‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 45 sur 107 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Actes et conditions préparatoires attachées à toute œuvre de réédifîcation générale ou de nouvel enfantement.

De même que les générations qui recueillent en bien ou en mal ne sont presque jamais celles qui ont semé, de même les époques chargées d'enfanter no sont pas non plus celles qui ont conçu et porté le plus longtemps dans leur sein le nouvel œuvre. C'est ce qui explique pourquoi il arrive fréquemment à ces époques de ne pas se rendre tout d'abord un compte assez

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fidèle de leur véritable état, pourquoi leur intelligence semble rester quelquefois au-dessous de la destinée générale qui leur a été faite et dont elles n'ont pas le pouvoir d'éluder les conséquences.

Certes, bien avant l'an 1789, la Révolution française avait été conçue et engendrée. Dans une partie de l'Europe elle existait déjà presque aussi vivante en esprit que pendant le cours de cette année 1789, où toutes les douleurs, les crises, les dangers de l'enfantement commencèrent. Quand Luther fit son manifeste contre le pape et contre Rome, la réformation était déjà créée; elle avait pleinement le souffle et la vie. Après la difficulté de commencer, la difficulté la plus grande de toute conception est d'aboutir. Aussi l'extrême Orient a-t-il un proverbe à l'aide duquel on avertit celui qui a dix pas à faire dans telle œuvre que ce soit, que, après en avoir fait neuf, il n'est encore qu'à la moitié de sa course. Si donc les sociétés actuelles qui ont fait leurs dix pas dans la voie des révolutions politiques se trouvent en avoir déjà fait neuf dans la voie des transformations religieuses, c'est un motif de croire qu'elles ont encore beaucoup de chemin à parcourir; mais c'est aussi un motif de ne pas révoquer en doute qu'il leur est providentiellement interdit, qu'il leur est impossible de reculer. Le dixième pas, la Jérusalem d'ère nouvelle, doit s'accomplir. Quelque redoutables que puissent paraître les douleurs et les conséquences d'un nouvel enfantement, H y a un terme écrit là-haut pour que la société humaine, le monde finisse par pousser un cri et accouche*

l'enfantement. 205

Quand on parle de la chute de nos premiers pères, il est convenu de s'étendre sur cette loi de sévérité imposée à la femme : • « Tu enfanteras avec douleur. » Mais en général on ne fait pas assez ressortir la délicatesse infinie du Dieu qui, hors du jardin sacré, n'a pas moins associé un attrait puissant, une suprême volupté aux causes et aux préludes de l'enfantement, à ses suites paternelles et maternelles. C'est pourquoi Eve, la femme, est restée^ douée de l'heureuse faculté d'oublier avec promptitude la rigueur de l'épreuve d'où dérivent sa force morale et le principe de sa dignité. Elle est loin d'opposer aucune crainte pusillanime à la reproduction possible des mêmes souffrances.

Toutes les existences collectives, tous les êtres métaphysiques qui sont allégorisés sous des noms de femmes, tombent à perpétuité dans le même cas. La société humaine, la cité politique, la science, l'inspiration des arts, la religion et, pour tout dire en un mot, la Jérusalem idéale, la fille de l'Éternel, la vierge de Sion, toutes se plaisent à braver les craintes, les diCTicultés, les dangers d'un nouvel enfantement. Nulle ne se montre insensible aux émotions promises ou suscitées ^ par quelque nouvelle phase de leurs amours, par les nouveaux fruits qui sortiront de leurs flancs, qui seront formés et développés dans leurs entrailles.

Dans la première partie de mes lettres, j'ai dépeint l'action réciproque et incessante de la question religieuse et de la question politique; j'ai tiré mes preuves des événements qui se sont succédé au sein

de Paris et de la Révolution depuis Tan 1789 jusqu'à la quinzième année de notre siècle.

Ma seconde partie à établi que toutes les branches actuelles de la religion des Écritures, Judaïsme, Christianisme, Mahométisme, et leurs grands rameaux, se trouvaient placées aujourd'hui, quoique à des degrés différents, dans une situation morale fausse.

