‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 3 sur 107 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

Avertissements et consolations envoyés aux défenseurs vaincus de l'ancienne Jérusalem, ou nouveau fil des événements depuis la formation des deux branles judaïque et chrétienne jusqu'à la révolution française.

A l'époque où l'ère ancienne de la religion des Écritures a été renîplacée par l'ère vulgaire et moyenne, dans le tableau de la bifurcation du tronc sacré, je me suis appliqué h vous faire observer une pensée dirigeante, un dessein providentiel. D'après cette pensée, il appartenait à l'un des produits da la bifurcation, la branche chrétienne, de donner au monde civilisé une conception, un messianisme d'application immédiate. D'après cette même pensée, il appartenait aussi à l'autre produit, la branche judaïque, de tenir en réserve en faveur de ce monde lui-même, de conserver en dépôt le germe d'un autre ordre, la prévision exprimée d'un autre messianisme, applicable à de nouveaux jours, à de nouveaux cieux, à, une nouvelle terre.

Mais pour que cet esprit originel de prévoyance devînt tôt ou tard efficace, il fallait que lefs événements ultérieurs fussent enchaînés de telle sorte que, au moment voulu, chacun se trouvât en mesure d'en discerner l'existence et le sens. Or, c'est de là que

dérive le nouveau fil qui, dans cette seconde partie de mes lettres, va nous conduire ou plutôt nous ramener de l'origine simultanée des deux branches judaïque et chrétienne à la révolution française.

Sans doute, dans l'intérêt du messianisme d'application immédiate, il était à propos que la Jérusalem ancienne fût renversée de fond en comble, afin d'imprimer aux actes de rupture avec le passé un caractère aussi éclatant qu'aux témoignages d'accomplissement ou de suite. Sans doute il était à propos que le peuple et l'Eglise juive se vissent réduits au dernier état d'abaissement et de misère. Néanmoins, jusque dans l'excès de sa sévérité, la Providence s'arrêtera à de certaines limites. 11 lui importait d'empêcher que le découragement religieux et moral gagnât à fond le cœur du vaincu, que l'école dépositaire du germe d'avenir laissât prescrire un jour, un seul jour, son droit légitime de protestation et perdît par là toute sa force. En conséquence, des avertissements et des consolations successives arriveront à ces mêmes vaincus. Tout sera dispose de manière à les faire persévérer avec résignation et avec foi dans la rude tâche, dans l'insurmontable nécessité d'attendre un avenir dont l'étoile était encore si lointaine et si voilée.

Comme la défaite de l'ancienne Jérusalem et de l'ancien peuple était complexe, les avertissements et consolations pouvaient être nombreux. Ils ont trouvé leur expression dans les nouvelles forces imprimées à une partie des principes et des intérêts qui avaient été compromis entre les mains des Juifs. Par ce moyen, l'Église dépositaire ne cessait d'être en réalité très-

agissante^ tout en se tenant absolument confinée dans les conditions de Texpectative.

Ainsi l'ancienne Jérusalem et les Juifs avaient été battus sur un premier point, au sujet du principe de Tunité de Dieu exempte d'aucune forme visible, d'aucun partage. Or, la troisième branche émanée directement du tronc sacré, Mahomet et ses victoires deviendront bientôt une protestation immense en faveur de ce principe, un avertissement d'en haut.

Jérusalem et l'Église juive avaient été battues sur un second point. Non-seulement Rome avait fait passer la charrue sur les fondements de l'ancien temple et des anciennes institutions, mais Rome avait fait plus : elle s'était emparée du nom et des dépouilles de la cité ruinée, du peuple exterminé par son bras. Elle en était venue à pousser ce cri : « Je suis la seule Jérusalem, la Jérusalem universelle. » Or, sur ce deuxième point, et peu de temps après Mahomet, une autre consolation, un autre avertissement non moins éclatant sera envoyé aux vaincus. La branche chrétienne se divisera à son tour, elle sera bifurquée. Une Église considérable, presque tout l'Orient chrétien, l'Eglise grecque ou orthodoxe, fille de Constantinople, se séparera complètement de Rome ; elle protestera de toute sa force contre le pouvoir romain.

Un troisième point aussi grave que les précédents avait caractérisé la défaite de la cité d'ère ancienne. Sous l'influence exagérée de l'axiome que la lettre tue et l'esprit vivifie, on avait usé de représailles contre la lettre des anciennes Écritures; on l'avait comme frappée de mort, ensevelie. Il en était résulté le système

religieux et politique du moyen âge, Tassociation in* time des trois seigneurs, qui se fondait essentiellement, comme vous en aurez la preuve plus loin, surun renversement arbitraire dans la hiérarchie naturelle et légitime des noms sacrés. Or, à propos de cette troisièpie défaite, c'est encore la Providence qui se chargera de la plus magnifique consolation, de Tencouragenient le plus formel à la persévérance. Tout à coup, dans la personne de Guttemberg, le principal représentant de la découverte de l'imprimerie, la lettre opprimée, la lettre oubliée, la lettre morte obtient un libérateur, un sauveur. La face du monde est de nouveau changée; car cette résurrection irrésistible de la lettre prépare une conduite nouvelle, ou une rénovation non moins irrésistible de l'esprit.

