II
prière. De toute part on dut se tourner vers l'antique temple des divinités arabes, vers l'antique panthéon dé la Mecque, tout régénéré, 'tout sanctifié, vers la Kaaba ; de sorte que pette cité, la Mecque, devint le centre déclaré de la troisième branche, qui s'était directement entée sur le tronc commun de la religion des Écritures. Dès lors, les Juifs, éclairés par la signification de ' ce nouvel ordre, se crurent déçus. Loin de marcher avec le nouveau prophète, plusieurs de leurs tribus guerrières tournèrent leurs armes contre lui et furent vaincues.
Tout atteste que le fils d'Abdallah portait une de ces belles physionomies dont le sang arabe fournit encore tant de types. La passion qu'il témoignait pour les femmes n'était pas de nature à diminuer ni l'admiration, ni l'affection que les populations orientales étaient disposées à lui accorder. Tant s'en faut : à leurs yeux, cette passion imprimait un charme de plus à sa personne, et l'on trouvait à le justifier par le souvenir d'Abraham qui, après avoir perdu Sarah et tout âgé qu'il était, prit encore plusieurs femmes.
D'ailleurs Mahomet n'avait rien d'un maître farouche auprès de ses nouvelles épouses : il exerçait au contraire un véritable prestige sur leurs cœurs. Aussi la manière dont on suppose, en général, que les femmes sont traitées par le Koran, ne répond pas à la vérité. Entre les plus grands éloges donnés à Mahomet, ses sectateurs rangent l'aflection dont le prophète fit preuve à l'égard de sa première femlne, Kadichah, pendant tout le temps qu'elle vécut, et le culte perpétuel qu'il rendit à sa mémoire. On raconte
qu^une de ses nouvelles épouses, blessée de ce souvenir si vif, lui aurait dit : « Dieu ne t'a-t-il pas donné assez de compensations pour te faire oublier la vieille Kadichah? — Non, lui répondit le prophète, elle m'a enrichi lorsque j'étais pauvre, elle a cru en moi lorsqu'on m'a accusé d'imposture, elle m'est restée fidèle lorsque ma nation me maudissait. Plus j'ai souffert et plus elle m'a aimé. »
Sans doute la vie de Mahomet qui ne dépassa pas soixante-trois ans, et dont on a attribué la fin aux progrès lents d'un breuvage empoisonné ; sans doute les développements de son œuvre sont susceptibles de provoquer parmi nous des appréciations très-différentes. Mais avant d'en venir au caractère le plus vivace de cette troisième branche du tronc sacré, il serait difficile, je crois, de ne pas s'accorder sur un point. Dans la sphère des idées dont nous traitons, le prophète de l'Arabie mérite d'être considéré comme une des plus hautes intelligences et des plus nobles âmes que Dieu ait envoyées ici-bas. On ne saurait négliger à son égard la formule qui est si usitée dans le Koran, et prononcer son nom sans ajouter : t Que la paix soit avec lui. »
LETTRE XLVn
Le droit chemin selon Mahomet; sa théorie de terme moyen entre
le judaïsme et le christianisme.
Ainsi que l'œuvre biblique et que les livres évangéliques, l'œuvre de Mahomet, la Lecture, le Koran, abonde en répétitions et en contradictions réelles ou apparentes. On y rencontre un grand nombre de récits anecdotiques, de légendes relatives aux personnages de l'ancienne loi qui ont été empruntés directement aux docteurs juifs, et que l'écrivain arabe a appropriés au goût perpétuel des Orientaux pour les paraboles et les contes accompagnés d'une moralité, de quelque déduction sentencieuse.
11 ne m'appartient ni de vous dire ni de chercher en quel moment, par quelles mains et dans quel ordre les cent quatorze chapitres dont se compose le Koran furent mis au jour. Ces difficultés accessoires n'altèrent en rien ni le dessein général de l'œuvre, ni le caractère chevaleresque qui y brille.
La science critique en est venue à refaire pour le Koran ce qui a été fait pour les œuvres d'Homère, pour les livres de Moïse, pour les Évangiles. Plusieurs ont établi que Mahomet n'était pour rien dans cette œuvre, ou presque pour rien. A la vérité, il a été beau-
coup plus difficile de montrer que le prophète d'Arabie était un personnage purement imaginaire, un mythe.
