‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 33 sur 107 · LETTRE LXIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXIII

Mouvement des esprits sous la Restauration ; quel en est le caractère général par rapport à la question religieuse.

Sous la Restauration, et dans les régions occultes, si des sociétés, religieuses par nature, se faisaient politiques, et si les sociétés politiques aspiraient déjà à prendre une couleur religieuse, un mouvement ana-

logue s'opérait au grand jour. Avec connaissance, ou à leur insu, tous les esprits participaient à ce mouvement dans lequel les deux règles solidairesf^ dont je poursuis l'application, témoignent de leur influence. Les jugements dictés par l'état présent des choses, les espérances formées en faveur de l'avenir et le trait distinctif du travail de rétrospection, le nouvel examen qu'on faisait subir aux choses passées, tout semblait converger vers un seul but. Indépendamment de son effet général, ce même mouvement recevait une expression particulière dans la philosophie, l'histoire, la poésie.

Après être montée au plus haut point d'excitation et presque de délire pendant le cours de la Révolution, l'activité des idées avait été suspendue, comprimée par les préoccupations guerrières et les exigences die- ' tatoria es de l'Empire. A cet égard, la Restauration était de venue comme une aurore nouvelle, comme une renaissa ice. En divers genres, l'éclat dont les intelligences de cette époque furent entourées et les services qu'elles rei. dirent, ne le cédèrent en rien à la gloire des batailles.

Cependant il était de la destinée morale de ces intelligences de tourner sans cesse dans un cercle vicieux et de s'y sentir bientôt acculées. D'après le système que je vous soumets, le dessein de séparer purement et simplement le temporel d'avec le spirituel en était une des causes presque fatales. La manière de présenter cette maxime de séparation, d'en entendre les termes, entraînait les représentants eux-mêmes des nouveaux jours, à donner l'exemple d'uo défaut de pleine fran-

152 ROME ET Ll RÉACTION.

chîse. Elle les exposait à tomber à chaque instant dans un triple péché, qui depuis lors et jusqu'en cette année 1851, ne s'est nullement amoindrie : péché de faiblesse, pour ne rien dire de plus, d'erreur, et surtout d'hypocrisie. Faiblesse si les esprits dont je parle n'avaient pas le courage de leur propre opinion; erreur s'ils attribuaient à tel ou tel ordre de spirituel des idées, des principes qui ne constituent pas sa vraie nature ; hypocrisie enfin, si, après avoir tant reproché aux chefs et représentants de la religion, de faire de la politique, de s'attacher au temporel dans l'intérêt de leur ambition ou domination personnelle, ils tombaient à leur tour dans les mêmes errements; s'ils affectaient de faire état dé la religion, de crier du haut des toits leur croyance au spirituel établi , mais pour s'en servir dans l'intérêt de leurs progrès temporels, de leur ambition, de leur politique.

N'oublions pas que dans la pratique, que dans l'histoire des Églises et des États, il n'est jamais arrivé au temporel et au spirituel d'être de pures abstractions, de n'avoir qu'une existence métaphysique. Toujours et partout l'un et l'autre se sont manifestés sous des formes déterminées, dans des conditions accessibles aux yeux non moins qu'à la pensée de l'investigateur. Toujours et partout il y a eu diverses manières d'entendre et de régler le temporel, ou la cité, la Jérusalem des choses visibles; toujours et partout il y a eu diverses manières de concevoir, de formuler le spirituel, la cité ou la Jérusalem invisible.

En cette matière, sous la Restauration plus qu'auparavant, la réalité de la situation se laissait aisément

définir et donnait lieu au sentiment général dont les expressions étaient diversifiées.

D'un côté, l'on avait un temporel de nouvel ordre, engendré par rénovation soudaine, par révolution; un temporel qui voulait et ne voulait pas, qui flottait entre le blanc et le noir; dont le cri dominant était bien d'opérer sa séparation formelle; sa séparation absolue, d'avec le spirituel établi , mais qui pourtant ne consentait à s'en séparer qu'à la condition expresse de rester officiellement uni, ofliciellement marié à ce spirituel lui-même.

D'un autre côté, on avait un spirituel régnant depuis un grand nombre de siècles, qui, par origine, par nature et en vertu de ses antécédents, professait la volonté la plus contraire à l'idée de séparation. A quelles concessions que les circonstances le tinssent obligé, celui-ci, l'ancien spirituel, regardait avec une certaine raison comme son premier droit, comme son premier devoir d'exercer une large influence, une franche domination sur toutes les conditions, prétentions et vanités temporelles.

Dans cette opposition sensible entre le présent et le passé, à qui donc sera réservé de marquer la nouvelle voie? Ne faudra-t-il pas s'attendre à quelqu'une de ces coups imprévus dans lesquels le plus jeune, le plus nouveau finit toujours par avoir l'avantage?

Eh bien, sous la Restauration et jusques au sein des camps les plus opposés, cette attente de l'imprévu dans le domaine de l'esprit autant que dans le domaine du fait, cette aspiration vers l'avenir est le trait général de caractère, celui qui correspond à l'opportunité prochaine d'une transformation religieuse. Là où une révo-

454 ROME ET Ll RÉACTION.

lution politique de nature universelle avait été providentiellement accomplie, il était tout simple que chacun fût poussé à rendre, sur des modes différents, ce sentiment commun de l'imprévu, applicable aux affaires religieuses; il était tout simple que chacun servît d'écho à l'annonciation presque messianique de^ quelque chose qui est censé exister déjà dans l'idéal, sans que personne puisse dire encore ni quand, ni comment, ni sous quel nom ce genne vivant, quoique voilé, finira par venir à la lumière. De là, une locution alors familière dont la singularité même reproduisait à merveille l'état des esprits : « C'est une inquiétude vague, mais réelle, disait-on, qui règne et se propage. »

Aussi par quelque face que les questions fussent abordées, rien n'y apparaissait plus clairement que la tendance irrésistible à attirer sur le nouveau temporel une spiritualité de nouvel ordre. Jusque des hauteurs de la théologie, de la métaphysique la plus subtile, on trouvât mille détours pour arriver aux affaires de la politique, pour développer quelque projet de palingénésie ou de régénération, quelque plan de conduite générale et sociale.

