‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 44 sur 107 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Préface de cette dernière partie ; exemple d'hallucination applicable à l'histoire des apparitions religieuses, et différence de l'hallucination d'avec le songe, la vision.

21 août 1851.

Si je joins une préface à cette dernière partie de mes lettres, il est nécessaire de vous en expliquer d'abord les motifs.

Les apparitions extraordinaires ont toujours rempli un rôle considérable dans l'histoire religieuse.

Aujourd'hui encore on s'efforce d'y donner cours. Avant d'arriver aux développements de mon sujet qui regardent l'œuvre de nouvel enfantement, l'édification de la Jérusalem d'ère nouvelle, je me crois donc obligé de marquer quelques-unes des distinctions qu'on découvre entre ces trois états de notre esprit et de nos sens, entre ces trois formes des apparitions, le songe, la vision, l'hallucination. Je dois surtout vous exposer un phénomène de ce genre auquel le côté sérieux des travaux du docteur Gall et le Dm Juan de Mozart ont concouru, et qu'il m'a été permis d'observer avec d'autant plus de rigueur que j'en subissais moi-même l'influence.

Comme les apparitions déterminées à l'état de songe sont indépendantes de notre volonté, de notre pouvoir, comme nous y perdons la juste appréciation, la conscience de nous-même, l'antiquité y avait attaché un caractère sacré. Elle y cherchait en maintes occasions une image mystérieuse, des avertissements provenant de quelque puissance supérieure. . En réalité, dans les figures et les scènes produites durant la période du sommeil et qui font le songe, les impressions accumulées dans notre cerveau et dans nos sens en ressortent privées d'aucun ordre, d'aucun lien, jusqu'à l'heure où le réveil de la pensée et du jugement remet toute chose à sa place. Néanmoins, il arrive quelquefois aux effets du songe d'être si vifs, d'acquérir un tel relief, que, au bout d'un certain temps et de la meilleure foi, l'homme qui les a ressentis finit par les ranger au nombre de ses souvenances réelles.

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Dans la vision proprement dite, on conserve, au contraire, la conscience de soi-même, on juge trèsbien que les images dont les yeux de l'esprit sont comme frappés, n'ont pas hors de nous l'existence ou l'état de présence. Une foule de choses qui sont encore à accomplir s'y montrent aussi distinctement que si elles étaient déjà accomplies. C'est en ce sens que le nom de Jérusalem emporte le caractère qui en a fait un objet perpétuel d'ambition et , d'usurpation religieuse. Jérusalem signifie < la Vision dé la paix, » l'apparition purement idéale et pourtant manifestée d'une organisation générale du monde qui aujourd'hui encore est enfermée dans les probabilités lointaines de l'avenir. C'est en ce même sens que la vision proprement dite, le voir, le bien voir, est la première condition de l'esprit, de l'imagination, du génie, le principe de l'art, la loi du vrai sentiment.

Toutefois, il existe un autre genre d'apparition, de vision, de songe, qui emporte aussi son caractère : c'est l'hallucination, dans laquelle on ne distingue pas seulement les objets les plus bizarres par les yeux de l'imagination, mais on les perçoit, on les voit aussi par le propre effet des sens; et cela tantôt en conservant, tantôt en perdant la pleine conscience que cette perception des sens est erronée, est fausse.

Quand l'hallucination se prolonge et acquiert assez d'intensité pour éteindre le jugement, elle constitue la ^ folie. Au contraire, quand elle se prolonge sans empêcher le patient d'avoir la conscience de l'anomalie singulière à laquelle sa sensation est condam-

née, c'est une maladie du corps comme une autre et souvent très-douloureuse.

Mais il existe des hallucinations de courte durée qui tiennent à une fièvre passagère, à un transport de cerveau à peine apprécia,ble au regard d'autrui. Cette espèce d'hallucination est précisément celle dont relève l'exemple que je vais aussitôt vous retracer et qui ne peut acquérir quelque intérêt auprès de vous que par son extrême exactitude. C'est cette même espèce qui était confondue jadis et fréquemment, et que, aujourd'hui, à Rome comme à Paris, on affecte de confondre quelquefois avec des apparitions positives, avec des visions plus ou moins religieuses.