De l'avis unanime des hommes compétents, l'éloquence du Koran n'a jamais été égalée depuis Mahomet; ce livre passe encore pour le chef-d'œuvre littéraire de la langue arabe/ Une puissance de persuasion si grande s'attachait, dit-on, à cette parole cadencée, qu'elle transformait tout à coup les adversaires les plus violents du prophète en sectateurs passionnés. Le célèbre Omar en est un mémorable exemple. Dans son emportement, Omar avait juré de tuer le novateur; mais sa sœur, qui était du nombre des croyantes, l'arrêta. Elle lui lut un chapitre du Koran. Sous l'harmonie de ce langage, le cœur d'Omar fut ébranlé. Toutes ses idées prirent un autre cours, et, loin de vouloir la mort de Mahomet, il alla mettre à ses pieds les services de son redoutable cimeterre,
La loi de la résultante des forces étendue à l'ordre moral puise certainement une autorité considérable dans Mahomet, et dans sa religion distinguée sous le titre d'Islamisme, d'Islam, ou Résignation à la volonté du Très-Haut. Outre les victoires à remporter sur l'idolâtrie des Arabes et sur leurs mœurs, l'idée qui domine chez rémule de Moïse et de Jésus est d'ouvrir une nou- * velle voie, un droit chemin, une véritable direction de juste milieu entre le judaïsme et le christianisme. Là réside sa personnalité, son originalité, qui, pour se présenter sous une forme toute différente, n'est pas moins sensible que celle des deux autres missions. De là dépend surtout une des causes qui concourent le plus aux difficultés universelles de notre siècle. Tout
forcés qu'ils soient de subir de jour en jour Tinfluence philosophique et scientifique des temps nouveaux, je vous ai dit qu'on s'abuserait étrangement d'en conclure que les sectateurs de Mahomet se voient jamais entraînés à retourner en arrière, en matière de religion, et à se replacer exclusivement sous la bannière de Jésus ou sous le pavillon de Moïse. On ne trouve guère un seul chapitre du Koran qui ne paye quelque tribut à la pensée d'élever un étendard de moyen terme, où ne soit exprimée la volonté d'ouvrir la voie dont parle le Deutéronome, de se faire un droit chemin, sans tomber ni à droite ni à gauche. Dans chaque page de la nouvelle Écriture, Mahomet semble mettre tous ses efforts à faire preuve de justice et à se montrer à la fois, envers ceux qui l'ont précédé, comme une suite et comme une rupture.
Après avoir déclaré que les juifs et les chrétiens avaient reçu leurs livres du ciel, mais qu'ils en avaient détourné le meilleur esprit, Mahomet ne voit d'autre remède à ce mal que de remonter au père commun, à Abraham, que de s'abreuver à la pureté de la doctrine abrahamique. C'était, selon lui, le seul moyen d'accomplir la prédiction messiaque, d'opérer une conciliation générale. « Tous les peuples chargés de répandre la lumière des Écritures, s'écriait-il, ont formé des scissions; mais tous reviendront à nous... Chaque nation a eu ses prophètes, ajoutait-il, qui tous ont servi de quelque manière l'unité de Dieu. En conséquence, le nombre de ces prophètes est considérable. »
Toutefois, d'après Mahomet, il avait existé une suite d'hommes destinés plus particulièremeot à exprimer les
desseins du Très-Haut, à présider aux plus larges dispensations de sa parole. Ceux-ci ne pouvaient être nombreux. Adam, Noë, Abraham, Moïse, Jésus, voilà les cinq grandes figures qui auraient préparé l'Islam. Mahomet apparaissait en sixième, pour mettre le sceau à la pensée divine. Tel est, je vous le rappelle, un des grands' points de ressemblance de Mahomet avec Jésus, et un des grands traits de différence avec Moïse. Jésus et Mahomet donnent une fin à la prophétie. En eux tout s'achève, tout est consommé, consumrhatum est. Vous savez que Moïse, au contraire, n'a imposé aucune fin, qu'il s'est écrié : t Toutes les fois qu'un prophète, qu'un voyant semblable à moi sera suscité, et vous parlera au nom de l'Éternel, vous l' écouterez; vous ajccueillerez toute parole prononcée au nom de Jéhovah, au nom de l'Être. »
Du temps de Mahomet, la question de la divinité de Jésus-Christ ne formait pas seulement le principal sujet d'antagonisme et de haine entre les Juifs et les Chrétiens.-Sous les yeux du nouveau prophète et dans le propre sein de l'Église chrétienne, cette question de divinité soulevait beaucoup d'autres passions aussi violentes et d'autres antagonismes. La diversité des opinions qui étaient regardées comme hérétiques ou comme orthodoxes, comme la bonne ou lamauvaise cauôe, selon Jr que leurs partisans avaient plus de succès et semblaient près d'une complète victoire, cette diversité roulait en général sur la manière de restreindre ou d'étendre la nature de la nouvelle divinité. A l'exemple des propagateurs de l'arianisme, fallait-il en limiter le sens, afin de la rendre plus philosophique, moins incom*
préhensible? ou bien, sur les traces du parti le plus considérable dans l'Église, devait- on l'agrandir sans restriction, afin de la mettre au-dessus d'aucun examen et d'aucune discussion, afin d'en faire un principe de foi et d'obéissance absolue? Mahomet, initié à ces conflits, aspira à les dominer et à poursuivre sa route au milieu de tous.
