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LETTRE LXVII

Événements compris depuis l'an i85o jusqu'aux approches de i84o; la Pologne, le saint- simonisme, l'Irlande et le projet manifesté d'une alliance entre les nations dites catholiques.

Août 1851.

La dernière partie de mes lettres à laquelle nous touchons, Jérusalem, s'ouvre, comme vous savez, en l'année 1840, qui a partagé en deux phases la période de la monarchie de Juillet et s'est toute résumée dans ce cri devenu officiel, « l'Orient.. » Au nombre des événements compris depuis 1830 jusqu'aux approches de 1840, il en est plusieurs qui, par ordre de date et par différentes voies ne cessent d'éclairer le présent au moyen du passé et le passé dans le présent, qui viennent à l'appui de nos règles relatives à l'influence réciproque des deux points religion et politique, qui nous donnent enfin quelques-unes des causes destinées à

préparer Tannée 1840, Ce sont i les malheurs de la Pologne, le saint-simonisme, la sympathie générale exprimée en faveur de l'Irlande et le projet manifesté d'une alliance entre les nations dites catholiques.

Mais à l'heure où je vous écris, et avant toute appréciation, on ne peut s'empêcher d'avouer que les explications habituelles de la philosophie et de l'histoire ne sont plus au niveau de ce qui arrive autour de nous. Lors même que le système dont je vous adresse l'exposé ne mériterait pas d'être pris en considération, il faudrait chercher quelque autre raison, quelque autre sens applicable aux événements et susceptible d'en mieux faire saisir la suite.

Pendant le mois d'avril de l'année dernière, une de mes lettres a constaté la disposition morale qui était alors en prédoniinance. Aujourd'hui en ce mois d'août 1851, le même état des .esprits est aggravé. Récapitulons les projets des uns, les terreurs si générales, si profondes des autres. Sans doute on sortira de ces perplexités; on obtiendra une solution, éQ nouvelles trêves, de nouveaux jours de repos. Mais croira-t-on pour cela avoir touché au nœud principal de l'époque et de la question? Se flattera-t-on d'avoir échappé aux complications nouvelles .qui renaîtront après un certain temps plus fortes peut-être, plus menaçantes?

Ce n'est nullement au point de vue politique que j'ai à revenir sur l'affaire si émouvante de la Pologne ; il ne s'agit que d'un enseignelhent moral qui doit être d'un grand poids dans le travail commun dont ma dernière partie, Jérusalem, aura principalement à s'occuper. Eût-il appartenu à la noblesse polonaise de

s'exercer pendant des siècles sur des textes sacrés, sur des commentaires, ou dans des recherches historiques, jamais cette noblesse n'en aurait tiré autant de fruit que des tristes aventures qui lui étaient réservées de nos jours ; jamais la noblesse polonaise ne serait devenue si apte à comprendre les causes mystérieuses et le droit légitime de la résistance que la Jérusalem des temps anciens opposa d'abord à l'ancienne Rome, ensuite à Rome transformée ou à la Jérusalem d'ère moyenne ; jamais la noblesse {)olonaise n'aurait si bien entrevu qu'à toutes les époques l'enthousiasme, la sympathie, la pitié, inspirés par des vaincus, des exilés, des fugitifs^ se changent bientôt en témpignages d'importunité, de répulsion, quelquefois même de haine ; jamais surtout elle n'aurait été aussi convaincue qu'il existe un genre de courage, un genre de force, qui domine l'honneur des combats, une noblesse qui peut se maintenir jusque sous les haillons; je veux dire le courage qui, pendant des siècles, n'abandonne ni le principe, ni le drapeau, la force, la noblesse à laquelle il a été saintement imposé d'être flagellée, conspuée, pour la plus grande gloire de Dieu et pour l'intérêt àvenir de tous les peuples.

Les enseignements et les signes provenant du saintsimonisme qui, après 1830, succéda aux émotions provoquées par la Pologne, sont d'une autre nature. Le saint-simonisme s'est déclaré hardiment comme nouvelle religion ; il a ©uvert la carrière à d'autres écoles analogues, et en ce sens a servi de suite aux efforts tentés dans le premier élan de la révolution. En qualité de manifestation religieuse, sei^ premiers et

rapides succès, auprès d'une jeunesse enthousiaste et auprès .des masses répandirent de grandes clartés sur la manière dont plus d'une religion s'est formée, et sur la diversité des caractères réels ou fictifs qui, en ces circonstances, ne tardent pas à se concentrer autour du nom et en la personne de leurs chefs. Ces mêmes succès concoururent à confirmer la première des deux règles dont je m'étais déjà essayé à développer les bases et à préparer l'application, savoir, que toute révolution politique, générale, entraîne une transformation religieuse correspondante.

