‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 21 sur 107 · LETTRE LVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LVIII

Les Gallicans; influence de la réforme sur les développements de rÉglise gallicane, et des libertés gallicanes sur Tavénement des temps nouveaux.

Grâces au ciel, dès que nous aurons considéré les Gallicans dans leurs rapports avec le protestantisme, dès que nous aurons émis les observations indispensables sur leur principe de force et leur principe de faiblesse, cette secbnde partie de mes lettres se retrouvera au poiftt où la première nous a laissés, en la quinzième année de notre siècle, au traité de la Sainte- Alliance.

Les gallicans et leur plus admirable chef, Bossuet, sont comme le dernier anneau de la chaîne que j'avais à parcourir pour vous ramener avec ordre des origines de chacune des^ branches de la religion des Ecritures et de leurs grands rameaux à notre situation actuelle. L'Eglise gallicane complète la série dea encourage-

ments à persévérer que la Providence s'était chargée d'envoyer de siècle en siècle à la Jérusalem vaincue et qui, tous, se fondaient sur la réapparition éclatante, sur le rétablissement de quelqu'un des principes enveloppés dans la défaite de cette cité, dans sa ruine.

Quelles que soient la nature et la date des protestations exprimées par les précurseurs les plus éminents de la réforme, Wiclef, Jérôme de Prague, Jean Huss, quel que fût le cri antérieur des Vaudois, des Albigeois et de beaucoup d'autres, le protestantisme n'a éclaté et ne s'est manifesté d'office qu'au xvi'' siècle, sous Luther. Il en est de même des libertés gallicanes. Sans doute on peut chercher très-haut dans le passé les germes, les préludes de leur existence ; sans doute elles se dessinent dans la conduite traditionnelle des rois, des universités, des évéques de France, dans l'opposition constante des magistrats à l'autocratie de Rome. Cependant ces libertés de l'Église gallicane ne se sont élevées au rang d'une autorité officielle, à la dignité de gallicanisme, proprement dit, qu'en vertu de la charte de Bossuet, que par les quatre articles de la déclaration française de 1682.

Imaginons pour un moment le plus beau des privilèges. Supposons qu'il soit possible d'enlever à la Révolution française ses excès, son sang, ses terreurs; tout ce qui lui a imprimé le caractère physique d'une explosion, tout ce qui lui a imprimé le caractère mystérieux d'une, expiation d'autant plus étendue, plus effrayante qu'elle avait été plus retardée. Ne voyons dans cette Révolution française que son mérite sacré, que l'intérêt d'un renouvellement général dont les bien-

faits, pour être tous sentis et développés, exigeront plusieurs siècles.

Sous l'autorité de cette supposition, il y a dans notre pays et dans les grandeurs de notre langue, quatre hommes, quatre écrivains, qui ont servi de précurseurs prophétiques à ce renouvellement, Bossuet, Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Bossuet consacre les libertés dans l'Église; Montesquieu annonce les libertés dans les lois; Voltaire introduit les libertés et trop souvent les licences dans Tesprit ; Rousseau, chez qui deux natures opposées se livraient entre elles de si douloureux et quelquefois de si déplorables combats, Rousseau introduit les libertés dans le foyer de l'âme, non-seulement dans l'âme des individus, mais dans l'âme collective des nations, dans le Cœur des peuples.

En poursuivant la comparaison de la religion avec un arbre, le gallicanisme n'apparaît que comme une subdivision, comme un sous-rameau. Le grand rameau latin ou catholique s'est bifurqué. Il a renouvelé ce qui était arrivé au tronc juif, puis à la branche chrétienne ; ce qui est arrivé à la branche, mahométane marchant sous le drapeau d'Omar et d'Ali, ce qui est arrivé au rameau saxon distingué principalement en luthériens et calvinistes, ce qui est arrivé à la branche judaïque ellemême qui, jusqu'au siècle dernier, était profondément divisée en synagogue ou rameau espagnol et portugais, et synagogue allemande.

Dans le rameau catholique les deux produits de la bifurcation ont été les ultramontains et les gallicans.

