LETTRE XI
0 Âltitudo ! ou la philosophie des nombres et leur témoignage
appliqué au mystère de Tinfini.
La question des mystères est à la fois générale et locale, une question de fond et une question de forme. Sans cesser d'être elle-niéme, la science des mystères participe aux destinées de la foi, de l'espérance et de la charité, qui pour avoir existé toujours et pour devoir toujours exister, ne se produisent pas moins de même que la sagesse, la justice, la vérité, dans des conditions et sous des formes souvent très-opposées. Il y a dès mystères d'imagination, de convention, d'occasion ; il y a aussi des vérités mystérieuses qui appartiennent à tous les temps, qui restent en la possession et sous les yeux de tous les hommes. Le mystère de l'infini en est un exemple. 11 ne manifeste jamais aussi clairement sa grandeur, il ne force jamais à crier aussi vite O âltitudo ! qu'à l'aide du témoignage le plus significatif pour notre xix* siècle, que si l'on s'impose un simple problème, une simple obligation dans l'ordre naturel des chiffres, des nombres.
Certains noms ont acquis une puissance invariable au sein de la religion; mais la puissance attribuée à certains nombres n'est pas restée inférieure. La manière presque bizarre dont les nombres s'engendrent, dont ils
procèdent les uns des autres, a été à elle seule une source d'images et de conceptions mystérieuses.
Pythagore, au retour de ses voyages en Asie, avait singulièrement exalté l'autorité des nombres. Ce philosophe ou, tout au moins, des membres de son école, leur attribuaient une influence directe sur les choses. Ils cédaient au même esprit qui, longtemps auparavant, avait inspiré aux sabéens d'exalter l'influence directe des astres, et aux intelligences spéculatives de Jérusalem l'autorité intime des noms.
Les anciens juifs en étaient venus à admettre qu'il y avait un nom divinement adapté à chaque nature. Pour eux, arriver à la connaissance de ce nom, c'était posséder la connaissance de la chose correspondante et devenir capable d'en retirer tous les avantages, d'en mettre en jeu toutes les propriétés. Il est certain du moins, et nos événements contemporains en apportent diverses preuves, qu'une chose qui est ejicore à faire et qui pourtant a déjà reçu son nom, est comme à moitié réalisée.
Les pythagoriciens, de leur côté, s'imaginaient que chaque être, chaque existence connue ou inconnue, réelle ou idéale, avait son nombre à soi. Ce nombre marquait sa différence d'avec tous les autres êtres. Il s'ensuivait .que par la connaissance, les proportions et combinaisons des nombres, on espérait non -seulement se rendre compte de la nature et de l'harmonie des choses, mais exercer à leur égard une action.
Comme vous le voyez, les trois systèmes, celui des noms, celui des nombres, celui des- astres, avaient de grands rapports. Ainsi qu'il est d'usage, une idée
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vraie s^y associait à des illusions, à des abus con-sidérables. Mais ici peu nous importe, nous nous en tenons à un fait : c'est que plus l'esprit se familiarise avec les nombres élevés et plus il devient apte à participer ou à être initié aux vastes conceptions de tout genre. Notre temps présent en offre un exemple que je ne saurais négliger, et qui aura quelque droit de prendre rang dans l'histoire de la science. Tant que les unités de nombre ou les personnifications numériques n'étaient encore que d'une faible portée dans la langue populaire, tant que la pratique générale se restreignait à citer ou à invoquer les unités de centaines, les unités de mille, les dizaines et tout au plus les centaines de mîlle, il est des vérités admi-^ râbles qui se proclamaient en vain. Elles semblaient exclusivement réservées à une petite classe d'adeptes. A la ville comme aux champs; si l'on (Jisait à dea multitudes que trente à quarante millions de lieues séparaient la terre du soleil, ou que la lumière de Syrius ne frappe notre œil qu'après avoir parcouru des milliards de kilomètres, les multitudes prenaient ces nombres gigantesques pour des fantômes créés à plaisir. Elles hochaient la tête en signe d'incrédulité, ou bien elles regardaient ces idées, ces recherches comme voisines des inventions du démon, ou comme un amusement réservé à des existences oisives.
Mais lorsque le mouvement des choses a voulu que l'usage pratique des nombres se développât et acquît de l'extension, dès que l'unité de million s'est popularisée par quelque motif que ce soit, heureux ou défavorable ; dès que les dizaines, les centaines de millions
ont été inscrites sur tons les murs, qu'on a coudoyé dans les rues des individus qui en étaient comme l'incarnation ; dès que les budgets dressés en toutes langues ont mis à l'ordre du jour l'unité de billion ou le milliard, alors et par droit d'analogie, une vive lumière s'est faite dans la masse des esprits. A la ville et au sein des bourgs on a trouvé tout simples les trente à quarante millions de lieues qui nous • séparent du soleil, et les milliards de kilomètres de Syrius sont passés à l'état de chose jugée.