Par la même raison, la pierre d'achoppement que le saint- simonisme rencontra bientôt en qualité de religion, sa chute non moins précipitée que son succès, vint également à l'appui de cette deuxième règle, que pour être possible, viable, toute transformation religieuse doit se montrer avec vérité, sans violence, comme le produit naturel, légitime et prévu d'une sève originelle et créatrice.

Mais dans les jours agités et difficiles, comme rien n'est indifférent, comme rien ne passe sans déterminer quelque action ou réaction, quelque coup ou contre-coup, le saint-simonisme eut d'autres résultats que de valoir une glorification nouvelle et populaire à la loi antique du travail ; il eut d'autres résultats que l'impulsion si puissante imprimée à l'industrie, et dont le caractère par excellence a été de reposer sur l'idée d'agir d'ensemble ou humanitairement, et non pas seulement dans un esprit de localité. La nature de ses procédés, ses incompétences, ses bizarreries communiquèrent aux religions établies de nouvelles forces, des

raisons de recrudescence. Dans l'universalité des familles, la théorie prêchée par le saint-simonisme au sujet de la femme libre excita un sentiment de répulsion qui permit à l'ancien clergé de reprendre pied précisément sur le terrain où il a le plus d'avantages et qui lui assure toujours les meilleurs moyens d'influer sur les péripéties politiques : auprès des femmes.

En usant du droit de faire circuler la religion nouvelle sur la voie publique, en l'y montrant revêtue d'un costume spécial, d'une robe couleur du ciel, les nouveaux illuminés rétablirent ce droit de circulation pour d'autres que pour eux-mêmes. Paris et la France n'eurent plus à s'étonner de voir bientôt réapparaître des moines de toute espèce, des robes de toutes couleurs.

A la vérité et pour tout dire, il semble que dans l'un et l'autre cas, ces apparitions et réapparitions ne pouvaient être regardées comme sérieuses. On aurait beau s'y appliquer : sous l'empire de Guttemberg, de l'imprimerie, ce n'est ni la chevelure, ni la barbe qui font ou qui garantissent l'idée. Sans doute la singularité du costume saint-simonien excita la curiosité générale, servit comme d'annonce populaire, comme de trompette vivante à quelque chose de nouveau, à un esprit inconnu ; sans doute cette forme extérieure, cette image bleue d'azur enfanta plus de questions, plus de réflexions, de débats que n'auraient pu le faire un grand nombre de discours ou les écrits les plus sages. Mais ces effets de curiosité et de forme passent vite au XIX* siècle, et manquent en général leur but. Si à chacun selon son œuvre, à chaque chose aussi selon son temps. Les apôtres réels ou supposés d'une ère nou-

180 ROM^ 6T hX EXACTION.

velle ne sauraient procéder comme les apôtres d'une ère ou d'un âge moyen. Cette observation, du reste, ne s'étend pas moins à l'apparition du nouveau monachisme. Certes, une foule d'hommes pleins d'éloquence et d'ardeur sont libres, parfaitement libres de se raser la tête, de revêtir la robe de laine, de prendre des sandales et de se serrer la taille à l'aide de tel oi^ tel cordon. Mais vainement je voudrais m'îmaginer que tout cet attirail extérieur, que cette ombre fugitive d'un temps qui a disparu, fasse la moindre illusion h ces in^telligences elles-mêmes.

En avançant vers les jours de 1840, un triple^ mobile entretint la chaleur sympathique suscitée de toutes parts au sujet des souffrances de l'Irlande et à la gloire de son grand et vigoureux agitateur. Les uns étaient mus par un sentiment de pure humanité ; les autres cédaient au désir politique de faire de l'Irlande une pteie attachée au flanc de l'Angleterre. A son tour, l'intérêt religieux, la passion religieuse entraînait la foule de ceux qui saluaient le mouvement de l'Irlande comme le foyer d'une réaction catholique contre le protestantisme de r Ecosse et le protestantisme d'Albion. . Dans ce dernier sens, le langage employé en faveur du pays opprimé exerça sur la langue politique de la France une influence qui ne tarda pas à devenir la plus dangereuse pour la monarchie de 1830. Une expression caractéristique, une formule fut remise au jour, qui, sans qu'on eût l'air d'y songer ou de s'en apercevoir, semait le vent, sauf à recueillir la tempête. A l'intérieur et à l'extérieur, cette expression, cette formule, qui se tourna bientôt en projet, manifesté, ne concourut

pas moins à préparer une partie de0 événements de 1848 que de 1840.

