LETTRE LX
Traité de la Sainte- Alliance en 18 15; en quel sens sa nature religieuse est un hommage rendu à Tesprit de révolution et à l'aUente d'une réédification générale.
Pour les générations dont nous faisons partie, les événements auxquels j'arrive ne sont plus déormais le passé dans la pleine acception du mot. Nous en puisons la connaissance ailleurs que dans les documents, que dans les conversations avec nos devanciers et dans les livres. Ces événements vivent en nous par le souvenir direct. Ils sont étroitement liés aux premières impressions, aux premières réflexions de notre jeunesse. Ils ont une part dans toutes les conditions ultérieures de notre existence.
Depuis le traité de la Sainte-Alliance jusqu'au mois
de mai 1851, où je trace le premier projet de cette lettre, l'intervalle écoulé comprend encore trente-six ans. Bientôt la date des événements et la date du récit que j'aurai à y consacrer se rapprocheront entre elles et finiront par se confondre. Avant de clore mes lettres, il est même probable que je serai obligé à quelque longue suspension; car tant que les circonstances ne s'y opposeront pas, je me maintiendrai dans la même volonté. J'attendrai de nouveaux événements et surtout les conséquences presque forcées de ce mouvement de l'Europe sur l'Asie, dont l'année 1840 est devenue comme le signal officiel et dans lequel j'avais placé depuis si longtemps la justification de mes travaux et l'opportunité de l'idée qu'ils poursuivent.
L'acte conclu et promulgué à Paris le 29 septembre 1815 est digne de mémoire par son caractère religieux autant et plus encore que par son caractère politique. Tandis qu'au point de vue politique on le déclarait entièrement dirigé contre la révolution française, au point de vue de la religion, chose étrange I il est, au contraire, un hommage formel rendu au génie de cette révolution ; il fournit une preuve en faveur de la nécessité d'une transformation générale. Jamais les formes et conditions qui servent à diflérencier les Églises établies, qui font leur existence, leur opposition, qui donnent la raison des noms et des qualifications qu'elles ont pris pour elles-mêmes et attribués aux autres, jamais toutes ces conditions n'avaient reçu un plus rude échec ; jamais la spécialité du dogme inspiré à chacune de ces Églises, la spécialité de leur enseignement n'avait été jugée avec autant de hauteur et
d'indifférence. Aussi, sauf à l'étendre, à l'élargir, n'y a-t-il qu'à suivre fidèlement la marche et le droit adoptés par l'œuvre de la Sainte-Alliance, pour s'assurer le terrain où il sera permis d'élever un jour une nouvelle cité, un nouveau symbole d'alliance, un nouveau temple.
Plus d'une fois nous nous sommes convaincus que dans les affaires du monde et dans les affaires de la religion plus que dans nulles autres, les femmes laissaient des traces profondes de leur concours. Des femmes assistaient à la mission de Moïse, elles se pressaient sur les pas de Jésus-Christ, elles prenaient leur part dans l'éclat de Mahomet. Or, de ces grands souvenirs, si l'on descend à des exemples relativement infimes et qu'on déchire le voile derrière lequelie traité de la Sainte-Alliance s'imprégnait d'un sens mystique, d'une ferveur de religion, on y rencontre également une femme.
Au sein de Paris, de la cité représentative dé la révolution, les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse sont les trois monarques qui présidèrent au traité, qui en devinrent les auteurs. L'Angleterre, la France et les autres puissances de l'Europe ne s'y rangèrent qu'après coup.
Sous le rapport politique, il y a des intérêts auxquels ni l'Autriche, ni la Russie, ni la Prusse ne sauraient renoncer sans cesser à l'instant d'être elles-mêmes. Sous le rapport religieux et de quelque façon qu'on apprécie les choses, l'empereur d'Autriche représentait forcément l'ordre catholique, apostolique et romain; l'empereur de Russie représentait l'Église grecque ou
orthodoxe, le roi de Prusse l'Église protestante, évangélique ou saxonne. Les contractants de la Sainte- Alliance correspondaient donc aux trois rameaux opposés de la branche chrétienne qui n'est elle-même qu'une des trois branches opposées issues du tronc sacré primitif.
En ce sens et tel tempérament qu'on y emploie, la situation de l'empereur de Russie et du roi de Prusse était immuable comme un dogme auprès de l'empereur d'Autriche. A moins de se renier ou de se transformer, celui-ci, au point de vue de la religion, ne pouvait considérer ses deux politiques alliés que comme les représentants supérieurs de l'hérésie et du schisme. Le représentant positif de l'orthodoxie grecque ne pouvait voir non plus dans les deux autres contractants que les représentants des Églises détournées de la véritable voie ou les expressions de l'hétérodoxie. Le roi de Prusse, à son tour, n'y voyait que les représentants des religions détournées du véritable esprit évangélique, que les expressions du néo-paganisme romain, du papisme et des superstitions grecques.
