‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 6 sur 107 · LETTRE XLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVIII

Force et progrès de rislamisme; son influence sar les affaires générales de TEorope et sur les destinées catholiques de Rome.

Mars 1851.

Si Ton jugeait l'excellence d'une doctrine , l'esprit divin d'un législateur, d'un prophète, d'après l'éclat et la rapidité de ses succès, évidemment nulle doctrine, nul prophète, nul esprit, ne saurait le disputer à Mahomet et à l'islamisme.

Jusqu'à la douzième année de sa mission, jusqu'à l'an 622 de l'ère vulgaire, qui correspond à son expulsion de la Mecque, et qui ouvre l'ère mahométane, l'hégyre, le prophète arabe n'avait demandé les progrès de sa parole qu'à la persuasion. Pendant son séjour à Médine, dont les habitants l'avaient accueilli avec ferveur, le nombre de ses sectateurs dévoués devint considérable. Alors, Mahomet établit une nouvelle règle. On devait combattre dans l'intérêt de la foi, mais seulement après avoir été attaqué. Plus tard, et lorsque ses succès eurent acquis de grandes proportions, l'islamisme fit un pas de plus. Il eut son compdle intrare; il ordonna de marcher à la rencontre des infidèles, et de réduire par le glaive ceux qui s'opposaient opiniâtrement à la volonté du Très-Haut, à l'esprit de l'Écriture.

46 ROMB BT Là réaction.

Toutes les religions, toutes les sectes, tous les partis parcourent à peu près les mêmes degrés. Pendant leur période de minorité, de faiblesse, ils attestent d'une grande naïveté de cœur, d'une patience, d'une abnégation à toute épreuve. Mais quand la force est venue, tout change : l'aigle fond sur sa proie, le lion la déchire. A l'horizon, par exemple, vous admirez les mansuétudes de saint Jean, au zénith vous découvrez l'inquisition et saint Dominique.

Quoi qu'il en soit, une première condition était rigoureuse pour que les succès de la nouvelle branche, issue du tronc sacré, méritassent d'être considérés comme une consolation envoyée par la Providence aux défenseurs vaincus de l'ancienne Jérusalem, aux dépositaires spéciaux du germe réservé à un messianisme d'avenir. Il fallait que le principe en faveur . duquel cette branche servait de protestation fût, pour ces vaincus et pour leur doctrine, d'une importance incontestable. De même, l'islamisme ne pouvait acquérir à leur égard le caractère d'un encouragement à persévérer que si, après avoir fait acte de protestation, on le voyait tomber en défaillance.

Or, c'était précisément au premier principe de la quaternité juive que Mahomet rendait de l'éclat, au principe de la pure unité de Dieu qui, dans sa triple application à l'ordre social, a constitué cette racine et ce tronc de l'arbre sacré, dont la situation actuelle des branches et des rameaux comprend toute la question religieuse et est pleine de conséquences.

Le nouvel étendard se déployait à peine que le nom de Rome et des chrétiens fut obligé de reculer de

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toutes parts. Le signe du Dieu des Évangiles dut abandonner le lieu de son berceau. Il ne flotta plus sur cette plate-forme du mont Moria, cette montagne de rÉternel où le temple de la loi avait été anéanti, où le bras romain avait élevé la croix^ collective, le signe figuratif du populicide, dont vous connaissez les différences essentielles d'avec la croix du Calvaire.

Dès ce jour Gonstantinople trembla et prévit son avenir; l'Egypte et l'Afrique entière se firent musulmanes; l'Espagne, le midi de la France, le pays de Naples, la Sicile passèrent sous la domination des Arabes. Rome elle-même se vit au moment de devenir une dépendance de la Mecque. La perte de quelques batailles pouvait changer la face de TEurope, et la faire arriver probablement au même but, mais par des voies toutes différentes.

