LETTRE XLVI
Mahomet et Tunité de Dieu ; troisième branche issue du tronc sacré ; avertissement et consolation pour la Jérusalem vaincue.
L'homme de génie le plus capable déjuger Mahomet, l'homme qui avait réfléchi, combattu sous le ciel témoin des inspirations et des œuvres de ce prophète, le captif de Sainte-Hélène, en a résumé toute l'histoire ^ quelques traits. L'apologie succincte qu'il en écrit
MAHOMET. Srf
marque avec force le comE^exicement de oel^ série dé oansolations et d'encouragements à persévérer, à Taide desquels la Providence elle-même se chargerait de raffermir les vaincus de l'ancienne Jérusalem, les dépt^sitaires officiels d^un messianisme dont Topportunité était encore si éloignée.
« Mohammed déclara un seul Dieu qui n'a ni père nî fils, disait Tillustre captif... Sesmoslems conquirent la moitié du monde. Us arrachèrent plus d'âmes aux fau^, dieux, culbutèrent plus d'idoles, renversèrent plus de temples païens, en quinze années, que les sectateurs de Moïse et de Jésus-Christ ne l'ont fait en quinze siècles. »
Lors même que dans la forme cette appréciation paraîtrait exagérée, on n'y reconnaît pas moins l'idée impulsive de l'islamisme, la première cause de la puissance à laquelle il lui a été donné de • parvenir. Mais après avoir jeté pendant longtemps un vif éclat, l'étoile de l'islam, comme toutes les autres étoiles, a pâli. Dans des proportions et sous des aspects différents, cette troisième branche du tronc sacré a partagé le sort de ses rivales. Elle a trouvé son principe de faiblesse, la raison de ses vicissitudes et de ses défaillances, dans les conditions intimes de son origine, dans le mouverment même qui lui avait valu son exaltation.
Toutefois, si le mahométisme témoigne aujourd'hui de sa fausse situation, par rapport à l'idée fondamentale de la religion des Écritures, envers les autres branches du même tronc, par rapport au nouvel état, à la nouvelle ère du monde, il y a un point capital où l'on s'abuse généralement à son égard.- On le représente
beaucoup plus faible qu'il l'est en réalité, et on confond ensemble des questions très- distinctes. Ainsi nul ne peut douter que les progrès de la civilisation, que le génie philosophique et scientifique du monde nouveau ne finisse par envahir le domaine des sectateurs de. Mahomet et par le soumettre à une transformation complète. Mais, comme je vous l'ai fait observer dans mes premières lettres, cette locution, cette formule, « les .progrès de la civilisation » n'est qu'une manière de présenter l'idée d'une cité nouvelle à créer, d'un nouveau système d'alliance à établir entre les hommes considérés comme individus et entre les hommes considérés comme nations vraies, comme peuples voyants, rachetés ou libres.
Si donc on est dans la vérité à l'endroit du mahométisme, lorsqu'on en parle au point de vue de la civilisation générale et de ses progrès, c'est tout différent lorsqu'on se place avec spécialité au point de vue de la question religieuse. A ce titre, la branche mahométane emporte une force réelle, une force morale qui ne lui permettra jamais d'être absorbée dans le sein des autres branches existantes. En conséquence, pour ce qui la touche, il faut adopter l'ordre suivant : rappeler quelques circonstances de la vie de Mahomet, du milieu où il est apparu, reconnaître le trait prédominant de sa doctrine, la voie de moyen terme, ou, selon sa propre expression, la direction droite, le droit chemin qu'il s'est brillamment attaché à ouvrir entre le judaïsme et le christianisme. Après cela nous en viendrons aux témoignages de force donnés par l'islam, enfin à sa faiblesse actuelle, sa fausse situation,
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à rimpuissance manifeste qui, chez lui comme parmi nous, est faite désormais à l'esprit de pure réaction et à ses recrudescences.