Les effets de cette fausse situation, démontrés d'abord en théorie, ont rencontré ensuite des éclaircissements pratiques dans les événements compris depuis 1815 jusqu'en 1840, et dans l'influence manifeste que Rome et l'esprit de réaction y ont exercée.

Or, si d'un côté les liens de la religion avec la politique sont inévitables, et d'un autre côté si, malgré tous les tempéraments, • les rapports du temporel nouveau avec l'ordre spirituel ancien finissent par amener des inconvénients encore plus sensibles que les avantages, l'alternative ne peut rester longtemps incertaine. Ou bien il faudra retourner en arrière, rechanger ce nouvel ordre de temporel, réagir contre les principes que la Révolution française a fait universellement prévaloir; ou bien il faudra marcher en avant et s'attendre à ce que le spirituel ancien, sous quelque titre et sous quelque nom d'Église qu'il soit présenté, donne lieu à un nouvel enfantement qui se confond ici avec l'idée d'une rénovation ou réédification générale.

De même que les deux parties précédentes, ce dernier développement de mon exposé a donc sa forme théorique et sa forme historique et pratique •

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En théorie, il roule sur la nature des raoyens qui ont été tenus en réserve par la Providence. En pratique, son objet sera de montrer la conciliation de ces moyens, soit avec le nouveau mouvement de l'Europe sur l'Asie, dont Tannée 1840 a été le signal, soit avec les événements qui à Paris et à Rome se sont succédé depuis lors, ou qui se succéderont jusqu'au jour où je jugerai à propos de clore mon sujet et de vous dire avec bonheur: « Salut et fraternité! ma tâche est remplie. •

Il existe de grandes analogies entre un édifice d'esprit et une construction ou reconstruction ordinaire, et c'est d'après ces analogies que je compte régler l'ordre et la suite des éclaircissements que cette dernière partie doit vous présenter.

Dans le domaine matériel, avant de bâtir, nul ne peut se dispenser de divers actes et conditions préliminaires : il faut recevoir l'autorisation officielle d'entreprendre l'œuvre ; il faut que quelque, signe nous en indique l'opportunité ; il faut avoir le mot des hommes, maîtres et compagnons, qui s'engageront à y conçoisrir ; il faut de plus indiquer le jour où l'on commencera l'entreprise, enfin connaître et posséder l'emplacement, le terrain sur lequel o*n bâtira. En conséquence, dans l'œuvre de réédification idéale, ces actes et conditions préliminaires vont se reproduire et prendre un nom, un caractère définis.

Ainsi le génie de l'ère nouvelle obtiendra l'autorisation légitime de rebâtir, en matière religieuse, au moyen de la déclaration prononcée par le personnage compétent qui, dans l'histoire de la religion,

a été toujours et officiellement appelé le Témoin. Seulement ce nom même de témoin laisse déjà prévoir la profonde différence qui se manifestera à son occasion entre les temps ouverts par la Révolution française et les époques antérieures.

A la suite de ce nouveau témoignage apparaît la considéra tipn, le signe qui invite spécialement à la réédification générale, qui y provoque. N'en soyez pas surpris, et attendez l'explication; mais cette invitation, ce signe, eèt la voix et le signe de Jonas.

Jonas et la baleine inséparable de son histoire sont une affaire de règle dans tout passage d'une phase de la religion des Écritures à une autre phase, d'une Jérusalem à une autre Jérusalem.

Sous le titre justement motivé de « Sceau de la France » la nature de l'engagement à contracter par les hommes appelés à l'œuvre réédificatrice portera l'empreinte évidente des desseins providentiels. Quant au temps opportun, au jour indiqué pour le commencement de Tentreprise, la date officielle n'est autre que 1840, qui, indépendamment de son caractère général, a, dans le sujet que je traite, d'autres caractères spéciaux auxquels il est probable que votre attention ne s'est jamais arrêtée. Enfin le lieu, le terrain nécessaire est celui dont le nom a été répété, depuis quelques années, par toutes les bouches, l'Orient méditerranéen, celui qui se relie à cette affaire d'Orient, la plus longue et sans contredit la plus compliquée de toutes les questions destinées à agiter nos populations occidentales.

A chaque jour suffit sa peine. Quand ces obliga-

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