Or, une fois lancés sur cette voie, le problème, l'obligation relative au grand mystère devient facile à saisir. Oh nous demande, on nous impose de rechercher ep esprit, d'écrire par imagination le nombre qui correspond le mieux à l'unité suprême, le chiffre qui est en état de représenter TEtre absolu considéré dans le triple développement de ce qui a été, de ce qui est et ce qui sera. Une indication quelconque doit nous avertir dès que ce but sera atteint ou seulement approché.
Soudain nous nous mettons à l'œuvre et nous employons des heures^ des jours, à joindre les uns aux autres des chiffres dont chacun décuple le nombre précédent. Bientôt le sentiment de notre impuissance se trahit, et, en vertu des privilèges de la pensée, nous appelons à notre aide notre famille, nos amis, toute notre nation; puis toutes les générations qui vivent aujourd'hui sur la terre, celles qui ont déjà vécu ; puis, en désespoir de cause, toutes les populations dont l'existence dans les astres connus et inconnus a été proposée jadis comme un dogme par la religion et dans le propre cœur de la Terre-Sainte,
En dépit de leur secours, le résultat idéal de cette élucubration, la bande supposée de papier noirci à laquelle nous sommes tous attachés s'étend d'elle-même, sans relâche, et fait déjà plusieurs fois le tour du globe terrestre. Nous enveloppons de la même manière toutes les planètes, les étoiles accessibles à notre œil ou à nos instruments. Et quand nous nous sommes tous épuisés à produire ce rêve de l'imagination, ce travail en. apparence si insensé, OcUtiticdo! tout le fruit de nos efforts, cette unité obtenue, ce chiffre sans nom, tout cela n'est que zéro^ tout cela n'est rien, moins que rie» auprès du nombre à jamais inexprimable, auprès du chiffre à jamais voilé qui s'appliquerait avec quelque exactitude à l'œuvre tout entière de Dieu, à l'Éternel lui-même, à l'Être, à l'unité infinie.
LBTTRB XU
Chute et rédemption, ou moyens offerts à Tesprit réédificateur pour renouveler de fond en comble le dogme du péché originel sans le détruire.
Novembre 1851.
Le premier intérêt ici est de se convaincre que sans recourir aux libertés de la philosophie, sans sortir du
propre domaine de la religion il existe des traditions, non interrompues, dont l'œuvre nouvelle de réédification aura plein droit de se servir, et qui lui permettront d'apporter toutes les modifications et changements jugés nécessaires dans le dogme du péché originel, et cela sans le détruire.
A l'aide d'une autorité connue et compétente, j'établis donc le fait en lui-même, la nature vivante de ces traditions. Ensuite l'origine et la comparaison des deux noms, chute et rédemption, nous donneront les raisons morales et bibliques qui viennent à l'appui du droit de renouvellement et le consacrent.
Dans un traité sur cette matière, et dans son grand Dictionnaire de la Bible, un des pères de l'érudition sacrée en France, un célèbre bénédictin, exprime les principales différences qui suffisent à notre objet. Il met en regard la rigueur du dogme auquel le pouvoir officiel a été dévolu, et le caractère des traditions qui se sont maintenues à l'état d'opposition sur le terrain de l'expectative. «L'Église chrétienne et catholique, dit-il, croit que le péché d'Adam est passé dans toute sa postérité, qu'il l'a infectée et corrompue ; que tous les hommes naissent enfants de colère, Natura filii irœ; que, par la faute d'un seul, le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort ; c'est là ce que nous appelons le péché originel. Ceux d'entre les anciens juifs et- les anciens chrétiens qui croyaient à la préexistence des âmes ne tenaient pas le péché originel comme nous le tenons ; aussi n'en parlent-ils pas comme nous, ni d'une manière qui en approche. Or, s'ils n'ont pas cru que l'homme naquît criminel aux
yeux de Dieu, ils n'ont pas dû non plus se mettre en peine de chercher un remède au péché originel.... La plupart des juifs modernes tiennent, de même que les anciens, la préexistence des âmes, et, par conséquent, ils ont aussi peu de disposition à croire le péché originel. Ils reconnaissent dans l'homme un penchant naturel au mal, mais ils ne peuvent souffrir ce que nous disons d'une masse corrojnpue destinée au malheur étemel, en punition du péché d'Adam et d'Eve. Maïmonide, fameux rabbin, soutient qu'il n'est .pas plus aisé de concevoir qu'un homme naisse avec le péché ou la vertu, que de comprendre qu'il naisse habile maître dans un art. »
La coutume est d'opposer entre eux les non>s de chute et de rédemption, qui pourtant sont loin de se correspondre, et qui s'unissent avec solidarité au dogme du péché originel. Tandis que l'un de ces noms, la chute, est emprunté aux accidents de l'ordre physique, l'autre, la rédemption ou le rachat^ doit son origine et sa signification figurée aux lois antiques concernant les personnes et les propriétés, et même aux conditions perpétuelles du commerce.
