et de leurs successeurs, allait réhabiliter à sa manière la lettre morte, et rendre à cette lettre,

GUTTËMBERG. 401

c'est-à-dire au corps, à la chair, le naturel, la grâce, l'énergie, et de plus la séduction païenne des couleurs et des poses.

Un autre événement, mais beaucoup moins connu, entraîna dans le même temps un résultat de même nature. Sous une double impulsion, ici pacifique, là violente, une foule de juifs lettres, une foule de juifs empreints du cachet de l'Orient furent jetés aussi jusqu'au centre de l'Europe et y firent sentir leur influence. L'impulsion pacifique dérivait des propres travaux de Guttemberg. On appela de divers côtés les sectateurs de l'ancienne loi pour présider ou participer à la correction des textes bibliques, pour y fournir toutes les traditions, les leçons, les commentaires, qui avaient fait la préoccupation de la synagogue pendant plusieurs siècles. L'autre impulsion, la violence, provint des maîtres catholiques de l'Espagne. Elle n'eut pas seulement de l'analogie avec les causes de la venue des Grecs chassés par les Turcs, mais elle correspondit beaucoup mieux encore à un événement ultérieur, à l'expulsion des réformés français, déterminée, deux siècles après, par la révocation de l'édit de Nantes.

En l'année 1492, et pour m'y servir du langage figuré, tandis que Dieu, l'Éternel, travaillait déjà à nous créer une nouvelle terre par l'intermédiaire de Christophe Colomb, et à nous créer de nouveaux cieuœ par les hautes facultés accordées à Copernic, vous vous souvenez de ce qui arriva. Sur un simple décret de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle, la mer et les Pyrénées durent être franchies par un nombre de familles juives, qui s'éleva, dit-on, à quatre-vingt mille. Toutes

proportions gardées, il est avéré que ces familles, dont rétablissement dans la péninsule avait précédé l'origine de chacune des nouvelles dynasties, étaient plus intelligenteç, plus industrieuses, et surtout plus libérales que le même nombre de iamilles prises au hasard sur aucun autre point de l'Europe. En quittant le sol inhospitalier où ils laissèrent un vide dont l'Espagne n'a cessé depuis lors de se ressentir et ou l'on rencontre encore la trace de la noblesse de leur sang, les exilés se réfugièrent du moins dans une patrie spirituelle, dans leurs livres sacrés, dans les témoignages de la foi qui leur faisait prévoir et attendre les justices inévitables de l'avenir.

Ce fut à la suite de cet acte d'expulsion que les principaux maîtres, docteurs, ou rabbins de la branche judaïque, commencèrent à être connus en Europe, entre autres les œuvres d'un homme de génie du nV siècle, d'un réformateur qui avait devancé son temps, le rabbin Maimonide, ou Moïse, fils de Maimon.

Il appartenait aux travaux de ces docteurs de faire les premiers frais des nouvelles études et explications relatives aux anciennes Écritures, dans lesquelles le zèle du protestantisme comme aussi celui du gallicanisme ne tardèrent pas à s'engager. De plus, sous la forme d'une science occulte, mystérieuse, cabalistique, qui s'appropriait à une époque de compression, de persécution, ces mêmes docteurs exercèrent un autre genre d'influence. Ils provoquèrent l'activité d'esprit pour les recherches ardues dont les Pic de la Mirandole, les Reuchlins furent la principale expression. Ils entretinrent le mouvement qui, au xvii' siècle, trouva son

GUTTEMBEIiG. 103

dernier écho dans le vers classique où le législateur du Parnasse français témoigne de l'ardeur qu'on avait apportée pendant si longtemps à « débrouiller des rabbins les savantes ténèbres. »

A la faveur de ces obscurités cabalistiques, de ces incohérences de toute nature, on ne peut révoquer en doute que plus d'une idée forte furent semées, plus d'un principe nouveau, plus d'un germe fécond; et c'est ainsi que l'esprit juif et l'esprit grec continuèrent à montrer leur différence. Tandis que l'esprit grec se produisait au dehors, comme une plante dont le feuillage et les fleurs séduisent l'œil, donnent une ombre bienfaisante et une odeur qui attire, il en était autrement de l'esprit juif. Celui-ci représentait la semence, le levain, le ferment caché qui tôt ou tard agit et se développe sans qu'on puisse ou qu'on veuille dire la source dont il dérive, la main qui l'a déposé sous les couches les plus intérieures du sol.

De la révocation de Tédit de Nantes jusqu'à la révolution anglaise de 168ë, il n'y a eu que trois années à franchir. De la révocation accomplie par Ferdinand le Catholique et Isabelle l'intervalle, pour avoir été un peu plus long, n'est pas moins significatif. Il ne s'écoula guère que vingt-cinq ans jusqu'à la rénovation qui de la question religieuse a retenti sî fort dans la question politique, jusqu'à l'événement qui a ébranlé si à fond Paris, Rome et Jérusalem, jusqu'à la production enfin de ce troisième rameau de la branche chrétienne dont je vais essayer de vous rendre le principe de force et le principe de faiblesse : le rameau saxon, Luther, le protestantisme.

Page 1