Quand on compare avec un esprit trop exclusif la marche des populations placées sous l'autorité des Évangiles et l'état des races livrées à la religion du Koran, on perd de vue, ce me semble, plusieurs circonstances capitales. En premier lieu, ne serait-il pas nécessaire de savoir si, dans les progrès européens,, il n'en est pas un grand nombre qui ont été accomplis à l'aide de principes , d'impulsions souvent étrangères aux desseins des Évangiles, ou même contraires; si, entre les hommes dont l'activité, le sens, le^énie ont le plus concouru à ces progrès, il n'en est pas également une foule qui, tout en célébrant des lèvres le droit des religions établies, en déclinaient de fait l'ei^rit dominant, et les réduisaient à une condition purement honorifique 7

En second lieu, ne serait-il pas bon de savoir si, par leur nature constitutive, par leurs habitudes innées, par leur climat, les populations sur lesquelles l'Évangile et le Koran étaient appelés à s'exercer n'offrent pas des oppositions radicales.

Quand on ouvre Polybe, qui vivait deux siècles avant Jésus - Christ , César, l'historien Josèphe, on s'aperçoit que le caractère des premiers habitants de notre sol français était le même avant les Évangiles que depuis lors. Ils découvrent toujours et partout la vivacité d'esprit, la mobilité qui sont si favorables aux essais successifs et aux progrès des idées les plus diverses. De même, lisez les guerres de Rome en Afrique, avant l'existence de Mahomet, vous y retrouvez les mêmes mœurs , la même manière de combattre, jusqu'aux moindres détails de conduite, qu'on n'a pas manqué, de nos jours, de mettre sur le compte de la religion musulmane et de son fanatisme.

Une succession d'influences analogues s'est reproduite dans l'institution de Mahomet et dans l'œuvre de Jéstts-Christ. Seulement, quelle différence entre les races ! Au sein de l'Éghse chrétienne, et après le travail des Juifs, ce furent les Grecs, les esprits les plus variés, les plus indépendants, qui présidèrent à l'impulsion de la nouvelle foi. Ensuite, tout plia sous la discipline des Latins, et vous en verrez bientôt les effets. Les Arabes, surnommés les Grecs de l'Orient, commencèrent aussi par être les propagateurs et les maîtres du Koran. Dans la suite, ils ont été remplacés par une autre race moins intelligente, moins brillante, mais plus sévère, plus forte, plus dominatrice, les Turcs*

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Bien avant l'apparition de cette race turque, l'impulsion donnée par les Arabes aux sciences de l'Occident encore barbare, est trop connue pour m'y arrêter. La part si remarquable que les Juifs eurent dans cette œuvre civilisatrice n'est pas moins certaine.

En rêvant à la nature brillante de leur paradis, en se représentant les magnificences réelles ou supposées du temple et des palais de Salomon, ces mêmes Arabes s^'élevèrent assez haut dans les conceptions de l'art pour exciter le génie architectural des religions occidentales. Ils imprimèrent à la pierre, au marbre, à l'or, des formes dont la grâce, les délicatesses, les caprices, le disputaient quelquefois avec succès à la régularité souvent trop froide de l'art des Grecs. Nos plus anciens trouvères provençaux, nos premiers conteurs, naquirent et se développèrent au bruit de leurs voix, sous l'inspiration de leurs récits. Enfin, dans le voisinage de la Méditerranée, ces types de physionomie encore si beaux qui ornent les rives d'un de nos fleuves les plus imposants, le Rhône, sont comme le monument animé où se peignent, simultanément, le séjour des races grecques et italiennes, et de même que sur le sol de l'Andalousie, la forte action du sang arabe et du sang juif.

