‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 19 sur 107 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

Du troisième rameau delà branche chrétienne, les Protestants; quel en est le principe de force par rapport au judaïsme et au catholicisme.

* Dans le mouvement général des affaires religieuses, l'analogie des procédés appliqués aux développements des desseins suprêmes mérite de former un sujet de réflexion.

A un jour voulu, le tronc primitif de la religion des Écritures s'est divisé et a produit deux branches opposées, judaïsme et christianisme. Six cents ans: après, ce même tronc a poussé une troisième branche, le mahométisme, qui a fait sa place entre les deux autres. '

A un jour voulu, la plus irfiportante des trois branches, la chrétienne, s'est bifurquée aussi et a produit deux églises, deux grands rameaux opposés, grec et latin, oriental et occidental, orthodoxe et catholique. Juste six cents ans après, un troisième rameau s'élance avec vigueur de la même branche, le rameau saxon, la réforme, le protestantisme qui, par l'effet naturel de son principe, a déterminé des divisions, et subdivisions sans fin.

Une autre analogie n'est pas moins digne de remarque.

Pendant que Rome, première de nom et de religion,

était au plus haut degré de sa puissance, un chef résolu avait brillé chez les Germains et dans la Saxe. Arminius dressa et soutint longtemps avec gloire le drapeau de la résistance et les droits de la liberté. Les succès de ce héros firent connaître que les forces romaines n'étaient pas invincibles. Ils provoquèrent chez l'empereur Auguste le cri si célèbre et si douloureux : « Varus, rendsmoi mes légions ! n Quinze siècles après, dans les mêmes climats, à la voix d'un autre Arminius, sous l'inspiration de Luther et à la faveur des armes forgées par Guttemberg, par l'imprimerie, le Germairyndompté, le Saxon élève de nouveau l'étendard de l'indépendance; mais cette fois c'est au nom et dans l'intérêt de l'esprit. 11 en appelle au droit de libre examen, et il provoque chez l'empereur et dictateur spirituel de Rome, deuxième de nom et de religion, l'occasion de reporter la main sur son flanc blessé et de répéter à ses nouveaux Varus : « Ah ! rendez-moi mes légions que le protestantisme a dispersées ! légions de moines, légions de saints et même légions de bénéfices. »

Dès ce jour les trois Églises qui ont le plus marqué dans nos régions occidentales se distinguèrent entre elles par trois mots, trois verbes sacramentels. L'église ou la congrégation romaine criait : « Je domine, t l'Église ou l'assemblée saxonne criait : « Je proteste, » l'Église juive ou la synagogue murmurait : « J'attends. »

On compte environ soixante ans depuis la naissance de l'imprimerie, qui avait assuré matériellement le pouvoir de tout examiner, et la déclaration officielle dû protestantisme, qui attacha à ce pouvoir le caractère d'un droit et d'un devoir sacrés.

106 ROMB ET LÀ RÉiCTION.

L* origine morale des temps modernes, la préparation h notre ère nouvelle est devenue susceptible depuis lors de se résumer comme il suit; Guttemberg ou rimprimerie appelle Luther, la réforme ; Luther appelle à son aide les anciennes Écritures, le livre juif par excellence, la Bible, La Bible relève le nom de la Loi ; le nom de la loi relève le nom d'Israël, et celui-ci le nom de Peuple. Ces deux noms, ressuscites et rentrés dans le monde par la porte de la religion, la loi et te peuple, appellent et commencent une révolution politique dont les développeiïients appellent et attendent, à leur tour, Taccomplissement général d'une transformation religieuse correspondante. Ainsi il était de l'essence du protestantisme de former une des plus hautes consolations, un des plus vifs encouragements à persévérer qui arrivaient de temps à autre à celle des Églises dont le verbe sacramentel était: • »)' attends! »

En quoi consiste donc la raison d'être du rameau saxon, son principe de force à l'égard de la branche judaïque et du rameau latin de la branche chrétienne? Quel est aussi, par réciprocité, son principe de faiblesse, son péché originel, la cause actuelle et particulière de la fausse situation qui lui est commune avec les autres Églises ses émules?

