LETTRE LVII
La révision ou Texamen, principe de faiblesse dans f Église
protestante.
Mai 1851.
Si le ranneau saxon, si le protestantisme nous a ' donné la raison de sa force par rapport à la branche
judaïque et par rapport au rameau latin ou catholique de la branche chrétienne, il ne laisse pas fnoins à découvert son principe de faiblesse, sa fausse situation envers l'une et envers l'autre. C'est surtout dans l'acte de révision ou de nouvel examen et dans l'acte d'annonciation, qui en est la conséquence, que cette faiblesse et cette fausse situation se dessinent clairement.
Aujourd'hui l'Eglise protestante a . pour caractère général de rester comme suspendue avec malaise entre le passé et l'avenir. A l'égard du passé, la réformation a été évidemment quelque chose de plus qu'une réforme; à l'égard de l'avenir, elle est évidemment quelque chose de moins que la transformation inévitable.
Luther n'a point paru à une époque de transition majeure, de grand passage, aux jours où le monde franchit définitivement une ère historique pour s'établir dans une autre ère, où il franchit un âge capital de son existence, pour revêtir la robe d'un autre âge. Luther .appartient à une époque de second ordre. Il correspond au passage qui venait d'être ouvert par Guttemberg, entre la seconde phase de l'ère vulgaire et moyenne, les jours de sa maturité, et la troisième phase dont je vous ai déjà fait remarquer le double nom et la double fin. D'un côté, en effet, cette troisième phase comprend la renaissance de tout ce qui n'est plus l'ère vulgaire elle-même ; d'un autre côté, elle comprend la défaillance de cette ère en religion et en politique, sa période de déclin.
Dans ces conditions, c'est la protestation contre ce qui s'est fait, contre ce qui domine, le protestantisme,
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qui y brille par-dessus tout. L'esprit de protestation développe en tous lieux le droit de nouvel examen. Enfin la protestation, la critique, le nouvel examen se résument forcément dans des aspirations à quelque chose de nouveau ; dans le cri général d'annonciation, sous les auspices duquel s'est accomplie, avec de grands dangers et de violentes douleurs, la révolution française qui a engendré en réalité les temps nouveaux, l'ère toute moderne.
Mais si la liberté personnelle la plus étendue de penser, d'écrire, de parler, ne fait pas qu'on devienne nécessairement un penseur, un écrivain, un orateur,, il en est de même du libre examen. L'usage de ce droit ►n'implique pas non plus la rectitude absolue des résultats auxquels on arrive.
Entre l'œuvre de Luther et l'œuvre de Mahomet il existe une ressemblance éloignée. Sous d'autres inspirations, l'œuvre de Luther a aussi pour objet de provoquer une nouvelle direction, de tracer une résultante, une nouvelle voie de juste-milieu entre la Bible et l'Évangile. C'est même sur ce terrain, dans la manière d'entendre les rapports des deux testaments, que les vues religieuses et les vues politiques du protestantisme offrent avec le catholicisme une différence radicale qu'il importe de préciser d'autant plus que la branche judaïque y a trouvé des justifications nombreuses en faveur de sa résistance dans le passé et de son attente de l'avenir.
Suivant l'Église romaine, les premières Écritures, toute l'antiquité sacrée a été absorbée sans retour dans les secondes Écritures, dans les Évangiles. Moïse, la
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loi, les prophètes et les sages d'Israël sont tous passés en Jésus-Christ. Il n'y a plus à y revenir: la chose est conclue. C'est en particulier contre les juifs et la diversité des infidèles qu'on a occasion de remonter aux prédictions, au langage, aux figures de la Bible. Mais entre chrétiens et toujours d'après l'Église catholique, ce serait blesser ou compromettre Jésus-Christ que de se reprendre à la loi qui a cessé, aux prophètes et aux sages en Israël qui tous ont été accomplis, jusqu'à la moindre lettre. Pour interpréter l'histoire, pour développer la parole de Jésus -Christ, on ne doit partir que des Évangiles eux-mêmes, que d'une autorité qui en ressort visiblement, l'apôtre Pierre, par exemple, signalé comme la base, la pierre sur laquelle s'est élevée la nouvelle Église.
A cette manière de voir du rameau latin ou de l'Église catholique, le rameau saxon en oppose une autre qui tient, comme je vous l'ai dit, de la force et de la faiblesse, qui n'est plus tout à fait le passé, qui n'est pas encore l'avenir. La réforme change entièrement la nature ^es rapports attribués jusque-là aux deux témoignages. Elle substitue un esprit de conciliation à l'esprit d'absorption; elle fait de l'Évangile le complément de la Bible et non pas son accomplissement, sa consommation dans le sens exprimé et poursuivi par le rameau catholique. En substance, la réforme raisonne comme il suit : « Puisque l'Église romaine a déduit des Évangiles un état de choses que le sens religieux et moral signale comme contraire à la véritable spiritualité, puisque Tobjet évident et constant du zèle qui se déploie dans cette Église est
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de tout ramener à son verbe capital : « Je domine, » comment puis-je justifier mon sens à moi, mon verbe inspiré : « Je proteste? » comment puis-je convaincre cette Eglise romaine, cette Babylone nouvelle, d'injustice, de déviation? N'est-ce pas en remontant aux sources? Or, le livre juif, la Bible, l'ancien témoignage, est la source du livre chrétien, des Évangiles, du témoignage nouveau. »
Sur cette pensée, l'Église protestante se rejette en arrière et par la nature même de son nouvel examen, elle ne s'arrête nullement à ce qui a été fait dans l'Église catholique. Bien loin de là, le travail de la réforme passe en quelque sorte par-dessus la tête du christianisme primitif, par-dessus les Évangiles, pour aller se replacer au sein du livre juif, de la Bible, des anciennes Écritures.