Quand un enfant tombe, quand un homme fait une chute, il se redresse par son propre effort, ou il attend qwe d'autres l'aident à se relever. A ce point de vue, le redressement, le relèvement^ forme, par rapport à la chute, sa contre-partie réelle, son vrai remède. Entre les causes qui concourent à faire tomber un homme, plusieurs viennent de lui, mais un grand nombre aussi sont suscitées du dehors. L'homme tombe, il fait une chute si une force supérieure à la sienne l'expose à un
rude choc; il tombe si un obstacle a été placé méchamment sous ses pas, ou si, au contraire, cet obstacle est dû à l'intention bienfaisante de lui servir d'épreuve, d'exercice.
Dans la Genèse, la chute d'Adam a pour première cause le principe de faiblesse que Dieu lui-même, en le créant, a déposé dans son sein à côté de son principe de force. C'est là, comme je vous l'ai fait observer, le vrai péché originel, le péché originel général, l'imperfection variée qui affecte tout ce qui vient à naître, toutes les existences tant célestes que terrestres ; c'est le péché dont l'Éternel seul est exempt par cette raison simple qu'il n'a ni jour de naissance, ni origine. Si Adam n'avait pas reçu de Dieu cette faiblesse première, s'il n'avait été que fort, Adam n'aurait pas succombé. Quand une maladie éclate, l'acte qui la décide n'est jamais le vrai commencement ; on doit l'attribuer avant tout au principe maladif dont elle a été précédée. En toute justice et vérité, ce n'est donc pas la faute d'Adam qui a introduit le péché ou le mal dans le monde. A cause de l'association native, de sa faiblesse avec sa force, l'homme a été destiné à réaliserà jamais le symbole si admirable et universel placé au centre du jardin d'Éden. Sous toutes les formes, il reproduit l'arbre qui porte réunis sur un même tronc^la connaissance du bien et la connaissance du mal, l'avantage et l'inconvénient, la qualité et le défaut, et qui, par ce motif, conduit tout droit aux vraies conditions ou à l'arbre pratique de la vie.
Imaginez, en effet, que l'homme n'eût obtenu qu'une seule connaissance, et partant qu'une seule expérience,
soit celle du bien ou de Tavantage inhérent à toutes choses, soit celle du mal ou des inconvénients, cet homme-là n'aurait jamais possédé qu'une vie intellectuelle incomplète. Il ne se ferait en chaque matière que des notions fausses ; il tomberait de toute nécessité dans l'optimisme ou dans le pessimisme absolu; il exprimerait cette espèce de dualisme ou de manichéisme de cœur et d'esprit, qui avait fini par se personnifier, chez les Grecs, sous les noms de Démocrite et d'Heraclite.
Lorsque l'écrivain de l'ancienne loi rédigea la Genèse d'après des traditions et des mémoires antérieurs, déjà depuis longtemps la terre était pleine de superstitions, d'extorsions, de violences. Pour devenir morale et populaire, l'explication de cet état du monde n'était rien moins que facile. Dans la question religieuse, surtout, il existait une cause active qui dominait toutes les autres. On avait dressé de toutes parts des autels au Dieu suprême du mal ; on croyait à l'absolue fatalité du mal; on lui attribuait une vie indépendante ; on se plaisait à faire de la terre une proie livrée à ses fureurs, une vallée de sombres misères, une prison forcément maudite.
Or, le grand caractère de la chute d'Adam a été de détruire sans réserve la séparation absolue du bien et du mal, le Dualisme. La Genèse a tué le Dieu du mal, elle l'a sacrifié au Dieu d'unité; elle lui a arraché sa fatalité ; elle a donné au bien et au mal comme à la force et à la faiblesse un état pratique relatif et un maître commun ; elle en a fait les branches d'un seul et même arbre. « N'écoute pas ce qu'on débite et ce
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qu'on enseigne autour de nous, dit en substance l'écrivain sacré qui s'adresse à Thomme, au peuple et à l'humanité entière; ne t'imagine pas que la terre soit malheureuse, soit maudite par nécessité absolue, par essence. Nullement; c'est en grande partie de toi, de toi-même que dépend le bien, la gloire, la beauté de cette terre que l'Éternel t'a donnée en héritage et qui a élé faite pour devenir une image et ressemblance nécessairement incomplète des cieux, comme tu es une . image et ressemblance incomplète de l'Éternel. Par ton intelligence, ta volonté, ton labeur, tu es appelé à réduire le mal à de telles proportions qu'il ne soit plus pour toi qu'une épreuve féconde, qu'un moteur précieux, qu'une ombre qui relève ou qui mitigé les effets de la lumière. Si tu vas d'abord de chute en chute comme un enfant, et si la première de tes chutes t'a été dépeinte sous les couleurs les plus vives, c'est afin de te tenir avisé, c'est pour que la douleur ou la honte du choc t'enseigne à te redresser sans autre secours et à marcher finalement comme un homme. »