Qu'est-ce en effet que le spirituel considéré dans son application pratique? Veuillez vous rappeler ce qui en a été dit : n'est-ce pas l'organisation, le culte intelligent et prudent des principes, des vrais principes? Aujourd'hui en s'appuyant sur de nouvelles bases, on réorganise la guerre, on veut organiser le travail, on organise la chose publique, la chose ! rem publicam. Sous toutes les formes possibles, finances, agriculture, commerce, on manifeste le génie des nouveaux temps, c'est-à-

dire qu*on change les conditions établies, qu'on imprime à chaque idée une nouvelle direction, qu'on y applique \ de nouvelles lois. N'y aura-t-il donc rien à faire pour la consécration légitime et l'organisation des nouveaux principes? Comment seront-ils garantis, ne fût-ce que pour un temps, contre les accidents de chaque jour? Comment ces principes dont nous paraissons tous si jaloux, se défendront-ils, tantôt contre les entraînements de la force armée, tantôt contre l'impéritie ou la violence du travailleur manuel, (îontre la mobilité des écrivains et des hommes de la parole, contre l'ardeur surexcitée des gens d'affaires, contre nos faiblesses à tous, nos injustices, nos mécontentements journaliers, nos déceptions? Et voilà pourquoi, en ébauchant cette lettre, je me trouve plus raffermi que jamais dans les sentiments qui m'ont presque subjugué pendant ce mouvement de la Restauration que je vous retrace. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère du monde, nous vivons sous l'empire reiîonnu d'un nouveau fait; l'engendrement du nouvel homme est en grande partie opéré, c'est-à-dire la transformation intime *dans les opinions, les relations, les usages, les mœurs. Et l'on a cru, l'on pourrait croire un seul instant qu'il n'y a pas sujet d'aller au delà? on pourrait croire que tout ce changement, tout ce temporel de nouvel ordre est en état'de se constituer avec grandeur et de s'équilibrer, sans la consécration légitime du nouveau principe, sans une régénération manifeste dans l'ordre spirituel tout entier, sans une transformation religieuse aussi large que ce nouveau principe lui-même ?

Qu' est-il résulté jusqu'ici de l'opinion reçue, qu'en

résulte-t-il encore? Le cercle vicieux auquel j'ai fait allusion, et dont le monde, sans doute, ne se dégagera pas facilement, à moins qu'il ne se sente entraîné tout à coup.par quelque sainte fureur de bonne volonté et de générosité réciproque.

Mais si le mouvement des esprits, sous la Restauration, s'était renfermé dans les préoccupations et les anxiétés de l'avenir, ma première règle seule en tirerait avantage. L'autre règle, l'autre instrument d'appréciation, ne trouverait pas à s'y appliquer; il frapperait dans le vide. Bien loin de là; outre les travaux d'observation relatifs aux choses présentes, outre l'attente et l'inquiétude dirigées vers l'avenir, la généralité des esprits, à cette époque, a eu aussi pour distinction de remonter directement dans le passé, de franchir les barrières de convention, les points d'arrêt qui avaient été élevés sur cette route. Dans certaines limites, on obéissait à la nécessité^ que toute transformation religieuse nouvelle comporte, et qui consiste à reconnaître que nulle œuvre de cette nature ne saurait être viable, si ce n'est à la condition de dériver d'une souche éprouvée, d'une sève originelle et créatrice; si l'on n'y met pas au jour l'esprit de suite, le fil conducteur qui autorise l'œuvre nouvelle à devenir un lien formel, soit entre les âges successifs de l'humanité ou dans le temps, soit entre les générations et populations qui existent avec simultanéité ou dans l'espace.

Le goût le plus vif fut réveillé sous la Restauration pour la recherche des origines. On se rafraîchit aux sources, on débrouilla des symboles, on expliqua la variété des formes, on se plut à rajeunir les plus vieux

événements, à ressusciter des morts, à rendre bonne justice à des personnages jusqu'alors défigurés. On alla même, il vous en souvient, jusqu'à casser des arrêts prétendus définitifs sur les dieux, non moins que sur les hommes et sur les choses.

Bien plus, comme aux jours de grande transition, tout finit par concourir au même dessein, les circonstances avaient introduit dans les âmes une disposition morale qui donnait à ces travaux de rétrospection un caractère particulier, un caractère unique. Leur résultat devait être de ramener forcément la pensée sur le terrain originel de la question religieuse, sur le terrain ofi l'on découvre les différents ordres et germes de messianisme, vers les ruines de l'ancienne Jérusalem et les complications de son histoire.

Au commencement de la monarchie de 1814 et 1815, les vicissitudes extraordinaires subies par toutes les nations de l'Europe, par toutes les dynasties et tous les partis, les défaites récentes auxquelles Paris et la France avaient été exposés, l'amertume qui les troublait dans leur veille et dans leur sommeil, ces événements nous avaient fait accéder tous à T antique vertu d'un Romain illustre. Loin de suivre l'exemple des dieux d'autrefois, loin de se ranger exclusivement au Victrix causa diisy ou de ne se montrer épris que des causes victorieuses, Paris, la France et l'Europe intelligente, à cette époque, étaient devenus plus compatissants de cœur, plus sympathiques que jamais pour le sed victa Catoni, ou en faveur des causes vaincues.

Page 1