Un jour donc, pendant les premiers temps et la première ardeur de mes recherches relatives à l'ancienne Jérusalem, un bruit se fit entendre en dehors de la pièce que j'habitais. Ce bruit, d'abord vague, prit bientôt un caractère plus net et se produisit comme des coups retentissant sur le plancher avec une certaine cadence. Je crus reconnaître et je reconnus la marche de la statue du commandeur dans le chefd'œuvre de Mozart, auquel j'apportais depuis quelques semaines mon tribut régulier d'admiration, d'enthousiasme, a Ah ! me dis-je, voilà un accident curieux ; j'éprouve une hallucination de l'ouïe; » et cette supposition se présenta d'autant plus naturellement que des conférences récentes auxquelles j'avais assisté roulaient sur la merveilleuse organisation du cerveau et sur la singularité infinie de ses phénomènes.

Aussitôt après cette première impression, je vis

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distinctement ma porte s'entrebâiller, s'ouvrir, et une grande statue apparaître. « Ah I me dis-je encore, du sens de Foreille l'hallucination passe au sens de la vue. Serait-ce le prélude de quelque trouble grave ou le simple eifet d'une imagination fatiguée par des préoccupations et quelques nuits d'insomnie? ». En attendant, la statue s'avançait et ne me donnait plus que le temps de faire, à part moi, ces dernières réflexions : « Si je n'étais pas maître de mon jugement, ou si nulle ardeur de fièvre ne devait se déclarer, je ^rais juste sur le seuil par où l'on arrive aux affections mentales. Mais, grâce au ciel, j'ai mon libre arbitre, et il suffirait d'un peu d'eau froide sur mes mains et sur mon front pour dissiper ce mirage. Gardons-nous-en, toutefois! Laissons la sensation nous gagner ; ordonnons à notre jugement de se rejeter en arrière et d'y faire sentinelle. »

En apparence, et de même que dans l'œuvre de Mozart, la statue était de marbre blanc; mais ce marbre avait je ne sais quelle animation, quelle- vie. Il y a de jeunes filles qui s'enveloppent en entier de leur chevelure noire ou blonde, et qui peuvent s'y cacher comme dans un manteau. On aurait dit que la couleur du marbre était l'effet d'une chevelure éblouissante de blancheur, qui indiquait l'âge antique et enveloppait la majesté du personnage. Comme chez Mozart, c'était un commandeur; mais le grand commandeur de l'esprit et de la sagesse des nations, le dominateur du Sinaï, tel qu'on le représente, tenant sur son bras gauche ses tables célèbres.

Dans la vision purement poétique de Voltaire, qui

VOUS a été rapportée, et dans la contre-partie de cette vision, il était censé que l'homme de Dieu rendait son sentiment par des paroles. Dans l'hallucination que je retrace, les lèvres du législateur restaient fermées et son expression n'y perdait rien. Quoique j'aie hâte de mettre fin à ces détails, je ne pourrais cependant les trop abréger sans les affaiblir.

L'image me tendit sa main droite et j'y posai la mienne avec un sentiment de crainte profonde et de respect. Du sens de la vue l'hallucination passait tout entière au sens du toucher. Soudain il^me sembla que ma main était serrée dans un étau et qu'on en brisait les os comme nous pourrions faire à l'égard de l'enfant le plus frêle. Pourtant, loin d'occasionner de la douleur, cette impression avait le privilège de communiquer de la force. Moitié par entraînement, moitié par une résolution volontaire, je me courbai très-bas en signe d'hommage. Mais alors j'aperçus, çà et là les œuvres de science, de philosophie, de poésie, les écrits opposés de nature et d'opinions qui étaient répandus dans ma demeure. Ni les uns ni les autres ne restaient inertes. Au contraire, toutes ces œuvres s'animaient, s'agitaient, et je les entendis me faire cette allocution : « Nous sommes le génie naissant des temps nouveaux, nous sommes le xix' siècle. Tu es seul ici à' nous représenter; ferais-tu défaut à notre avenir, manquerais-tu surtout à la reconnaissance que tu dois à Rousseau et à Voltaire? — A Dieu ne plaise, » répondis-je en me relevant avec lenteur et en frappant du pied, afin de prouver quç j'étais debout et

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ferme. Je regardai l'image en face et en retirai une expression encourageante. Ma main serra la sienne qui parut s'amollir et répondre doucement à ma pression, a Alliance, m'écriai-je, alliance de justice universelle et de tolérance réciproque, alliance en liberté et en nouveauté. »

La pression répétée de la Main forte, sembla m'accorder son approbation, k Alliance donc, m'écriai-je de nouveau, et ce qui sera serré entre noUs sera bien serré. »

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