Je vous ai fait observer que le travail incessant dç l'esprit entraîne une diversité infinie de fonctions, de missions qui sont partagées à jamais entre la diversité des époques, des institutions, des hommes. Quelque effort qu'on y apporte, quelque prétention qu'on affecte à l'universalité, nous finissons toujours, hommes, époques, institutions, par retomber dans un objet spé-

cial. S'il en était autrement, le monde ne marcherait pas : un petit nombre de générations suffirait pour absorber, épuiser tous les sucs de l'intelligence. Heureusement une distribution plus sage préside au travail universel. Non-seulement toute idée, toute œuvre doit passer par différents états, conception, gestation, enfantement, jeunesse, maturité, défaillance ; mais avant même d'arriver à une conception définie, toute idée» toute œuvre générale d'avenir a des préludes différents à traverser. Ces préludes comprennent la protestation contre ce qui est, la révision ou le nouvel examen qui en confirme la justice, enfin l'annonciation de quelquQ chose de nouveau, d'un enfantement de nouvel ordre.

Or, c'est dans la protestation que le troisième rameau de la branche chrétienne puise sa raison d'être, sa principale force contre le judaïsme et le catholicisme; c'est dans l'acte de révision ou de nouvel examen qu'il tient le milieu entre la force et la faibjesse ; c'est dans l'acte d'annonciation que son infériorité est complète.

De quelque ordre de faits qu'on s'occupe, dans quelque milieu où l'on soit placé, nul changement pratique n'emporterait sa justification si l'on n'y rencontrait pas auparavant des sujets légitimes de protester contre ce qui est, et en faveur de ce qu'on suppose devoir être. A ce point de vue, dans tous les pays et tous les siècles, les plus grands esprits comme les moindres, les hommes forts comme les faibles, sont entraînés chaque jour à se montrer plus ou moins protestants.

Ainsi, lorsqu'ils tonnaient contre les dieux et contre les mœurs de l'Egypte, contre les servitudes et les superstitions cachées derrière la richesse de ses sapç^

tuaires et protégées par la robuste construction de ses palais, les anciens prophètes commençaient par faire acte de protestantisme. Quand ils criaient contre Thypocrisie et la corruption des chefs de l'Église établie, pharisiens ou sadducéens, Jésus et les apôtres agissaient aussi eiî^ protestants. Mahomet était entré en matière par des protestations contre les juifs, les chrétiens, les idolâtres; Photius contre la souveraineté de Rome; Grégoire VII contre la résistance des empereurs et des rois qui voulaient à la fois être et n'être pas de vrais disciples de Jésus-Christ, et qui, à leur tour, firent bientôt peser sur Boniface VIII leur outrageuse protestation contre les exigences trop catholiques de Rome. Enfin, quels n'ont pas été, au xviii' siècle, l'énergie et le pouvoir protestants de Voltaire, de Rousseau, de toute l'école, j'allais presque dire de toute l'église philosophique.

Le protestantisme appelle nécessairement la révision ou le nouvel examen. Si le monde s'est détourné de la bonne voie, si les esprits libres et les esprits officiels se sont imbus de faux jugements, de préjugés, il faut bien remonter au principe, au fait duquel l'on est parti en commun et saisir à peu près le point où la déviation s'est opérée. Si le fruit du nouvel examen confirme la justesse de la protestation, il en résulte naturellement la promesse, l'annonciation relative à l'enfantement de quelque œuvre d'esprit, de quelque affaire nouvelle.