Toutefois, malgré ces différences, et oppositions constitutives, les trois monarques passent outre, non pas seulement, je le répète, en leur qualité d'hommes politiques, mais en leur qualité d'hommes de religion. C'est en vertu de la délégation qu'ils assurent avoir reçue de la Providence que le résultat de leur œuvre est de se faire un terrain commun et de s'engager par là dans les voies d'une transformation sensible. « Notre résolution inébranlable, disent-ils, est de prendre uniquement pour règle de notre conduite soit dans l'adminis-
tratîon de nos États respectifs, soit dans nos relations politiques avec les autres gouvernements, les préceptes de la religion chrétienne, qui, loin d'être uniquement applicables à la vie privée, doivent, au contraire, influer directement sur les résolutions des princes et guider toutes leurs démarches conformément aux paroles des saintes Écritures. En conséquence, les princes alliés dirigeront leurs sujets dans l'esprit de fraternité, se considérant comme membres d'une même nation chrétienne, se regardant comme désignés par la Providence pour gouverner trois membres d'une même famille. »
Dans sa nature religieuse, telle est donc la condition intime de l'œuvre de 1815, tel est le fait. Dès qu'ils s'attribuent une sorte de pontificat et qu'ils remontent d'autorité aux saintes Écritures, les trois monarques attestent qu'à leurs yeux le schisme, l'hérésie, le néopaganisme, toutes les accusations réciproques des diverses Églises sont réduites à rien ou presque rien. Par ce même fait et à la face du monde, la nouvelle manifestation enlève l'autorité directe à tous les actes, à toutes les croyances et formes qui distinguent et constituent ces Églises. Afin de ne laisser prédominer que les points d'accord, le traité rejette toutes ces différences établies dans un rang secondaire, au nombre des intérêts accessoires. 11 ne fait dépendre ni de cellesci, ni de celles-là l'esprit de justice, de bienveillance, de fraternité réciproque. Sous son influence Rome, la Jérusalem de moyen âge, consent ou est censée consentir par l'adhésion de son représentant à ne plus ambitionner une suprématie absolue, à ne plus être com-
prise que pour un tiers de part dans la possession de la vérité et de la sainteté chrétiennes.
Après le fait viennent ses conséquences pratiques qui conduisent elles-mêmes à d'autres conséquences ou à un droit beaucoup plus général.
Dès que l'objet religieux de la sainte alliance en 1815 avait été défini, rien ne s'opposait à élever sur ce terrain commun un nouveau temple destiné à resserrer et à sanctifier les points d'accord, à émousser les anciens sujets de division, les causes fâcheuses ou puériles d'éloignement. Or, un nouveau temple entraîne un nouveau pontificat qui tiendra* de toute nécessité du prêtre latin, du pope grec, du ministre protestant, sans être assujetti néanmoins à tous leurs sentiments, à toutes leurs exigences. De plus, comme les trois monarques, au nom des saintes Écritures et de la Sainte-Trinité, se sont alliés entre eux et comme mariés religieusement, il en résulte que, sur le terrain commun, la majesté de leur exemple devra avoir son imitation. Dans le nouveau temple et à l'aide du nouveau pontificat, tous les membres sans distinction de la famille religieuse resteront libres de s'allier, de s'unir, de se marier avec bénédiction du ciel. Le veto spécial du prêtre qui, dans les circonscriptions religieuses opposées, était précédepiment qualifié de schismatique, d'hérétique, d'hétérodoxe et de néo-païen, ne suscitera plus de sérieux obstacles.
Après les conséquences particulières du traité, ce sont ses conséquences les plus générales qui en complètent l'histoire.
Puisque les trois contractants, les trois princes de la
terre, réunis au sein de Paris, au foyer de la révolution universelle, ramènent, d'autorité, les trois rameaux distincts de la branche chrétienne à un centre commun, pourquoi le même office, le même privilège ne serait-il pas réservé un jour à des princes de l'esprit? Pourquoi serait-il défendu aux diverses hanches issues de la religion des Écritures de redemander un point d'accord à leur tronc original. A son tour, pourquoi ce point d'accord n'embrasserait-il pas les branches fournies par la sagesse religieuse et morale des régions du monde qui hier semblaient encore les plus éloignées entre elles, et qui aujourd'hui se tiennent toutes par la main? Enfin, pourquoi n'obtiendrait-on pas de la Providence le terrain commun, sur lequel toutes ces branches et rameaux en viendront à retravailler avec science et avec art à l'édification de la Jérusalem des nouveaux temps, à la véritable arche de sainte alliance.