Aussi rien n'offre plus d'intérêt sur ce point capital, la divinité de Jésus-Christ, et sur cet autre point, les formes de la vie future, rien ne résume mieux tout le reste que la position qu'il a adoptée entre les deux camps extrêmes, les juifs et les chrétiens, que sa manière de se tourner tantôt vers les uns, tantôt vers les autres.
D'abord le prophète arabe rejette bien loin toutes les préoccupations et les dénigrements des Juifs. relativement au maître des Évangiles. 11 les accuse de s'être montrés sourds à la sublimité de sa parole et il s'en exprime avec autant de force et d'éclat qu'on pourrait l'attendre du ministre le plus exalté ou le plus pur de la foi chrétienne. Sa sollicitude s'étend à la mère elle-même de Jésus. Afin d'éviter tout ce qui serait de nature à blesser les chrétiens, afin de franchir l'extrême difiiculté qui lui était créée à l'égard de la Vierge Marie, par son ardeur à combattre le sentiment d'après lequel Jésus serait directement fils de Dieu, Mahomet n'hésite pas un moment. 11 a recours à un acte dictatorial de l'esprit, à un coup d'autorité qui élève la mère du Christ au-dessus d'aucune atteinte. Mahomet entend que Marie ait conçu par un pouvoir miraculeux. Sa parole ne la déclare pas seulement
exempte de péché volontaire, mais de tout péché, mais absolument pure, immaculée. Le dix-neuvième chapitre du Koran, intitulé : « Marie, que la paix soit avec elle ! » n'est certainement pas le nioins curieux de son œuvre. « Glorifie Marie, y est-il dit, glorifie le jour où elle s'éloigna de sa famille, du côté de l'Orient. Elle se couvrit d'un voile, et nous lui envoyâmes Gabriel, notre esprit, sous la forme humaine. — Le miséricordieux est mon refuge! s'écria Marie, eflfrayée de se trouver seule avec un mortel. Si tu crains Dieu, laissemoi. — Je suis renvoyé de ton Dieu, dit l'ange; je viens t' annoncer un fils béni. — D'où me viendra cet enfant? répondit la Vierge. Nul homme ne s'est approché de moi, et le péché m'est inconnu. — Il en sera ainsi, répliqua l'ange. La parole du Très-Haut en est le garant. Ce miracle lui est facile. Ton fils sera le prodige et le bonheur de l'univers. Tel est l'ordre du ciel. — Marie conçut et se relira dans un lieu solitaire. »
Mais si d'un côté le prophète arabe fait la part la plus large à la branche chrétienne contre les Juifs, d'un autre côté, dès qu'il s'agit du principe de l'unité de Dieu, dès qu'il se voit en face de la divinité absolue de Jésus-Christ et de la trinité chrétienne, Mahomet se tourne rapidement vers ces mêmes Juifs. Il s'associe à eux, il repousse de tout son pouvoir le dogme et le mystère caractéristiques du christianisme. « L'ange a parlé à Marie, est-il dit dans les troisième, cinquième et plusieurs autres chapitres du Koran : Dieu t'envoie son verbe. Il se nommera Jésus, le Messie, l'envoyé, le confident du Très-Haut, grand dans ce monde et dans
Tautre. Il fera entendre sa parole aux hommes, depuis le berceau jusqu'à la vieillesse. Mais ceux qui disent que le fils de Marie est Dieu, ceux-là sont infidèles. Répondsleur : Qui pourrait arrêter le bras du Tout-Puissant sMl voulait perdre le Messie, fils de Marie, sa mère et tous les êtres créés. — O vous qui avez reçu les Ecritures, ne dépassez pas les bornes de la foi ; ne dites de Dieu que la vérité ! Croyez en Dieu et à ses apôtres ; mais ne dites pas qu'il y a une trinité! Dieu est un; louange au Très-Haut! Ne donnons pas d'égal à Dieu! Il ne partage pas l'empire de l'univers; il n'a pas besoin d'aide. Dieu seul est Dieu, le Dieu vivant et éternel. »
Chez Mahomet, le même esprit de moyen .terme s'applique à l'autre point que je vous ai annoncé. On retrouve cet esprit dans sa manière d'entendre et de représenter la vie future, dans la forme si célèbre de son paradis.