A la tribune nationale, dans des écrits quotidiens, dans les conversations privées, il ne fut plus question que des nations catholiques, que d'une alliance, d'unp ligue à former entre les pays catholiques romains. Les hommes qui reconnaissent les fatalités de Thistoire devaient être frappés plus que nuls autres de cette fatalité. Mais dans les conditions et les limites de mon sujet, c'était tout simplement une nouvelle preuve ajoutée aux liens inévitables de la question politique avec la question religieuse, une preuve ajoutée à la raison logique et à la raison providentielle qui imposent à une révolution politique générale de s'attendre, tôt ou tard, à une transformation religieuse destinée à la consacrer. Dès que Ton proclamait une alliance ou la formation nouvelle d'un groupe de natioAs catholiques romaines, cela supposait qu'il faudrait compter avec d'autres groupes de nations qui seraient en dehors du catholicisme romain. Rien par conséquent n'indiquait mieux l'avènement nécessaire d'une cité, d'un ordre, d'une Jérusalem dont le principe serait assez large, assez fécond, pour offrir une base commune, un point commun d'alliance à ces diversités de noms ou de groupes.

Mais toute logique à part et pour nous en tenir à la réalité des événements qui ont conduit à l'année 1840, dès qu'on travaillait dans Paris à provoquer une alUance, une ligue entre les nations catholiques romaines, il n'était pas difficile de prévoir les contre^ coups. A l'intérieur, on réussissait à exalter les esprits.

les passions, qui, à tort ou à raison, regardaient la révolution française comme sans cesse menacée par Torganisation toute militaire, par l'esprit invariablement dominateur attaché au catholicisme ultramontain. De plus on retombait dans des anachronismes, des abus de mots, et on donnait par là l'exemple aux formules équivoques ou inexactes qui, en 1848, se reproduiront en grand nombre.

Nous avons eu assez occasion de dire que le mot de catholicisme signifie en lui-même l'universalité, Tuniversalisme, la tendance à une constitution universelle de la famille humaine, de la race biblique et sociale d'Adam. Sous ce rapport, toutes les nations de l'Europe aujourd'hui sont catholiques; elles participent toutes de l'esprit d'universalité; nous aspirons tous à une loi d'alliance commune, à une catholicité plus sainte, plus complète, plus efficace que celle qui, jusquMci, s'est attribué le monopole de ce nom.

Tel, afin de mieux éclairer la chose, le nom d'orthodoxe a un sens général que l'Église romaine adopte de toute son âme. 11 signifie le droit chemin, les représentants de la bonne voie. Mais, de plus, ce même mot a un sens particulier que l'Église romaine rejette avec une égale ardeur, celui en vertu duquel le rameau grec, l'Église grecque se proclame orthodoxe par excellence, comme le rameau latin se proclame catholique.

Ce n'est pas tout. Dans le projet en question, il y avait un autre genre d'équivoque.

Pour n'en donner qu'un seul exemple, on embrassait l'Italie au nombre des nations catholiques romaines, tandis que tout le monde convient aujourd'hui de ce

fait : sans la protection du drapeau de la révolution française, du drapeau des fils de Voltaire et de Rousseau, et tout en professant des pensées universelles de liberté, Tltalie serait la première des nations à secouer le joug du catholicisme officiel, du catholicisme constitué, du catholicisme apostolique de Rome.

A l'extérieur, le projet de ligue eut aussi son retentissement. De tous côtés on se prépara à de grands événements sous l'inspiration religieuse autant que sous l'inspiration politique. L'Angleterre témoigna avec persistance la volonté de se tenir en garde jour et nuit contre le genre d'invasion qui, à la faveur de la barque de saint Pierre, tenterait de s'effectuer graduellement et à couvert. La Russie manifesta également la volonté de se délivrer en politique et en religion de toute influence romaine. Il s'ensuivit la rupture complète qui existe en ce moment entre la cour de Saint-Pétersbourg, désireuse de serrer les liens des nations dites orthodoxes, et la cour dont ces nations orthodoxes sont si loin de reconnaître le titre prédominant, le saint-siége.

190 ËOMÊ È*r LA RÉACTION.

LETTRB LXVIII

Paris, Gonstantinople, Damas, la coalition, le réformateur et le moine;

fin de cette seconde partie, tlofné.