Depuis longtemps la France et l'Angleterre tenaient les yeux ouverts l'une sur l'autre. Dès que la réforme

de Luther eût engendré une Église anglicane, il avait paru tout naturel et presque inévitable que la religion, en France, emportât quelque chose de gallican. C'est pourquoi, dans le nom autant que dans le fait, le gallicanisme signifie la nationalité^ et telle est la vraie raison de sa force ; il signifie le droit nation, la personnalité et l'originalité des peuples. Il redevient en conséquence la reproduction manifeste de celui des principes dont Rome avait jadis accompli l'extinction systématique dans l'ancienne Jérusalem ; celui dont elle avait opéré le crucifiement définitif sur le mont Moria en la personne collective d'Israël ou de l'ancien peuple.

Le caractère dominant du protestantisme consistait à prendre son point d'appui hors de l'unité romaine, hors de toute organisation générale autour d'un centre commun. Le protestantisme voulait que le nom et la divinité de Jésus-Christ fussent le seul centre d'esprit, la seule capitale nécessaire pour l'union et l'alliance de toute la famille humaine.

En ce sens l'œuvre de Bossuet et des gallicans se séparait de la réforme sous deux rapports qui doivent être soigneusement distingués. Le gallicanisme admettait de toute son âme une unité positive. Il reconnaissait la nécessité d*une Église centrale et organisée à cette fin. Il ne se contentait pas de regarder le nom de Jésus-Christ comme un centre d'esprit suffisant pour l'union pratique des hommes. Jusque-là le gallicanisme se trouvait en parfait acqord avec l'Église romaine. Mais ensuite, et c'est ici qu'on découvre la cause particulière de sa faiblesse logique, de sa fausse situation ; mais ensuite le gallicanisme admettait une autre néces-

site, qui le plaçait à la fois en opposition avec la réforme, avec le. sentiment romain et avec la nature des choses.* Le gallicanisme voulait que l'unité conçue selon son propre esprit, que l'Eglise organisée et centralisée à sa façon, fût et ne pût être autre que Rome.

Mais si l'Église gallicane ou française prenait ses libertés, pourquoi toutes les autres Églises espagnole, portugaise, allemande, n'auraient-elles pas revendiqué également leur droit, leur originalité personnelle?

Ainsi, tandis qu'en apparence l'Église gallicane ne signalait qu'une unité possible, qu'une Jérusalem possible, Rome, au fond et à son insu elle travaillait à une autre catholicité ou universalité; elle travaillait à une autre Jérusalem, à la cité qui, d'après la pensée juive originelle, doit devenir tôt ou tard un centre d'alliance entre les nations considérées comme nations, une Église ou assemblée de peuplçs considérés en cette propre qualité de peuples.

De même que le protestantisme, l'Église gaUicane arrivait donc forcément à une œuvre mixte et incomplète. Si Luther représentait plus qu'une réforme et moins que la transformation désormais inévitable, Rossuet et les gallicans, à leur tour, représentaient quelque chose de plus que la Jérusalem religieuse et politique de l'ère vulgaire ou moyenne, Rome, et ils représentaient quelque chose de moins que la cité universelle depuis si longtemps promise ù l'avenir, que la Jérusalem de nouveau temps et de nouvel ordre.

Aussi l'on sait à quel point le catholicisme romain, U papauté a témoigné sans cesse ses amertumes au

sujet de la blessure nouvelle qui lui était occasionnée par le catholicisme gallican.

Devant la déclaration de 1682 il n'y a pas à douter de ce qui serait advenu sans la crainte inspirée au Saint- Siège par la puissance absolue de Louis XIV, sans la crainte de voir la France céder à quelqu'un de ces mouvements brusques qui lui sont si familiers, et se séparer de Rome. Certainement, si le poids de ces considérations n'eût point prévalu, les représentants officiels et souverains de la Jérusalem de moyen âge auraient formulé des décrets aussi redoutables peutêtre contre les gallicans que contre |es dissidents d'aucune autre époque.

Toute protestation, avons-nous dit, entraîne la nécessité d'une révision, d'un nouvel examen, et c'est à l'aide de quelques-uns des principes fournis par la révision gallicane que nous allons nous retrouver à notre point de départ et rentrer dans les événements de notre siècle.