De même qu'il a imprimé à son propre travail de création un ordre, une suite, de même le Dieu de l'Écriture semblait ne pas tenir à faire de son premierné ce que nous appellerions aujourd'hui un petit prodige. Avant de l'exercer à la réflexion exigée par la connaissance du bien et du mal, Dieu voulait que l'homme commençât par se nourrir du fruit des arbres qui étaignt les meilleurs à manger, et qu'il s'endormît sous le feuillage de ceux qui étaient beaux à voir, afin d'apprendre par là à mêler l'utile à l'agréa-
ble, utile dulci. De plus, avant l'exercice de la réflexion et du jugement, ce même Dieu, image d'un père plein de prudence, voulait que l'homme exerçât son corps dans le jardin d'Eden, où il avait été placé sous la condition expresse de travailler lui-même ce jardin, ut operaretur eum. Dieu voulait également que l'homme enfant commençât par exercer sa mémoire, et, dans ce dessein, il faisait venir devant lui tous les êtres créés pour qu'Adam les distinguât entre eux et y attachât un nom. Enfin, c'est avant et non après la chute que Dieu imposait à l'homme et à la femme la fonction alors la plus urgente, et qui certes ne les laissait guère dépourvus d'occupation : « Croissez, fructifiez, remplissez la terre et dominez sur tout ce qu'elle renferme. »
Quand on a reproché à Adam d'être tombé par orgueil, c'est avec évidence beaucoup trop d'honneur qu'on lui a accordé. Bien loin de là, sa faiblesse d'âme apparaît après comme avant sa chute. Avant, l'homme cède sans résistance à la voix de celle que son jugement aurait dû retenir et diriger. Après, sa faiblesse est pire, car, au lieu de protéger sa compagne et de la couvrir, Adam se hâte (Je crier : « Ce n'est pas moi, c'est elle. »
Le mot rédemption, dont on a fait l'opposition, le contraste à la chute, signifie un rachat ou l'action de racheter une chose, une personne vendue. Tel Joseph vendu par ses frères est racheté, lorsque Dieu le retire de prison pour l'élever en gloire» La rédemption ou le rachat fait donc supposer qu'il existe préalablement des hommes et des nations qui se sont vendus
eux-mêmes, ou qui ont été vendus par ceux dont il leur aurait appartenu de recevoir aide et protection. Ainsi, nous avons vu que dans-Ia poésie sacrée, tantôt c'était Jérusalem, la femme allégorique, qui se vendait aux opinions et aux populations étrangères, tantôt, au contraire, c'étaient les hommes de Jérusalem qui la vendaient à l'étranger. Ici le peuple de l'Éternel se voyait vendu, sacrifié par ses gouverneurs, par ses prêtres, par ses prophètes; là, au contraire, c'était la partie violente du peuple qui vendait la partie intelligente, juste, fidèle, et qui, à son tour, était livrée, par son principe, par son Dieu, aux forces chargées de la flageller et d'accomplir l'expiation de ses fautes.
Mais le Dieu /qui livre et qui vend ceux dont il a sujet de se plaindre conserve le droit perpétuel et journalier de rédemption ou de rachat; c'est pourquoi, dans les anciennes Écritures, l'Éternel, l'Être, Jéhovah, se proclame et est formellement proclamé comme le seiU et unique rédempteur. Tous les racheteurs, tous les rédempteurs envoyés sur la terre, quels qu'ils soient, tous ceux qui ramènent les hommes, les nations, l'humanité dans le droit chemin, sont des instruments plus ou moins élevés ,de cette rédemption unique et perpétuellement variée. Elle était en plein exercice avant que Jésus-Christ apparût et y obtînt une magnifique part. Elle ne reste pas moins puissante, pas moins eflTicace, en dehors de son nom que dans son règne. Aussi n'ai-je nullement besoin de redire qu'en sa qualité de seul et unique rédempteur, le Dieu des anciennes Écritures, l'Être, l'Éternel, ne se borne pas à produire ses instruments au nombre singulier; il
envoie au monde des prophètes et des christs au nombre pluriel, prophetas et christos.
L£TTRE XIII
Observations sur la forme et la langue des anciens mystères; exemples empruntés aux figures familières et au langage de nos jours. .
Dans l'antique Orient des figures de sphinx étaient placées aux avenues des temples et des lieux d'initiation. Leur présence ne se bornait pas à annoncer que la nature, de même que la Providence, a des secrets éternels, mais ils signifiaient aussi que dans leurs premières manifestations la parole sacrée et la parole savante entraînaient le caractère et l'obscurité de Ténigme, du logogriphe.
A l'opposé de cette image orientale, une condition a été dictée dès l'origine à la cité non encore édifiée, dont l'ère nouvelle est appelée à poursuivre et à obtenir l'accomplissement. Il appartiendra à celte cité d'être aussi brillamment illuminée la nuit que le jour ; ce qui veut dire qu'on n'y fera plus profession de s'envelopper de restrictions, de nuages, de mystères.
