LETTRE VI
L'an i84o on le temps; caractères distînetifs de cette
qaaranlième année.
Dans l'œuvre de renouvellement dont j'ai à vous tracer une image, l'ouverture du temps, la question d'opportunité se résume en l'année 1840.
Depuis cette époque jusqu'au moment actuel, c'està-dire depuis onze ans, vous m'avez exprimé plus d'une fois que, à votre avis, j'attribuais une importance quelque peu exagérée à la quarantième année de notre siècle; mais les raisons nombreuses qui ont coïncidé entre elles pendant son cours, attestent que je n'y ai pas été entraîné sans réflexion. L'année 18ii0 a mis à l'ordre du jour la question d'Orient, qui certainement est désormais la plus grande de toutes les affaires du monde ; elle a ouvert le nouveau mouvement de l'Europe sur l'Asie. Quoique les complications et les conséquences de cette affaire aient été suspendues par d'autres événements, je ne reste pas moins convaincu de la prédestination attachée aux jours où elle s'est officiellement produite. Dans l'histoire des transformations que la question religieuse ne peut éviter de subir, l'an 1840 offrira peut-être plus d'une analogie
avec Tannée 1789, considérée comme introduction à la révolution politique générale.
Après cela le sujet que je traite, le système que je poursuis lui a dû des encouragements particuliers dont je ne puis m'empêcher de vous rendre aussitôt la nature. L'an 1840 m'a apporté la preuve que je ne m'étais point abusé, lorsque, à l'époque de la Restauration et bien avant tou^ les moyens actuels de nouvelle circulation, je m'exprimais en ces termes : « Les oscillations des peuples continuent, l'impulsion générale vers l'Occident semble terminée. -L'état de l'Orient est provisoire ; les yeux se retournent vers le berceau de l'humanité. Après avoir reçu la civilisation, les arts, la religion des rives de l'Asie, l'Occident est entraîné par la force des choses à les y reporter» Peg intérêts nouveaux surgiront, des idées nouvelles ; et certes l'iniportance politique de Jérusalem et du pays d'Israël ne pourra manquer de renaître, dès que le génie de l'homme sera parvenu à creuser l'isthme de Suez et , à mêler les eaux de l'Océan k cellçs dé la Méditerranée. »
Un autre service rendu à mon sujet est celui dont il vous a été parlé dans la lettre de ma seconde partie, intitulée l'Isolement. Les événements de l'année 1840 ont éclairé mieux qu'aucune dissertation la raison historique et morale qui m'avait conduit à admettre la nécessité d'une nouvelle manière de voir appliquée aux institutions de Moïse et aux destinées dé l'ancien peuple. Ils ont fait justice des opinions qui affectaient • de ne pas comprendre qu'un plan de défense et de concentration, qu'un système d'attente ou de voir ve-
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nîr, qu'une politique d'isolement, était loin d'impliquer un esprit d'isolement absolu, était loin de faire de cet isolement le principe constitutif et l'objet final .de la doctrine qui y cherchait des ressources.
Bien plus, cette même année J840 avait offert pour singularité de servir de jugQ à une sorte d'oracle reli^ gieux, à révocation d'une centurie. Selon le comput de rÉglise juive, 1840 a ouvert le lvu* giècle du monde social, du monde constaté par l'Écriture. Or, dans Tannée 1838 ou 1839, et à l'occasion de quelques dé* bats auxquels la publication récente de mon Essai sur Jésus-Christ et sa doctrine n'était pas étrangère, des paroles prononcées, disait-on, par d'anciens rabbins, furent tout à coup exhumées. Spug leurs auspices, une des feuilles politique)^ et religieuses alors les plus répan* dues annonça à des milliers de lecteurs que Tan 1840 avait un sens providentiel, qu'il réserverait très- probablement au monde l'heureux spectacle de voir grossir à l'improviste le nombre des hommes convertis à la foi romaine. En effet, d'après l'oracle religieux ou la centurie rabbinique dont on s'étayait, si cette année s'écoulait sans que rien concourût à entretenir la vieille espérance, la foi, la patience morale da l'ancienne Jérusalem; si rien n'indiquait l'approche d'un messianisme des nouveaux jours, l'avènement d'une période de rénovation religieuse aussi profonde que celle qui s'est déjà manifestée dans la question politique; si rien d'analogue n'apparaissait, en ce cas tout serait consommé. Les juifs en viendraient d'eux-mêmes à reconnaître leur erreur; le pavillon intellectuel de Moïse s'abaisserait sans retour devant le pavillon spi-
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rituel de Jésus- Christ , et la, loi de Jérusalem serait définitivement absorbée dans la foi de Rome.
Eh bien! n'est-ce pas un fait curieux? En présence de l'oracle promulgué en 1839, Tannée 1840, Tan i" du Lvu* siècle des Juifs, se charge elle-même de répondre. 1840 remet à flot le nom de la Syrie, de la Palestine, de l'ancienne Jérusalem. En 1840, et dans une question qui pour elle est pleine d'avenir, si l'influence naturelle de la France a l'air de fléchir un moment, si ses alliés d'Orient, les maîtres et les soldats de l'antique royaume des Pharaons, se voient soudainement rabaissés, reportez-vous aux chroniques du temps. Je n'ai pas à discuter jusqu'à quel point on était ou non fondé en raison ; mais les organes nationaux les plus divers de notre pays se réunirent en chœur. Ils en attribuèrent la cause à l'inconvénient de n'avoir pas porté assez haut l'étendard politique de la révolution et d'avoir, au contraire, trop accordé à la bannière religieuse qu'on signalait à cette époque sous une dénomination inutile à reproduire.
Enfin, l'intérêt et le droit de l'an 1840 ne lui viennent pas seulement du traité des puissances européennes qui déclarent et manifestent la question d'Orient, mais aussi des rapports de ce traité avec celui de 1815 ou de la Sainte-Alliance.
Dans sa nature politique, quoique l'acte de 1815 eût été dirigé contre la révolution française, je vous ai fait observer que dans sa nature rehgieuse cet acte était fortement empreint de l'esprit de révolution. Les drapeaux opposés d'Hildebrand, de Photius, de Luther y avaient été amenés, en apparence, à un accord. Au
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nom de la religion et sous l'invocation de la Trinité, les trois représentants de l'Église latine ou catholique, de l'Église grecque ou orthodoxe, de l'Église saxonne ou protestante, s'étaient fait un terrain religieux commun, un terrain sur lequel toutes les causes de séparation entre ces diverses Églises, tous leurs préjugés respectifs tombaient dépouillés de leur précédente autorité, perdaient leur prestige.
Le traité de 1840 était un nouveau pas dans cette voie. Mahomet lui-même participe officiellement à la confédération européenne. A la vérité, Mahomet n'y reçoit tout d'abord qu'un accueil politique. Mais nous avons établi assez au long que les deux points sur lesquels roulent les choses humaines, sont également assujettis à un ordre et une suite. En conséquence, le terrain politique commun où les représentants du Prophète se voient appelés devient un signe sensible des temps favorables à un messianisme nouveau, à une œuvre commune de réenfantement en matière religieuse.