Soit donc qu'il s'adresse aux latins ou aux grecs, aux catholiques ou aux juifs, aux représentants de la politique ou aux représentants de la religion, aux hommes qui affichent la morale ou à ceux qui affichent

le scandale, le rameau saxon marche dans sa vérité et dans sa force quand il affirme que ce qui a été réalisé "jusqu'alors ou généralement promulgué diffère, presque en tout point, de ce qui a été promis et de ce qui doit être. Avec une voix: dont la sévérité ébranle l'Europe entière, le chef spirituel de ce rameau, de cette Église saxonne, ses émules et ses successeurs rendent témoignage devant Dieu et devant les hommes. D'après eux, la forme religieuse qui se montre invariablement attachée au verbe « je domine, » la papauté et ses nombreuses armées, le monopole exclusif de la parole sainte et de la parole populaire que Rome s'est arrogé, le luxe et les vanités qu'on y déploie, l'humilité pleine d'ambition dont on y fait preuve, les dogmes qu'on y professe, la Vierge qu'on déifie, les saints qui y sont invoqués, la capitale ou la Jérusalem affectée au royaume visible de Jésus-Christ, tout cet ensemble n'entraîne rien de définitif; ce n'est ni la Bible, ni l'Évangile, ni la vraie parole, ni la Jérusalem promise ou la vraie sagesse.

Bien plus, pour passer de l'état de protestation à l'état officiel de protestantisme ou d'église établie, l'enthousiasme saxon se traduit dans un culte qui, selon l'usage, procède par contraste systématique, par rupture flagrante avec le passé immédiat. Aux richesses et aux pompes matérielles du catholicisme il oppose une simplicité rigoureuse; à la. prédication dogmatique, menaçante, déclamatoire, il oppose une prédication raisonnée, tempérée ; il cherche à unir le naturel biblique à Tonction évangélique ; il repousse toutes les pratiques extérieures qui donnent le change à l'esprit, toutes les

Mo ROME ET LÀ RÉACTION.

distinctions de poissons et de viandes auxquelles le catholicisme était revenu et qui, dans la branche judaïque ou le judaïsme en particulier, avaient fini par réduire les plus larges principes et intérêts de la loi à des obligations culinaires. En même temps, la réforme rejette comme souvenir du paganisme toute prosternation devant des images. Loin d'admettre une capitale reli* gieuse, un centre, elle fait du nom et de la divinité de Jésus-Christ le seul et grand centre spirituel autour duquel tous les fidèles doivent se grouper. Enfin, par opposition aux mœurs et à l'opinion qui étaient alors en vigueur^ elle proclame sa célèbre maxime de la justifiacation par la foi et non par les œuvres. C'est une attaque dirigée contre les cœurs qui cédaient avec trop de facilité à leurs penchants, dans la pleine confiance qu'à un jour donné certaines œuvres de piété extérieure, certaines pratiques et certains actes de donation rachèteraient en un clin d'œil les fautes d'une vie tout entière. En résumé, si la protestation sortie de la Saxe n'était pas venue d'en haut, comme jadis la protestation sortie delà Judée, si elle n'avait pas satisfait à un sentiment général longtemps contenu, à un intérêt universel d'avenir, elle ne se serait pas élevée à l'état de ministère religieux, d'église reconnue. Le rameau latin, l'Église romaine et ses nombreuses légions, maîtresses de presque tous les postes, n'auraient pas eu besoin de tant d'efibrts pour y résister. Elles n'eussent point perdu dans le conflit une partie considérable de leurs domaines et de leur influence. Si la Providence elle-même n'avait pas résolu de faire du protestantisme une manifestation favorable à un changement complet de l'avenir, ja-

L^EXAMÈN. <H

maïs Rome ne se serait attachée à réétouffer le droit sacré de l'esprit et de la parole, à lui procurer de nouveaux martyrs ; jamais le monde n'aurait assisté à ces lamentables jours de la Sainl-Barthélemy oii l'on renouvela sur le corps entier de l'Église protestante la trahison et le supplice qui avaient atteint, cent cinquante ans suparavant, la personne de Jean Huss, un des annonciateurs de cette Église. Enfin, aucune ligue catholique n'aurait consenti à aiguiser, dans cet homicide collectif du mois d'août 1572, le fer destructeur qui, en Angleterre et en France, durant les années 1649 et 1793, a cédé à une tout autre impulsion, la hache fatale qui a joint tant d'innocentes victimes aU nombre déjà incalculable de celles dont, par malheur pour l'espèce humaine, les fastes religieux et politiques se montrent partout remplis.

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