Le mot mystère dérive d'un mot grec signifiant secret. Seulement, à la différence des secrets qu'on se
confie entre hommes, entre amis, et sur lesquels il est censé que le silence doit planer, jamais, dans le monde ancien et dans le monde moyen, on n'a parlé de rien autant que des mystères. .
De quelque façon qu'on observe, les choses, hors de nous et en nous, dans les réalités apparentes de la nature, ou dans les pures abstractions, il est certain qu'après avoir fait à peine quelques pas, nous allons tous nous heurter contre quelque énorme difficulté; nous nous trouvons devant un voile impossible à déchirer, devant un secret, un mystère.
Mais le mystère religieux proprement dit a un autre sens, un caractère à soi. Il se compose de deux éléments distincts et étroitement combinés : l'idée intérieure, ou le secret, et la forme extérieure qui sert à l'envelopper, à lui donner un état vivant. C'est même par cette forme extérieure, bien plus encore que par la nature de l'idée, qu'une grande force a été assurée de tout temps aux mystères soit dans un but moral, soit dans un intérêt politique. Une des principales dispositions du cœur humain est celle qui le rend plein d'ardeur et capable de tous les sacrifices, pour surprendre, pour savoir tôt ou tard une chose qui se cache ou qu'on lui cache.
A son tour dès la plus haute antiquité, la forme extérieure des mystères religieux a eu un caractère presque universel. Comme nous en avons eu déjà plusieurs preuves, cette forme était empruntée à l'union des sexes par mariage authentiquement reconnu ou hors mariage, ô la paternité, la maternité, la filialité, et à toutes leurs conséquences.
Or mon seul dessein dans cette lettre est d'apprécier expérimentalement, c'est-à-dire à l'aide de trois exempies familiers, jusqu'à quel point ces formes et personnifications mystérieuses employées par l'antiquité étaient susceptibles de changer l'aspect des notions, des actes les plus simples, les plus vulgaires; à quel point elles y substituaient des apparences incompréhensibles, bizarres et plus d'une fois monstrueuses.
Ainsi dans notre état de société, quand on parle d'un homme qui a acquis par lui-même une position, une dignité éminente, tout le monde est convenu de dire que cet homme est l'enfant, qu'il est le fils de ses œuvres. Cette manière de s'exprimer n'a rien de fortuit, au contraire, elle résume le principe et comme le dogme social des temps nouveaux. A la différence de ce qui était admis dans les jours passés, on veut constater par là que, loin de devoir les avantages qu'il a obtenus au seul accident de sa naissance, l'homme de nouveau régime doit ces mêmes avantages aux services qu'il a rendus, au travail où il s'est distingué, aux œuvres durables qu'il a produites. Mais en cette circonstance l'intérêt moral de la locution n'est nullement le fait essentiel. A l'exemple de l'antiquité, et par la pensée, nous formons un tout des œuvres de cet homme, de ses mérites, des services qu'il a rendus. A ce tout nous donnons un corps distinct, nous en faisons un personnage vivant par lui-même. Mais alors l'homme moderne, le type du dogme social nouveau se trouve inévitablement placé, en figure, dans la condition mystérieuse la plus extraordinaire. D'un côté, et selon la formule admise, il apparaît conmie le
propre enfant du personnage symbolique que nous venons de créer, comme le fils de la personnification vivante sous laquelle ses œuvres ou son œuvre est représentée. D'un autre côté, il est également le propre père de ce personnage dont nous l'avons reconnu fils; car avant d'obtenir la position sociale et tous les avantages que son œuvre personnifiée a produits paternellement en sa faveur, il a bien fallu que l'homme en question produisît cette œuvre, l'engendrât, en fût l'auteur ou le père.
Un autre éclaircissement de même nature, mais qui regarde la langue plutôt que la forme des mystères, nous est fourni par le procédé personnificateur appliqué aux conditions distinctes que chacun est en mesure d'observer dans la production ou l'engendrement de toute œuvre de l'esprit. De plus, afin de mieux préciser ce deuxième sujet d'expérimentation, c'est la personne même de Voltaire, son esprit et son œuvre, sa triplé individualité que nous choisirons de préférence et que nous mettrons en scène.
Sans son immense esprit qui a fait de lui ce qu'il a été et ce qu'il sera dans l'histoire privée de la France et dans l'histoire générale de la raison humaine, la personne de Voltaire n'aurait pas moins vécu, mais elle aurait poursuivi une existence inconnue et indiflférente au monde.
C'est donc l'esprit de Voltaire qui l'a fait devenir lui-même, et cet esprit, il le possédait avant de l'avoir manifesté d'aucune façon, avant d'avoir écrit Œdipe, ni ébauché la Henriade. Cet esprit était inhérent à sa nature, à sa constitution intime, à ses nerfs, à son
sang; il lui était pour ainsi dire consubstantiel . Tels ou tels maîtres, telles ou telles circonstances pouvaient bien le faire jaillir à un moment donné plutôt qu'à un autre, pouvaient même en modifier jusqu'à un certain point la direction ; mais à personne au monde, ni à aucune société savante, ni à aucun système d'éducation, il n'appartenait de le lui transmettre.