Assis à ce foyer biblique, le protestantisme déduit avec une entière liberté non-seulement ce qui en est de Jésus- Christ et des Évangiles, mais ce qui, d'après lui, doit en être. Il ne se borne pas à être jugé par le maître, mais tout en mettant sa ferveur à en faire briller le côté divin, il juge Jésus-Christ lui-même. Il réalise envers ce Dieu la parole que les pères de la branche judaïque avaient appliquée à la constitution légale du roi, et d'après laquelle ils disaient : Rex judicat et judicatur; le roi juge, et il est jugé.
En conséquence, dans le rameau saxon cette manière de procéder entraîne une double sourc^e d'abus et lui crée en regard de son principe de force un principe de faiblesse, une fausse situation, soit à l'égard du catholicisme, soit à l'égard du judaïsme*
Par rapport à l'Église catholique, la réformation n'en vient à donner à Jésus-Christ le caractère nouveau qui fait sa foi, qu'à la condition de se délivrer d'autorité d'une partie des croyances, des paroles, des actes qui, dans les Évangiles, ne se montrent pas assez conformes aux résultats de sa révision biblique, et à sa philosophie morale. Sous prétexte de liberté, il lui arrive dès lors d'attribuer exclusivement à l'esprit romain une foule de résolutions, de prétentions qui, loin d'être imputables sans réserve à cet esprit romain, ont été déterminées, au contraire, par le développement inévitable des germes différents réunis dans les Évangiles.
Par rapport à la branche judaïque ou au judaïsme actuel, le protestantisme tombe dans un abus de même nature. Tout en invoquant la science et sous prétexte de liberté, il méconnaît la vraie situation du peuple juif de répoque de Jésus-Christ ; il détourne la vue de la plupart des causes naturelles et nécessaires qui expliquent si bien l'avènement de la Divinité personnifiée dans le maître des Évangiles et la rapidité de ses succès; îl n'apprécie qu'à la surface* l'histoire et le sens de la résistance imposée à l'ancienne Jérusalem; il glisse, en particulier, sur la réalisation presque simultanée des trois crimes ou sacrifices providentiels pour l'éclaircissement desquels j'ai été obligé d'adopter deux nouveaux noms, populicide et légicide.
Enfin, après avoir donné sa raison d'être et fait sa preuve de force dans l'acte de protestation, après avoir tenu le milieu entre la force et la faiblesse dans l'acte de révision ou de nouvel examen, il me reste à dire
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comment le troisième rameau de la branche chrétienne, arrivé à l'acte d'annonciation, témoigne de son infériorité complète.
La parole annonciatrice de l'Église catholique n'a rien d'équivoque. Il est de l'essence de Rome de soutenir que tout a été consommé sans retour, et qu'elle porte en elle-même cette consommation des temps. Sa formule d'avenir reste exactement semblable à sa formule du passé. Elle n'est que la conjugaison naturelle du verbe t dominer. » Le résultat principal de sa révision du passé est : « J'ai dominé ; » le résultat principal de son aspiration vers l'avenir ou son annonciation est : « Je dominerai quoi qu'on fasse, quoi qu'il advienne. »
A son tour, bien ou mal fondée, l'annonciation de la branche judaïque, la conjugaison de son verbe distinctif, sa formule relative à l'avenir est aussi claire, aussi ferme qu on puisse l'exiger. Remarquez, toutefois, que nous sommes reportés ici à l'époque de la réforme. « Rien n'est consommé, disait alors avec assurance cette branche judaïque, j'ai attendu, j'attends et j'attendrai un temps réellement nouveau et par suite un messianisme de nouvel ordre et de nouveau nom, un messianisme autre encore que celui de Jésus, de Pierre et de Paul. »
Or, entre ces deux annonciations, quelle est celle de l'Église protestante? Je le redis : ni le passé, ni l'avenir. Après s'être jeté au fond de la Bible, l'esprit du protestantisme ne recule pas pour s'élancer plus en avant. Gomme résumé de tant d'efforts, de tant d'intelligence et de zèle, le protestantisme annonce au
monde, promet au monde, tout juste le christianisme • primitif, le christianisme naissant, ce jnême christianisme qui est censé établi divinement et régner, par miracle, depuis seize siècles !