Comme Luther, Bossuet protestait; comme Luther, Bossuet s'est rejeté dans les sources. II a passé pardessus les Évangiles et a été se replacer au foyer du livre juif, la Bible. Pour mieux attester les rapports perpétuels de la question religieuse avec la question politique, Bossuet a produit l'œuvre qui a pour titre ; « Politique tirée tie l'Écriture sainte, » il a fait son discours sur l'histoire universelle qui, sans l'influence de la réforme, n'aurait jamais été écrit ni conçu. Dans ce discours où les vaincus de l'ancienne Jérusalem se trour vent indirectement réhabilités sur une foule de points, le sublime écrivain, nourri des anciens prophètes, cède

à leurs inspirations. On dirait qu'il prophétise lui même bien plus qu'il ne dépeint la chute des empires et des plus vieilles dynasties.

Dans cet intérêt de nouvel examen, appliqué aux protestations gallicanes et au rétablissement du principe de nationalité, les disciples les plus recommandables de Bossuet, les membres les plus spirituels de son Église ont suivi l'exemple du maître. Ils remontent à la simplicité biblique, ils se plaisent à populariser les « mœurs des Iraélites, » les bases de leur organisation nationale. Ils mettent à l'ordre du jour ce grand nom de « Constitution, » qui a joué un rôle si actif dans notre siècle; ils déclarent que l'on ne saurait rencontrer ailleurs, mieux que chez le peuple de Dieu, que chez le peuple juif, l'idée fondamentale d'une vraie « constitution d'État ; » et ils en déduisent une partie des causes qui faisaient réellement de l'ancien peuple un peuple principe, un peuple système. Enfin, c'est des origines juives elles-mêmes que leur voix fait ressortir au sein de l'Église, ou en faveur de la question religieuse, les principes généraux, les principes si puissants qui n'ont pas tardé à se créer une existence propre dans l'État, ou en faveur de la question politique.

Après le long parcours à travers le passé, dans lequel il était si nécessaire de chercher une partie des causes et des explications applicables à nos difficultés présentes, je n'ai donc qu'à reproduire l'expression de quelques-uns de ces grands principes judéo-gallicans. C'est surtout au moyen de ceux qui concernent l'état des personnes, l'intérêt réclamé par les classes l^s plus nombreuses entre les populations et la division des pro-

priétés, que nous nous verrons rejetés dans l'atmosphère de la révolution française.

€ Chez les Juifs, disait l'esprit gallican, point de ces flétrissantes distinctions de castes, ni de ces outrageants mépris d'un ordre pour l'autre, ni de ces règlements i)arbares qui réunissaient ailleurs dans une partie de la nation les privilèges et l'autorité.... Tout y ramenait à régahté naturelle. »

« Dans les mœurs des Israélites, s'écriait en face du siècle de Louis XIV ce même esprit gallican, vivre noblement ce n'était pas vivre sans rien faire. C'était se livrer surtout à l'agriculture.... Voilà même ce qui éloigne le plus ceux qui n'estiment que nos mœurs. Quand on leur parle de ces laboureurs, ils se figurent les paysans grossiers de nos campagnes, menant une vie pénible et triste dans la pauvreté et le mépris, sans cœur, sans esprit, sans éducation. Ils ne considèrent pas que ce qui rend nos paysans communément misérables, c'est qu'ils sont comme les valets de tous les autres hommes. »

« Oui, monsieur, disait plus tard avec prévision la même critique religieuse tournée contre Voltaire, qu'on ouvre les yeux sur la plupart des gouvernements modernes ou qu'on les jette sur l'histoire des anciens empires, on en trouvera partout la preuve, les grandes propriétés sont un des fléaux de l'agriculture. Diviser les fermes, multiplier les ateliers rustiques, c'est le seul moyen de peupler les campagnes et même les villes. C'était le principe de Moïse; on aura beau s'agiter, calculer, systématiser, il faudra toujours en venir Ih. •

426 ROME ET Là réaction.

Page 1