En y employant de nouveau le procédé antique, il est donc arrivé que, en vertu de cette réunion de facultés ou de cet esprit transformé en personnage vivant, Voltaire a créé et mis au monde une troisième personne, son fils, son œuvre si spirituelle. Cette émanation de lui-même et de son esprit qui a été condensée par l'écriture, a formé un corps auquel l'antiquité orientale et mystérieuse aurait attribué volontiers soixantedouze «membres différents par allusion à ses soixantedouze volumes. Sans ce fils allégorique, nul de nous ne connaîtrait rien du père ou de l'auteur, ni rien de son esprit. Tant que Voltaire vivait, qu'il composait son œuvre, qu'il engendrait son fils, l'esprit découlait, procédait directement de lui-même. On n'avait qu'à s'adresser à sa personne pour en obtenir de brillantes expressions. Mais aujourd'hui tout a changé, ce n'est plus du père de l'œuvre que l'esprit procède. Quand on veut connaître Voltaire, quand on veut connaître son esprit, c'est dans son œuvre ou dans son fils lui-même qu'il faut le chercher. L'esprit désormais dérive ou procède du fils ; c'est par celui-ci qu'on remonte à l'auteur ou au père.
Enfin, comme passage naturel à la comparaison de la trinité avec la quaternité et à la solution légitime
de l'une dans l'autre, la production ou l'engendrement des nombres primitifs va nous donner un dernier exemple des apparences extraordinaires que les observations les plus simples étaient susceptibles de recevoir dès qu'on appliquait à la diversité de leurs éléments les formes empruntées aux conditions et à toutes les conséquences du mariajge.
De même que tous les hommes et que la multitude des mondes, tous les nombres grands et petits ont un principe commun. Ils sont formés d'une seule et même substance, l'unité, qui n'est pas un nombre et qui pourtant fait et soutient tous les nombres possibles. Ainsi, pour que la première existence numérique, qui est le deux, pour que le premier nombre soit produit, il faut qu'un acte inexplicable ait élé accompli. Sans se diviser, sans rien perdre de son essence et de sa parfaite égalité, il faut que l'unité fondamentale, l'unité constitutive, commence par s'unir, par se marier avec elle-même. Ainsi, quand nous disons que « un et un, ou un joint à un donnent et engendrent deux, » nous réalisons d'un seul coup une double opération. D'abord l'unité, l'unité se soumet à la puissance d'union, de conjonction, au pouvoir de lier et de délier, qui est inhérent à notre esprit. Ensuite cette unité répétée et liée donne le premier nombre, le deux, la tête des nombres pairs, la première créature numérique.
Ce n'est pas tout; après s'être conjointe à elle-même afin de réaliser un premier produit, l'unité est encore obligée d'intervenir directement. Y-a-t-il un fait plus bizarre et qui, traduit en figures symboliques, selon
FORMER DES MYSTÈBRi* 163
les us et coutumes des anciens mystères, explique mieux une foule d'images révoltantes qu'on retrouve encore dans la forme et dans les légendes des divinités orientales. Pour obtenir la tête des nombres impairs, pour assurer la création du deuxième nombre, qui est le troiSy l'unité se voit amenée à se remarier de nouveau; elle se conjoint à sa production première, au nombre deux. Dès lors, si cela lui convient, cette même unité qui, sans être un nombre, a engendré pourtant le pair et l'impair, est libre de se renfermer dans son repos. Le monde des existences numériques peut se développer à l'infini sans son intervention immédiate. Les unions mystérieuses se renouvellent entre les premiers produits de son action et entre les nouveaux nombres qui en dérivent Marié à lui* même, le nombre deux, par ex^uple, engendre le quatre qui, malgré son titre, n'est pourtant que le troisième dans la série réelle des nombres. Deux joint à trois engendre cinq, quatre et deux six, quatre et trois sept, ainsi de suite.
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L£TTAB XIV
Mystère de la Trinité et sa solution naturelle dans la
quatemité antique.
A part toute autre application , un sens naturel est renfermé dans ces expressions « humaniser Dieu et diviniser l'homme, concevoir Dieu à l'état d'homme et l'homme à l'état de Dieu. » Cette signification indique la nécessité universelle du rapprochement des distances. C'est une manière de rendre les paroles bibliques, d'après lesquelles il arrive toujours un moment où les petits, les humbles doivent être relevés, les grands et les puissants doivent être rabaissés, afin de mieux se rencontrer, de mieux s'unir les uns aux autres; où les vallées se comblent et les montagnes sont aplanies.
Dans le nouvel état du monde et le travail réédificateur d'une Jérusalem d'ère nouvelle, il est donc sage de se régler d'après les mêmes principes. D'un côté, séculariser les mystères, les dégager de leur forme extérieure, faire pénétrer le jour jusqu'au milieu de la nuit; d'un autre côté, imprimer une ascension , une sanctification réelle aux vérités qui intéressent l'universalité des nations et qui de plus ont le mérite d'être accessibles à la réflexion et au
TRINITÉ ET QUATERNITÉ. 265
jugement de tous; opérer ce double mouvement de haut en bas et de bas en haut, c'est encore répondre sous de nouveaux aspects à Timpérieuse nécessité du rapprochement des distances.
