LETTRE VU
L'Orient méditerranéen, ou le lieu approprié à l'œuvre nouvelle; question d'Orient dans le passé et à notre époque.
Outre la question de temps, l'acte préparatoire de première importance dans toute œuvre d'édification est certainement la question de lieu, la nature et la disposition de l'emplacement sur lequel on doit élever l'édifice.
Si l'année 1840 a marqué la date favorable, ce cri universel « FOrient! » a introduit à la question de lieu, a marqué le terrain providentiellement approprié à la réédification générale. C'est même à cause de la nature de ce lieu, à cause de l'intérêt perpétuel attaché auxrivages syriens et juifs de la Méditerranée, que l'affaire récemment produite sous le titre de question d'Orient, est tout simplement aussi vieille que l'histoire. Non-seulement elle se voit renouvelée dqg Grecs, des Romains, mais renouvelée de tous les anciens empires de l'Asie. A la vérité, selon le point de départ des puissances qui y remplissaient le principal rôle, cette question, restée pour les unes l'affaire . d'Orient, se changeait pour les autres en question occidentale.
Presque toute l'existence historique de l'Europe pen-
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dant le cours de l'ère moyenne, les ambitions qui l'ont animée, les conquêtes, les batailles, la diplomatie dont le souvenir nous a été transmis, tout roule aussi de quelque manière autour de cette grande question, autour des rivages méditerranéens de l'antique Judée et de la Syrie. Ils ne cessent d'être un des pivots assignés au mouvement du monde.
Sur le globe que l'homme habite, il est hors de doute que chaque lieu, chaque point, peut être considéré successivement comme le centre de tous les autres, comme le trait d'union placé entre un Orient quelconque et un Occident. Mais ce fait, qui n'est pas contestable dans sa rigueur mathématique, change d'aspect dès qu'on s'en réfère aux progrès des nations, aux intérêts de la politique, aux émotions constamment fécondées par la poésie.
Ne nous attachons ici qu'aux influences physiques. Les anfractuosités de la terre, la disposition naturelle et si irrégulière, en apparence, de ses continents, de ses fleuves, de ses montagnes, de ses mers, déterminent des situations exceptionnelles, des lieux, des territoires qui, de même que certains hommes et certains peuples, ont des privilèges natifs, des supériorités spéciales.
Si l'on compare la mer Méditerranée, par exemple, au vaste Océan, elle équivaut à peine à un faible lac. Pourtant le rôle de cette étroite mer a toujours été et sera peut-être toujours en première ligne dans le développement de la civilisation humaine. Lea voies nouvelles de circulation qui, de tous les points de l'horizon, aboutiront à ses rivages,
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la dédommageront de l'infériorité dont elle était menacée par la puissance et la nouveauté des moyens qui ont rendu la navigation sur l'Océan plus générale et plus sûre.
. Voici donc par quel côté la question d'Orient sou- * levée de nos jours, ou la nouvelle impulsion de l'Europe vers l'Asie, acquiert le caractère d'un signe religieux; voici comment cette impulsion dénote le lieu le plus propre à l'union nécessaire entre le droit de nouveauté et le droit d'antiquité, entre l'intérêt, de rupture complète a^^ec le passé et l'intérêt non moins formel de suite.
A l'aide de ses interprétations spirituelles, qui étaient rendues concluantes par l'intervention matérielle du bras séculier, sans doute Rome ou la Jérusalem du moyen âge s'était attribué à elle-même et avec exclusion une foule de prévisions, de paroles qui, chez les prophètes juifs, avaient été dictées en faveur de la Jérusalem ancienne. Mais il n'a jamais été permis à la ville de Roraulus et de Rémus de ravir à la cité de David et de Salomon les privilèges et les prédestinations résultant de sa position géographique. Jamais nul homme, nul esprit, nulle force n'ont été capables d'empêcher que cette situation géographique de l'ancienne cité ne concordât de la façon la plus judicieuse avec l'idée morale qui a été liée à son nom de villp de la paix, et avec la mission qui en est découlée.
En réalité, les rives asiatiques de la Méditerranée et les terres adjacentes syriennes et palestiniennes ou juives sont la ligne de- section et comme le méridiep
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au moyen duquel l'ancien et énorme continent composé de l'Europe, l'Asie, l'Afrique, se trouve le mieux divisé en deux parts, Orient et Occident. Cette ligne, qui coupe la mer Rouge au midi et la mer Noire au nord, sert à relier l'Egypte, l'Arabie, rOcéaa, avec l'Asie mineure et avec les passages conduisant soit en Europe, soit, à travers l'Euphrate, dans l'Asie centrale.