Ici, le prophète arabe prend pour base le jardin d'Éden de la Genèse, qui était rempli d'arbres agréables à voir, de fruits bons à manger et où des eaux pures coulaient en abondance. Là il prend également, pour base le dogme de la résurrection de la chair et du jugement dernier, qui lui était officiellement fourni par les Évangiles et les déclarations de toutes les Églises chrétiennes. Dès qu'on ne tourne pas ce dogme en figure, en allégorie, dès qu'on le reconnaît pour un fait réel, il n'y a plus de détour possible, plus de métaphysique à invoquer. Serait-il ramené à la transparence du cristal le plus limpide, à la légèreté de l'air le plus subtil, on est obligé d'à-
vouer qu'aussi bien dans le ciel que sur la terre un corps est toujours un corps , qu'il a une destination particulière, des fonctions à remplir, qu'il occupe un lieu, qu'il reçoit ou prend une place. Jésus, dans les Évangiles, remonte aux cieux en chair oiî en corps, et non pas exclusivement en esprit ou en âme. C'est ce qui l'autorise à dire à ses disciples : qu'ils boiront et mangeront dans* son royaume, tout comme les Évangiles affirment que Jésus aurait réellement mangé du 'poisson et du miel après être sorti ressuscité de la tombe,
Mahomet, dans son paradis, fait donc une part à la chair ressuscitée, aussi bien qu'à l'esprit ou à l'âme. Seulement il approprie cette part à la nature des climats où il vivait, à la nature des hommes qu'il avait en vue de mouvoir, des batailles où ses sectateurs étaient appelés à faire preuve d'enthousiasme, de foi, à la nature du but qu'il se proposait d'atteindre. Sous d'autres aspects, Mahomet obéissait à l'inspiration pratique qui distingue le catholicisme romain, lorsque, pour mieux arriver au fond des âmes, ce génie catholique s'attache à tirer le plus grand parti de toutes les ressources extérieures, de toutes les impressions les plus fortes, de toutes les surprises des sens.
Dans le dix-septième chapitre du Koran, et ailleurs, on puise ce témoignage que Mahomet voulait donner un contre- poids au grand nombre de ceux qui avaient pour habitude de s'écrier : « Lorsque nous avons été réduits à l'état d'ossements et de poussière, comment est-il possible que nous revenions encore à la vie ?» De plus, Mahomet se jetait entièrement du côté des chrétiens pour défendre le dogme de l'éternité
des récompenses et des peines, contre ceux d'entre les Juifs qui ne croyaient qu'à l'éternité de la mansuétude de Dieu, qui n'admettaient, que des expiations temporaires, une sorte de purgatoire.
« N'as-tu pas fait attention aux Juifs, dit le troisième chapitre de la Lecture ; ils ont ainsi parlé : « Le feu du ciel ne nous atteindra que pendant un certain nombre de jours. » Ce mensonge est de leur invention ; ils en deviendront la victime. Quel ne sera pas leur sort à l'heure du jugement? »
Après cela, je n'ai qu'à rappeler le sens et la poésie attachés par Mahomet à la description de son paradis.
« L'amour du plaisir éblouit les mortels, s'écrie le prophète ; leurs vœux les plus ardents consistent à avoir des femmes, des enfants, des richesses, des chevaux superbes, des troupeaux, des campagnes. Telles sont les jouissances de la vie mondaine ; mais l'asile que Dieu prépare est bien plus délicieux. Dis-moi : que puis-je annoncer de plus agréable, à ceux qui ont de la piété, que des jardins arrosés par des fleuves, une vie éternelle, des épouses purifiées et la bienveillance du Seigneur qui a l'œil ouvert sur ses serviteurs? Tel sera le partage de ceux qui disent : Seigneur ! nous avons cçu ; pardonne-nous nos fautes et nous délivre de la peine du feu. Tel sera le partage de ceux qui ont été patients, véridiques, bienfaisants, et qui ont imploré la miséricorde divine dès le matin. »
FORCE DE l'islamisme. 45