C'est à l'année 569 de l'ère vulgaire que correspond la naissance de Mahomet, fils d'Abdallah. La tribu des Kosréites dont sa famille faisait partie, comptait pour une des plus éminentes entre les tribus arabes. Elle était chargée de quelques fonctions spéciales dans une espèce de temple ou de panthéon consacré à toutes les divinités et toutes les idoles bizarres dont le culte était en faveur et causait le plus de division chez les habitants de ces contrées.
Aux jours où Mahomet naquit, le monde sur lequel son nom et ses sectateurs allaient exercer tant d'influence était loin d'offrir un spectacle rassurant. Récemment le codificateur des lois romaines, l'empereur Justinien, avait terminé sa longue carrière. La Gaule, devenue chrétienne, était livrée aux haines furieuses des Frédégonde et des Brunehaut. La possession de l'Espagne était disputée entre les deux races wisigothe et suève. L'Italie tombait dans les mains des Lombards, après avoir été préalablement ravagée par les conquérants barbares dont le génie . de Bélisaire et de Narsès avait réussi à contenir pendant un temps les progrès et les violences. Dans la Grande-Bretagne, les indigènes se débattaient' contre les invasions des Saxons. En Syrie et en Palestine, les Perses, commandés par les Cosroês, occupaient les bords de la Méditerranée, à l'exemple de leurs aïeux, et préparaient aux Asiatiques le chemin de Constantindple. En Arabie, les Juifs échappés à la ruine de leur patrie et de leur nationalité
avaient formé des établissements considérables et comptaient dans leurs rangs J)lus d'une tribu toute guerrière. Une foule de chrétiens s'étaient réfugiés également dans la presqu'île arabique» soit à cause de l'antipathie déjà déclarée entre les grecs et les latins, soit pour échapper aux effets des disputes qui agitaient toute l'Église et qui, plus d'une fois, l'ensanglantaient.
Après avoir éjé laissé de bonne heure orphelin et pauvre, le fils d'Abdallah était passé sous la tutelle de son aïeul Abdul-Motaleb et, à la mort de celui-ci, sous la tutelle de son oncle Abou-Taleb, père de ce fameux Ali qui, par sa tendresse et son dévouement, devint comme le saint Jean du nouveau prophète et en épousa plus tard la fille Fatime.
Les nombreux voyages où Mahomet fut engagé par la profession du commerce qu'il avait d'abord exercée, le conduisirent fréquemment en Syrie et lui firent entretenir des relations avec des juifs et des chrétiens. Dans son état de marchand et longtemps avant sa mission, sa droiture, la fidélité qui distinguait sa parole lui avaient valu, dit-on, le surnom de El emim, le fidèle. Ce fut par les qualités généreuses de son âme, auxquelles se joignaient beaucoup de qualités physiques, qu'il obtint l'amour de la belle et riche veuve dont les intérêts commerciaux avaient été confiés à ses soins et qui, quoique plus âgée que lui, l'épousa.
Les calamités incessantes auxquelles le monde était en proie, la majesté des idées promulguées par les juifs et par les chrétiens, les abus flagrants que les uns et jes autres associaient à ces idées, la misère des disputes
théologiques dont Mahomet apprenait le sujet et voyait le résultat, la situation des tribus arabes si capables de grandes choses par leur imagination et leur courage» mais si impuissantes à cause de leurs superstitions et de leurs divisions, enfin le souvenir d'Ismaêl, qui reliait ces tribus arabes aux plus anciennes traditions des juifs et en faisait des fils d'Abraham; toutes ces circonstances avaient provoqué chez Mahomet de fortes pensées. Il en résulta pour son esprit des éblouissements, des visions et, au fond de son âme, des agitations mystérieuses. Le nouveau prophète avait quarante ans lorsque sa mission fut définitivement proclamée, lorsqu'il ne douta plus que le Dieu Très-Haut l'eût choisi pour être un grand instrument de ses desseins et de ses œuvres.