En vertu de leur situation il a donc été donné aux rives syriennes et juives de la Méditerranée de constituer presque en tous temps une des plus grandes routes de transit, une des plus grandes portes du monde civilisé. C'est en ce sens que, dans l'ordre naturel comme dans l'ordre moral, l'antique Jérusalem avait pris le titre de « Porte des peuples » dont l'empire ottoman a hérité.
C'est dans ces mêmes conditions que, durant le cours de l'ère ancienne de la religion des Écritures et du monde, aussitôt qu'un grand État, qu'un puissant monarque se trouvait en mesure de dominer sur quelque partie de la Méditerranée orientale, nulle trêve, nul* repos n'était laissé à son ambition. Il travaillait incessamment à se rendre maître de tout le circuit oriental dé cette mer ; il faisait servir tour à tour à ses fins les armes, la politique, le commerce, la religion. Nul moyen ne lui coûtait pour posséder comme en toute propriété les deux poteaux et les battants de la grande porte de communication affectée par la Providence aux deux sections principales de l'ancien monde. »Enfin c'est dans ce sens que la même question changeait de nom selon les circonstances.
Ainsi lorsque des conquérants tels que Nebucadnetzar et Cyrus s'élançaient des régions intérieures de l'Asie, quand ils faisaient suivre à leurs redoutables armées la marche du soleil, et qu^ils se dirigeaient vers Jérusalem pour s'établir en dominateurs sur ses rivages, alors la question qui s'appelle aujourd'hui question d'Orient était pour eux la grande affaire occidentale. Au contraire, quand des chefs tels que Alexandre et les Romains partaient du côté de l'Occident, quand ils marchaient en remontant le cours du soleil, et qu'ils se dirigeaient également vers Jérusalem et sur les rives judéo-syriennes de la Méditerranée, alors la question qui avait été l'affaire d'Occident pour les puissances asiatiques, devenait pour les puissances européennes l'affaire d'Orient.
De là l'éclaircissement religieux et politique qui a été déjà soumis à votre appréciation, le vrai caractère des deux chutes subies, à cinq cents ans de distance, par la cité systématiquement destinée à devenir une libre médiatrice entre l'Orient et l'Occident. Ces deux chutes furent le produit des deux faces opposées de la même question. La première fois, Jérusalem succomba devant la puissance asiatique qui avait crié à ses terribles et sauvages armées : « Précipitons-nous vers l'Occident, faisons trembler cette terre sous les pas de nos chevaux; obligeons les populations méditerranéennes à nous apporter le tribut de leurs richesses -et à nous adorer comme des dieux ; il suffira de l'exemple de quelques-unes pour que toutes les autres s'y rangent. »
La seconde fois, la chute s'accomplit devant la puissance romaine, qui redit à son tour à ses redouta-
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blés légions : «Marchons sur l'Orient, forçons les populations méditerranéennes de nous apporter le tribut de leurs richesses et d'élever des temples à nos césars comme à des dieux ; l'exemple de quelques-unes suffira pour entraîner tout lé reste, n
Or, cette volonté antique, dont la Turquie des temps modernes a offert la dernière expression, cette question d'Orient, ce vaste projet qui consiste à tenir sous une même influence tout le pourtour méditerranéen marqué par les trois points, Constantinople, Jérusalem, Alexandrie ; cette question, ce projet est précisément celui qui préoccupe désormais toutes les grandes puissances de l'Europe. Tandis que les unes ont en vue de le réaccomplir autant que possible pour leur propre compte, les autres, au contraire, redoutent de voir leurs émules ou leurs rivales avancer trop loin dans ce réaccomplissement et s'appliquent à y créer des obstacles.
Quoi qu'il en soit, un lieu existe sur la terre, qui de tout temps a été le but alternatif et comme le centre de gravitation pour les grandes races orientales et occidentales. Ce lieu se trouve aujourd'hui providentiellement nivelé, comme il convient à toute place destinée à reconstruire. L'an 1840 et la question d'Orient en ont relevé et de nouveau popularisé le nom et l'intérêt incalculable. En conséquence, par son droit d'antiquité et par son intérêt de nouveauté, par l'idée première de sainte médiation qui y a jeté ses racines, et par son état actuel de veuvage, d'abandon, de nivellement, ce terrain, ce lieu, parle lui-même avec assez de clarté. Il s'offre naturellement à l'esprit, et est offert d'en haut comme le plus favorable aux desseins trans-
formateurs des nouveaux jours, comme le mieux approprié à l'œuvre de réédification nouvelle et universelle.