Mais l'Europe ne pouvait rester témoin de l'invasion orientale sans déployer contre elle de grands efforts. Ce fut en ces circonstances que, à la faveur de son ancienne politique combinée avec sa nouvelle religion, Rome catholique rendit des services signalés à l'indépendance de l'Occident, qu'elle y trouva en même .temps les moyens d'affermir sa suprématie. Si les occa-

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siens ne sont pas rares dans lesquelles on périt par la faute ou par la trahison des siens, il arrive aussi qu'on est relevé ou sauvé par ses propres adversaires. Rome dut à Mahomet de voir se grouper rapidement autour d'elle les populations qui se sentaient de plus en plus pressées ou menacées par l'établissement des Arabes. Dans le midi de l'Europe dont le fer des Orientaux sillonnait le sol, bien plus que dans les régions septentrionales qui n'en connaissaient que le nom, on se remit en mémoire la prépondérance que la cité latine avait assurée jadis à l'Occident sur les populations de l'Asie et de l'Afrique. On accepta, on appela le secours spirituel de ses armées. C'est ainsi que le génie de Rome nouvelle eut le mérite d'organiser, de féconder la résistance contre les étrangers, et que le caractère particulier du catholicisme en Espagne et dans le midi de la France s'est ressenti pendant des siècles, et même se ressent encore, de ces premières et profondes impressions.

Battu en Europe, l'islam ne perdit pas l'espoir d'y rétablir son influence. Au contraire,, il se ménagea de nombreuses occasions de retour. A part l'intérêt des voies nouvelles alors préparées au commerce , aux arts, à la philosophie, les revanches que le catholicisme romain voulut prendre sur lui, les croisades, ne furent pas heureuses. Plus que jamais elles inspirèrent aux Juifs l'idée que la protestation de Mahomet, relative à la pure unité de Dieu, était, à leur égard, un avertissement envoyé d'en haut.

Qu'on s'imagine, en effet, les frémissements éprouvés par la Jérusalem ancienne lorsque, sous la pierre sépul-

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craie qui la couvrait, elle se sentit éveillée au bruit de la nouvelle lutte engagée autour de ses murs, entre l'Orient et l'Occident, entre le drapeau de l'unité et le drapeau de la trinité. Dans l'ordre de ses destinées,le jour de la délivrance était encore lointain. Toutefois, il restait assez de souffle, assez de vie à la cité vaincue pour tout voir et pour entendre le dernier cri qui lui apprit lequel des deux drapeaux était forcé de quitter en fugitif le sacré rivage.

Depuis cette époque, la puissance de l'islam, soutenue par les Turcs, embrassa de nouveau et au loin l'Asie, l'Afrique et causa plus d'une agitation à l'Europe. Au milieu du xv* siècle, la prise de Constantinople, sous Mahomet II, concourut à ouvrir la troi^ sième phase de l'ère vulgaire ou moyenne, son âge de défaillance, de déclin.

En 732, les armées du prophète arabe avaient presque touché aux portes de Paris. Environ mille ans après, sous le règne de Louis XIV, en l'an 1683, ces mêmes armées étaient encore au cœur de l'Europe. Elles faisaient le siège de la capitale de l'Autriche, et donnaient lieu à l'éclat qui rejaillit sur le nom de Jean Sobieski. Cent cinquante ans auparavant, aux jours de François P' et de Charles-Quint, en 1529, la même capitale avait subi de la part des Turcs un autre siège bien plus redoutable, auquel se rattachent les noms des héros de la Hongrie. A la vérité, cette attaque, dirigée par Soliman le Magnifique, mérita d'être considérée comme Tapogée de la gloire et de la puissance des Ottomans.

Mais au moment même où l'institution de Mahomet

allait se précipiter vers son déclin, il appartenait aux terreurs tantôt réelles, tantôt imaginaires, qui étaient suscitées par ses sectateurs, de produire un effet décisif sur les destinées catholiques de Rome. Depuis longtemps, le gouvernement de cette cité s'était servi de la crainte des Orientaux pour tirer régulièrement des subsides de l'Europe entière. Les populations avaient fini par se récrier contre cet abus et s'en indigner. Or, combien ne sont pas étranges les fils à l'aide desquels toutes les choses s'enchaînent ici-bas. A l'époque de Soliman, les indulgences vendues en partie sous le prétexte d'obtenir de l'argent contre les Turcs et contre le nom de Mahomet, furent comme la dernière goutte d'eau qui fit verser le vase orageux de la réforme.

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