De même qu'on ne peut s'en dispenser quand on étudie Moïse ou qu'on recherche les causes qui ont présidé à l'âvénement de la divinité de Jésus-Christ, de même il n'est guère permis de s'expliquer Mahomet qu'en se soumettant à quelques obhgations impérieuses, qu'à la condition de se reporter dans le temps où il vécut et sur cette terre d'Arabie qui offre de si grands contrastes. Ici, ce sont des solitudes, des déserts d'une sécheresse épouvantable, où l'homme est menacé à chaque instant de périr comme suffoqué au milieu d'un incendie. Là, au contraire, ce sont les sites riants d'une Arabie justement appelée heureuse» et qui, par rapport à l'autre, retrace de la manière la plus frappante le passage d'un véritable enfer à un jardin d'Edeo, ♦ un paradis.
Pour s'eq)jli!q[uer Mahomet^ on doit «jo«t^ à cet étsat
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de la terre arabique l'état d'un ciel qui verse la lumière par torrents et lui imprime les plus magnifiques couleurs, où le soleil monte de l'horizon et descend avec une puissance instantanée, sans gradation intermédiaire, sans aube ni crépuscule. On doit se représenter des nuits dont la douceur mystérieuse l'emporte fréquemment sur l'éclat et les avantages du jour. Il faut, enfin, y joindre l'eflet perpétuel des climats bmlants sur l'imagination et sur les sens de l'homme et choisir, de préférence, les saisons caniculaires pour lire et pour relire le Koran.
Personne mieux que Mahomet ne s'est appliqué à donner le secret des causes qui l'ont fait agir. S'il a recours au merveilleux, c'est presque à son corps défendant. Malgré la profondeur de ses convictions, son âme est souvent hésitante. Plus d'une fois Mahomet pleure; mais ses larmes sont celles de la force. Quelques hautes facultés que Dieu lui ait départies, l'homme qui ne pleure pas est incapable de communiquer la foi, l'enthousiasme, l'amour aux autres hommes. La douceur des larmes de Jésus lui a valu plus de conquêtes encore que l'autorité de sa parole. Moïse luimême, le plus mâle, le plus vigoureux de tous les esprits, cédait bien des fois au découragement.
Chez les Arabes, tes classes dominantes auxquelles Mahomet avait affaire n'étaient ni crédules, ni superstitieuses dans un sens absolu. Bien loin de là, elles se montraient, pour la plupart, sceptiques et railleuses.
Conformément au proverbe qui était alors déjà vieux et d'après lequel nul n'est prophète dans son
pays ni parmi les siens, Mahomet ne manqua pas de rencontrer ses adversaires les plus redoutables dans sa propre tribti. Il ne voile aucun des reproches qui lui étaient adressas. On le signalait comme un novateur insensé, comme un poète, comme un diseur de fables, un imposteur. On ne tenait aucun compte des ressorts qu'il devait employer pour réunir toutes les tribus arabes si divisées entre elles, si jalouses et toujours prêtes à se combattre.
Les Juifs d'Arabie, qui d'abord avaient fortement soutenu et poussé le nouveau prophète, se déclarèrent bientôt contre lui : on en découvre le motif dans une des trois grandes conditions de la pratique mahométane, le jeûne, l'aumône, la prière. Au commencement de sa mission, le chef de la nouvelle foi avait ordonné de prier en se tournant vers Jérusalem. A l'époque dont je parle et dans la situation des esprits, cet acte était de la plus haute portée; il formait presque à lui seul un manifeste, un drapeau. Les Juifs en avaient tiré l'espoir, et le nouveau prophète les y avait probablement encouragéSj ils en avaient tiré l'espoir de retrouver en Mahomet un libérateur biblique, un Christ à la façon de Cyrus. Ils avaient vu en lui une occasion de délivrance et de rétablissement pour la Jérusalem vaincue et ruinée. Mais le' prophète ne tarda pas à modifier sa première injonction. Soit qu'il voulût éviter l'inconvénient de paraître trop pencher du côté des Juifs, soit pour respecter les vieilles habitudes des Arabes et mieux caractériser sa religion, il donna une autr^ attitude aux croyants pendant la