Ainsi, quel bien peut-il y avoir aujourd'hui pour l'esprit et pour le monde à conserver la séparation absolue qui a été établie entre les cieux et la terre; la séparation d'après laquelle ici trois fois un font trois, tandis que là trois fois un ne font qu'un, d'après laquelle ici trois et un font quatre, tandis que là trois et un ne font que trois.
Or, pour rompre cet obstacle entretenu par le mystère de la Trinité et qui, à son tour, en entretient beaucoup d'autres, pour rapprocher les distances, le moyen le plus naturel, le plus légitime, est de remonter à ta quaternité antique et sacrée.
Toutefois, malgré l'obligation que mon sujet ne me permettait guère d'éviter, je me serais gardé de mettre en présence les deux .systèmes trinitaire et quaternaire, et de chercher la solution de l'un dans l'autre, si j'avais jugé inévitable de tomber dans des considérations de pure métaphysique, ou des subtilités de théologie.
Heureusement, il n'en est pas ainsi. Le mystère de la Trinité nous offre l'inappréciable avantage de s'être résumé lui-même sous des formes parfaitement appropriées à notre temps, sous une forme géométrique et dans une question de hiérarchie.
En conséquence, tout se réduira à confirmer et à développer le contraste auquel j'ai déjà fait allusion à propos des quatre principes de Moïse et des trois sei-
366 JÉRUSALEM OU Li RÉÉDIPICiTION.
gneurs du moyen âge. Une figure géométrique sacrée sera opposée à une autre figure de même ordre ; la valeur originelle et hiérarchique d'un nom sacré sera opposée à la valeur originelle et anti - hiérarchique d'un autre nom.
Près de Paris» dans l'antique et belle église de Saint- Dems, si, en entrant, vous suivez le bas-côté de gauche, vos yeux ne tardent pas à découvrir sur un des vitraux une figure ainsi disposée : le triangle sacré; au milieu de ce triangle un petii cercle où est inscrit le mot Detis, Dieu, qui nous reporte toujours, comme vous savez, vers la question hiérarchique vitale. A chaque angle du triangle on lit un de ces mots Pater j Filiusj Spiritus, le Père, le Fils et l'Esprit; sur chacun des côtés du triangle la répétition de l'expression latine et négative : Non est, c'est-à-dire « le Père n'est pas le Fils, le Fils n'est pas l'Esprit, l'Esprit n'est pas le Père. » Du petit cercle intérieur qui renferme le mot Z)eu«, Dieu, trois autres lignes rayonnent et aboutissent à chaque pointe du triangle. Ces trois lignes portent également le mot latin est. Il en résulte le concours de trois affirmations : « Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, l'Esprit est Dieu. »
Tel est, dans sa forme géométrique et dans sa forme hiérarchique, le plus grand mystère, le plus grand secret de la branche chrétienne, l'essence de son spirituel.
Or, en ce qui concerne la forme géométrique, vous allez apprécier aussitôt la différence avec l'antique quaternité et les ressources que le génie de l'ère nouvelle sera autorisé d'en déduire pour la sécularisation
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universelle des mystères, ou la substitution déclarée de la clarté à l'obscurité. Loin de se renfermer dans une surface plane et triangulaire, qui ne représente ni la hauteur, le Très-Haut, ni la profondeur, ni la solidité idéale inhérente à l'Être, à l'Eternel, la quaternité prend pour symbole une autre figure, la pyramide à trois faces. Dans cette figure sacrée le triangle est loin de disparaître; au contraire, il reste à la base et sur tous les degrés de la pyramide ; seulement, par la pensée, vous en avez rehaussé jusqu'à l'infini le point central. Dès lors, indépendamment du trinitaire ou des trois angles du triangle sur lesquels sont inscrites les qualifications de Père, Fils et Esprit, vous obtenez, pour la constitution du quaternaire, un principe, un point culminant également supérieur aux uns et aux autres. Aussi avant d'en venir à l'opposition hiérarchique, qui éclate précisément sur ce point culminant, sur le sommet infini de la pyramide, il est bon de rappeler, comme incident, le renseignement curieux relatif aux qualités du nombre quatre qui nous est fourni par le commentateur des anciennes Écritures, contemporain du roi Hérode, dont j'ai eu plus d'une fois occasion de vous reproduire quelques fragments.