Dans Tannée 1839 et la première moitié de Tan 1840, h coïncidence de trois événements à Paris, à Constantinople, à Damas, forme la transition naturelle de ma seconde à ma troisième partie, de Romô à Jérusalem, du mouvement dont l'Europe était le centre exclusif au nouveau mouvement qui cherche déjà à se faire un centre^en Asie. A Paris, c'est la coalition parlementaire qui eut tant d'influence sur le caractère imprimé à Tan 1840, et qui devint un encouragement à des coalitions d'une autre espèce. A Constantinople, c'est la mort du réformateur de la Turquie, dont la conséquence fut de fortifier chez toutes les puissances prépondérantes de l'Europe le dessein de se tenir prêtes à quelque conflagration, dont le théâtre serait de toute nécessité en Egypte, en Syrie, en Orient. Enfin, c'est l'aifaire si connue du révérend père capucin disparu et des Juifs torturés en la ville de Damas, qui. indépendamment de son intérêt privé, mérite, par plusieurs motifs, d'obtenir un rang très-éminent dans l'histoire générale et morale de notre siècle.

A Paris, la coalition de 1889 avait entraîné des

!>ARÎS ET DAMA^. 19<

inconvénients qui provenaient surtout tfuhe question de date. Cet acte était trop précoce en proportion de l'état encore si peu avancé où se trouvait i^éducatiôn constitutionnelle chez toutes les classes. Dans une occasion dont les esprits désintéressés ne comprenaient guère l'urgence, l'embrassement subit et aflFecté entre le drapeau de la révolution et le drapeau de la réaction porta un coup presque mortel à la religion politique jusqu'alors établie. Il fit croire à la généralité des populations que les sentiments si vifs daîis lesquels on les avait entretenues au sujet de l'opposition des deux drapeaux n'était qu'une déception, qu'un simple jeu. Dès ce jour le prestige attaché au nom de chacun des chefs de cette coalition alla s'amoindrissant d'une manière sensible. Bien plus, la monarchie de Juillet ellemême fut rendue comme responsable de l'espèce de pâleur que le drapeau national avait tirée de son apparente alliance avec son prédécesseur et son émulé. Il s'ensuivit chez les uns l'opinion que ses couleurs auraient besoin d'être ravivées sous l'influence d'une nouvelle forme de gouvernement ou entre de nouvelles mains. Il s'ensuivit chez d'autres une idée encore plus absolue, celle dont l'expression s'est produite avec tant d'ardeur dans ces derniers temps, et (Jui a consisté à regarder le drapeau officiel comme désormais incapable de marquer ûsbbi à fond la rupture du présent avec le! passé, comme destiné é céder la place à un autre étendard plus radicalement approprié à cet office.

A Constantinople, la mort dô Mahmoud II, survenue aussi en 1859, laissait tout en suspens et menaçait d'une grande confusion les rives de la Méditei*ranée

orientale. Comme il arrive toujours aux époques de transition et en présence de difficultés contradictoires, ce réformateur avait fait pour la Turquie trop ou trop peu. Il avait ébranlé les antiques institutions de cet empire; son antique foi, sans lui donner des institutions nouvelles, ni une foi assez forte pour les remplacer avec avantage. 11 avait commencé une révolution politique ou l'établissement d'un nouveau fait ; il avait modifié la forme de ses relations avec les nations européennes ou travaillé à la manifestation du nouvel homme ; mais l'ancien principe consacré de l'empire, mais sa forme religieuse restait debout et comprimait tout le reste. Mahmoud n'avait eu ni l'autorité nécessaire, ni peut-être le désir d'opérer sous ce rapport un renouvellement assez profond. D'ailleurs, la population musulmane tout entière se serait-elle prêtée à ce renouvellement, il n'eût pas été de nature à réussir; car, d'après le système que je poursuis, aucune des branches actuelles de la religion des Écritures et aucun de leurs rameaux ne saurait se promettre rien de sérieux par des réformes privées, non plus que par des réac-* tiens ou des transactions de circonstance. C'est d'une rénovation générale, d'une œuvre d'ensemble que leur avenir dépend. Aussi, tandis que la mort frappait le suW tan réformateur, un écho retentissant dans Gonstantinople semblait annoncer cet avenir. Le récit y était apporté de batailles dans lesquelles ses propres vassaux ébranlaient les fondements de sa puissance et réveillaient le sol depuis si longtemps endormi de la Palestine, l'antique terre des Juifs, et de la Syrie. De toutes parts, aux approches de l'an IB/iO, le

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