Avec la lettre ressuscjtée par l'effet de l'imprimerie, avec les livres bibliques, les Kvres juifs sortis de l'oubli du tombeau, les consolations et avertissements envoyés aux dépositaires de l'élément réservé à l'avenir ne seront plus séparés entre eux par des intervalles séculaires. Ils se multiplieront de jour en jour. Loin de ne leur venir que d'une seule Église, des signes éclateix)nt en Orient comme en Occident, dans toutes les Églises , chez tous les peuples , sur les lèvres de tous les hommes. Un nouveau et puissant rameau de la branche chrétienne, le protestantisme, poursuivra l'œuvre de l'Église grecque en opérant une nouvelle et décisive réaction contre les abus réunis sous le nom romain. Il poursuivra l'œuvre de Mahomet en ramenant à la pure unité de Dieu, en transigeant, presque à son insu, sur la divinité de

Jésus-Christ, pourvu que la sainteté du maître des Évangiles et sa subliniité soient universellement reconnues. 11 poursuivra l'œuvre de l'Église juive en restituant le droit de publicité, le droit d'examen, au livre de la loi, des prophètes et des sages, A son tour le gallicanisme, proclamé comme charte publique, au sein de Paris, sera une consolation par le mouvement et la vie rendus à ce même droit de nationalité, à ce même principe peuple, qui avait été sanctifié, dès les premiers jours, dans Jérusalem, et que je vous ai dépeint si rigoureusement immolé sur la plateforme du mont Moria, en la personne collective de l'ancien peuple.

A dater des gallicans jusqu'à la révolution française, jusqu'au coup de tonnerre qui a remplacé définitivement l'ère seconde ou moyenne par une ère troisième et toute nouvelle, les avertissements qu'on voit se presser, se pousser les uns les autres, n'appartiennent plus aux développements de mon sujet. Ils y touchent toutefois par quelques points. Les philosophes, sous le nom de déisme, retravaillent le prin-. cipe de la pure 'unité de. Dieu. Les parlementaires impriment une nouvelle autorité au nom de la loi. Les économistes songent à une dispensation plus féconde de ces mêmes biens si dédaignés en apparence, sous le nom de temporels, de charnels, dont vous avez vu qu'on faisait le plus grand crime à l'ancienne Jérusalem d'avoir promis la légitime et intelligente possession à tous les enfants de Dieu, à toutes les populations de la terre.

Enfin, admirez de nouveau à quel point l'espèce

humaine reste assujettie à de singulières oscillations ! Admirez à quel point les idées qui, après coup, sont regardées par tous comme les plus justes, les plus simples, exigent du temps et des vicissitudes avant de se produire ou de s'établir!

D'après les Évangiles, la parole est Dieu, et Jésus-Christ est la parole. Or, renfermons-nous ici dans les pures abstractions de l'esprit et jetons un voile sur toutes les causes et les circonstances réelles. Si les Juifs commirent un crime à l'égard de Jésus, s'ils méritèrent de passer pour déicides, quelle était au fond la nature de ce crinàe? C'est qu'en la personne du nouveau maître, les Juifs auraient enchaîné et frappé le droit de la parole, la pleine liberté de la parole, cette même liberté que, sous une seule réserve, Moïse et les anciennes Écritures avaient constituée comme première condition de droit divin.

Quoi qu'il en soit, admirez, je le répète , les singulières oscillations et contradictions de la pratique humaine ! Les esprits qui se sont le plus lamentés sur le crime providentiel . des anciens Juifs et qui ont tonné avec le plus d'éloquence contre leurs rigueurs, ceux-là ont reproduit, et développé au delà de toute expression, la nature de leur déicide. A leur tour ils ont enchaîné et crucifié sans pitié le libre droit de la pensée, de la conscience, de la parole.

Aussi que de siècles n'a-t-il pas fallu pour qu'un homme fût suscité, nommé Johanan ou Jean, nommé Jacob ou Jacques , nommé Rousseau ; pour que cet homme, prophète et préparateur d'une rénovation universelle, osât émettre le sentiment suivant en faveur de la

i6 ROME ET LA RÉIGTION.

parole opprimée, en faveur de l'esprit vaincu en matière de religion. « Les Juifs se sentent à notre discrétion, disait Rousseau, la tyrannie qu^on exerce contre eux les rend craintifs ; ils savent combien peu Tinjustice et la cruauté coûtent à la charité chrétienne. Qu'oseraient-ils dire sans s'exposer à nous faire crier au blasphème? Les plus savants et les plus éclairés sont toujours les plus circonspects... Mais croyez-vous que dans les lieux où ils se sentiraient en sûreté, on aurait aussi bon marché d'eux?... Je ne croirai jamais avoir bien entendu les rapports des Juifs qu'ils n'aient un état libre, (}es écoles, des universités où ils puissent parler et discuter sans risque. »

Page 1