« La perfection du nombre quatre tient à plusieurs causes, dit ce vieil interprète, Philon, dans son Traité sur la Création. D'abord il est comme la souche du nombre dix, qui lui-même est le pivot autour duquel les nombres infinis tournent et roulent. En efl'et, si vous joignez successivement à quatre les nombres distincts qui le précèdent, le trois, le deux et l'unité, vous obtenez ce nombre dix. Dans la musique, les
raisons et les proportions des accords sont particulièrement ramenées au nombre quatre Le quaternaire a encore une vertu aussi admirable à dire qu'à penser. Dans la géométrie, il est le premier nombre qui correspond à la nature du solide ; car l'unité, selon les géomètres, regarde la qualité du point ; le deux s'applique à la ligne qui est une longueur sans largeur ; le trois représente la pure superficie, ou la longueur et la largeur, mais sans la hauteur ; de sorte que, pour composer la nature du solide, il faut encore cette hauteur qui donne le nombre quatre. Si quelqu'un , par hasard , ne comprend pas bien mon dire, ajoute l'antique écrivain, il pourra l'éclaircir facilement en songeant à un usage familier. Ceux qui jouent aux noix ont coutume d'en assembler trois sur une surface plate. Le triangle ainsi composé s'arrête à ce nombre trois ; mais en mettant une nouvelle noix sur les trois autres on forme dans l'ordre dès nombres le quatre, dans l'ordre des figures la pyramide ou le corps doué de solidité. »
Dans le triangle symbolique, vous avez vu que c'était le mot Z)eti5^ Dieu, qui, placé au centre, formait le lien de tout le mystère de la Trinité. C'est un nom tout autre qui occupe le sommet de la pyramide infinie, un nom qui, par essence, ne se prête point aux trois aflirraations précédemment indiquées; celui par lequel nous sommes ramenés de toute nécessité à la grande question de hiérarchie dont je vous ai déjà exposé la nature et surtout les conséquences pratiques et politiques. De même que toutes les autres langues usitées dans le monde du paganisme, il reste constant que
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la langue romaine ancienne, la langue latine, faisait l'application la plus variée du mot Deus^ Dieu, et qu'elle ne s'y montrait pas très-difficile. Depuis un temps immémorial, à partir de sa naissance, Rome avait étendu indistinctement ce nom textuel de DeuSj Dieu, au père des dieux, à tous les fils, petits-fils et arrièrepetits-fils de chaque dieu; elle l'avait étendu à toute espèce d'esprit représenté sous une forme extérieure, élevé à l'état de personne distincte.
Or, le fait diamétralement opposé caractérise, avec une égale certitude, la langue de l'ancienne Jérusalem et de la Terre-Sainte. Le nom du Dieu des juifs, c'està-dire le principe de leur sagesse, l'objet de leur culte, le nom de Jéhovah, dont la signification n'a pas besoin d'être redite, l'Être par excellence, l'Être en soi, l'Être suprême et plus que suprême, ce nom, cette majesté, ne se communiquait complètement à personne. En réalité, Jéhovah était très-jaloux ; il n'entendait pas servir comme le mot Deus à tout usage. On désignait même, comme vous savez, ce grand nom sous le titre spécial de Quaternaire.
Voilà pourquoi dans l'Église primitive certains hérésiarques, désireux d'échapper au mystère de la Trinité, s'étaient rejetés dans la quaternité antique. Mais au point de vue chrétien, ces hérésiarques, les sabelliens, faisaient évidemment erreur; ils troublaient et renversaient toute l'économie théologique de la foi nouvelle.
En effet, dès que le nom supérieur à tous les autres dans la hiérarchie sacrée, dès que le vrai nom du. Dieu de la religion des Écritures est rétabli au som-
met de la pyramide idéale, le mystère de la Trinité se sécularise; il en revient à ce qui est d'un facile accès pour tout le monde. Les ti'ois états auxquels les notions dérivées de notre propre existence et les nécessités du langage obligent d'attacher les distinctions naturelles de Père, de Fils et d'Esprit, sont les trois manifestations par excellence de l'Être sans fin, les trois formes dans lesquelles il se montre partout et agit. Le monde moral pas plus que le monde physique ne marcherait s'il n'y avait pas une œuvre constante de paternité, de création, de production ; s'il n'y avait pas un effet perpétuel de cette paternité, l'œuvre produite, créée, dégagée du Père, ou le Fils; s'il n'y avait pas une puissance, un esprit perpétuel en vertu desquels le Créateur, l'Auteur, le Père de toute œuvre se renouvelle en son œuvre elle-même, en son Fils, y descend, s'y incarne, en fait son image et ressemblance.
Mais s'ensuit-il pour cela que les trois états généralisés de Père, de Fils, d'Esprit, qui, dans ma lettre prochaine, apparaîtront chacun sous la forme d'une Trinité spéciale, s'cnsuit-il que ces trois manifestations divines et incessantes de l'Être, de l'Infini, soient chacune Jéhovah lui-même, et ne forment qu'un en sa présence? Point du tout ; les trois angles de la base et le sommet de la pyramide sacrée donnent toujours quatre, et il y a également quaternité dans les trois noms de Père, de Fils, d'Esprit, et dans le nom incommunicable de l'Être dont ils émanent.
LE NOMBRE TREIZE. Hi